« SIN EMBARGO » - Paroles cubaines sur le blocus (et le reste aussi) - 8/13 - Victor Casau

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« SIN EMBARGO » - Paroles cubaines sur le blocus (et le reste aussi)

« L’objectif de faire plier tout un peuple a échoué »

- 8/13 - Victor Casau

Carnet de bord. Extrait.

Sur la place centrale de Santa Clara, quelques jeunes étudiants m’accostent pour engager la conversation. Ils m’offrent des cigarettes locales (des Populars) qui m’arrachent la gorge. Je leur offre les miennes qu’ils trouvent cools. La conversation roule sur la vie là-bas, la vie ici, les études. Quelques policiers sont présents à l’autre bout de la place. Les jeunes les regardent avec défiance. Je leur demande s’il y a un problème. L’un d’entre eux me répond, en faisant semblant de cracher par terre, qu’ils n’aiment pas la police. Je m’étonne, car je trouve la police cubaine aussi " cool " que mes cigarettes.

" Non, non. Ils nous persécutent. Ils nous torturent parfois ".

Ah ? Racontez.

" Eh bien, par exemple, il y a quelques temps, on a été au dancing. On avait pas mal bu. A la sortie, une bagarre a éclaté. Ils sont arrivés et nous ont jeté à l’arrière de leur camionnette et nous ont emmené au poste ".

Ils vous ont relâché ?

" Oui, bien-sûr, au matin. "

Et ?

" Il ne nous ont même pas donné à manger. "

Et ?

" C’est de la torture, ça, non ? ".

J’en tousse la fumée de la Popular en disant que cette cigarette me paraît être la chose la plus violente que j’ai pu croiser à Cuba.

Je me lance dans une longue mise au point (qui s’impose). Signe encourageant, ils sont attentifs.

VD

" Oui, il y a pas mal de connards à Cuba, comme partout. Mais la différence à Cuba, c’est qu’ils ne sont pas au pouvoir. "

José

Paroles de Victor Casau

Poète, Cinéaste, Directeur du centre culturel Pablo de la Torriente Brau, La Havane.

Pour chaque Cubain, le blocus présente plusieurs problèmes. D’abord parce qu’il n’a que trop duré, c’est la première chose à dire. Pour ce qui concerne le Cubain moyen, le Cubain de la rue comme on dit, cette épée de Damoclès est un résidu de la préhistoire. Ces dernières années, et pas seulement à Cuba mais y compris au niveau mondial, beaucoup de choses ont changé, résultants de processus historiques qui seraient longs à aborder ici.

Incroyablement, le blocus n’a pas été affecté par ce changement planétaire. Il n’y a pas de logique entre ce blocus qui dure depuis 50 ans et la politique des Etats-Unis. Je veux dire par là que les Etats-Unis entretiennent des relations avec des pays qui furent autrefois des ennemis, parfois des ennemis virulents, et aujourd’hui entretiennent des relations plus ou moins normalisées.

Pour Cuba, cela n’a pas été le cas. Nous parlons d’une mesure préhistorique qui perdure. Rien ne justifie une mesure aussi brutale, aussi agressive, qui porte atteinte à la dignité d’un pays.

Ceci s’illustre par la condamnation chaque année, comme une rituelle, du blocus par l’Assemblée générale des Nations Unies, condamnation votée chaque année par la quasi-totalité des pays membres de l’organisation – un vote qui reste sans effets. Les seuls pays à soutenir le blocus sont les Etats-Unis, Israël, son allié indéfectible, et deux ou trois petits pays qui sont plutôt des protectorats des Etats-Unis. Il ne reste donc plus aucun soutien au blocus. Ce qui ne fait que souligner encore plus son côté archaïque.

Au delà de ces considérations générales, les effets du blocus se ressentent dans la vie quotidienne de chaque Cubain. Plus de 50 ans de blocus signifie quatre ou cinq générations de Cubains qui en ont souffert et qui en souffrent. C’est probablement un cas unique dans l’histoire et son absurdité est encore plus criante si on se limite à l’histoire moderne.

En ce qui concerne les gens ordinaires, que dire ?

Le blocus est en place depuis tellement d’années que les Cubains se sont en quelque sorte adaptés à la cohabitation et ont développé une habitude de lutte contre le blocus, dans tous les domaines.

Cette lutte s’exprime par des initiatives propres mais aussi par la solidarité de nos amis. Le simple fait de pouvoir en parler et de partager ne serait-ce que pour clarifier les choses est important parce que nous vivons avec et finissons par l’intégrer dans notre quotidien, notre environnement. Notamment dans des lieux où le poids de la propagande et du mensonge se font le plus sentir. Où tout est fait pour ne pas en parler, ou pour minimiser son importance et même pour dire qu’il s’agit d’une invention du gouvernement cubain pour justifier une certaine attitude envers les Etats-Unis.

Pour les gens qui vivent à Cuba, c’est absurde. Cela devrait être le cas pour tout le monde. Mais l’absurdité du blocus ne semble pas atteindre le cerveau des multinationales de l’information.

A mes yeux, l’aspect le plus terrible du blocus, même si je peux témoigner de ses effets sur le secteur qui est le mien, celui de la culture, est celui qui prétend toucher à la santé, notamment des enfants. En clair, il y a des enfants atteints de maladies ou d’infirmités qui pourraient être soignés ou soulagés avec certaines médicaments ou matériels – et que le gouvernement est disposé à offrir – qui nous sont interdits.

Un aspect important du blocus est qu’il ne s’agit pas uniquement d’un problème de relations entre deux Etats, comme beaucoup le croient. Depuis des années, les Etats-Unis ont pris des initiatives visant à « internationaliser » le blocus. On ne parle donc pas seulement d’entreprises US qui ne peuvent nous vendre telle ou telle chose, mais d’une stratégie visant à imposer ces mesures au monde entier par une prétendue « extra-territorialité » des lois US.

Ce qui signifie que même des entreprises françaises, par exemple, rencontreront des difficultés pour commercer avec nous et seront menacées. Il suffit par exemple qu’un appareil comporte une seule pièce US pour que sa vente soit interdite à Cuba. De même qu’aucun article comportant le moindre élément Cubain, sucre ou nickel, ne peut être vendu aux Etats-Unis. [l’auteur peut témoigner que la société Péchiney qui fabrique des barres d’aluminium doit fournir avec chaque barre un épais dossier de suivi et de traçabilité pour prouver que la barre ne contient aucune trace de nickel cubain]

En ce qui concerne mon expérience personnelle du blocus, je pourrais parler de deux choses.

En tant que responsable d’un centre culturel, j’attache une grande importance à la mémoire, aux relations humaines. La culture cubaine, y compris avant la Révolution, a toujours eu une vocation à échanger avec l’extérieur. Avec la Révolution, cette vocation fut encouragée par les autorités et les institutions du pays. Avec mon centre nous voulions organiser une rencontre entre graphistes cubains et nord-américains. Il s’agissait de graphisme, sans aucune connotation politique. Il ne s’agissait même pas d’une activité de solidarité. Les Etats-Unis nous ont refusé le visa. Moi j’ai reçu une notification de refus que je vais garder toute ma vie et que je léguerai à mes petits enfants. Le papier disait que le refus était motivé par un « danger posé à la sécurité nationale des Etats-Unis ». Ca pourrait prêter à rire, et d’ailleurs ça me fait rire, mais il ne faut pas perdre de vue la violence d’une telle accusation.

Je voudrais en profiter pour démolir un autre mythe. L’interdiction d’échanges et de rencontres, notamment avec les Etats-Unis, ne sont pas le fait des autorités cubaines, mais bien des autorités US. Un mythe qui est né je ne sais où et qui s’est répandu partout dans le monde. Un mythe qui avait peut-être un fond de vérité il y a plusieurs décennies, à une certaine époque de nos relations, mais qui n’a aucun fondement depuis longtemps déjà. C’est quelque chose qu’on entend souvent, qu’on nous renvoi souvent. Et à chaque fois nous devons expliquer la situation.

Au contraire, les autorités cubaines, et particulièrement le ministère de la culture dont je dépends, encouragent ces échanges. Depuis la fin de la présidence Bush, il faut reconnaître que la situation s’est un peu améliorée. On a même vu Silvio (Rodriguez) donner un concert au Carnegie Hall à New York et certains groupes nord-américains ont pu venir ici. En fait, on est simplement revenu à la situation qui prévalait avant Bush.

Cela dit, un autre mythe est que le blocus a été assoupli par Obama. Le blocus est toujours intact. Il y a évidemment un intérêt pour les grands médias et le gouvernement états-unien de faire croire qu’ils ont fait ce qu’ils avaient à faire, et que la balle serait dans le camp cubain. Si le monde était juste, le blocus n’existerait pas. Le blocus est un acte illégal et ne vise pas un gouvernement mais un peuple tout entier. Pour toutes ces raisons, la levée du blocus ne dépend d’aucun « geste » de la part de Cuba. Il s’agit d’une injustice historique, ce qui suffit pour exiger sa levée.

Il y a quelques temps, Silvio Rodriguez était interviewé sur ce thème et il a dit quelque chose de très important. Il a dit « j’aimerais que le blocus soit levé de mon vivant, d’abord à cause de l’injustice qu’il représente, ensuite pour permettre aux Cubains de prouver de quoi ils sont capables. » C’est-à-dire que notre conscience pourra s’exprimer dans toute sa plénitude lorsque le blocus sera levé – et j’espère qu’il le sera dans un avenir proche.

Le plus dramatique, ce ne sont pas les mensonges sur le blocus véhiculés par nos ennemis et les grands médias, mais la position de certains de nos amis qui se laissent influencer par ces campagnes de propagande. Nous ne demandons qu’à discuter, et nous sommes prêts à discuter de tout, y compris de nos propres problèmes et défauts, en toute transparence. Encore faut-il en avoir l’occasion car nous avons du mal à faire entendre notre voix.

Un des grands enseignements de toute cette histoire, c’est que Cuba a démontré qu’on pouvait survivre sans les Etats-Unis... Malgré toutes les difficultés, malgré le blocus lui-même, Cuba a montré un exemple qui a influencé de nombreux mouvements en Amérique latine, et tous les changements auxquels on assiste - et je le dis avec une pointe d’orgueil - c’est aussi grâce à Cuba.

Oui, on peut dire que nous pouvons être fiers d’avoir démontré, à l’Amérique latine mais ailleurs aussi, qu’un petit pays pouvait résister.

Q : diriez-vous que l’objectif principal du blocus a été un échec ?

Je dirais qu’un des objectifs du blocus, celui de faire souffrir et plier une population entière, de la pousser à la révolte contre un gouvernement qui serait tenu responsable des difficultés, a échoué. C’était un objectif annoncé dés le début de la Révolution dans des documents internes du Département d’Etat des Etats-Unis et qui ont été déclassifiés il y a quelques années. Effectivement, cet objectif-là a totalement échoué.

(à suivre)

Viktor DEDAJ

Le Grand Soir