« SIN EMBARGO » - Paroles cubaines sur le blocus (et le reste aussi) - 4/13 - Edel Morales

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« SIN EMBARGO » - Paroles cubaines sur le blocus (et le reste aussi)

- 4/13 - Edel Morales

Carnet de bord. Extrait.

Ce soir-là, la famille est rassemblée autour du téléviseur. Le journal télévisé cubain diffuse des images d’une manifestation en France. Ma présence a sans doute réveillé leur intérêt pour des « événements se déroulant en France ». Je reconnais les images de manifestations pour sauver les retraites. Ils me questionnent.

Ils manifestent pour sauver leurs retraites ?

Oui.

Tu crois qu’ils vont gagner ?

Honnêtement ? Je pense que non.

Quelqu’un murmure « pobrecitos [les pauvres]... ».

VD

Ils (les Etats-Unis) sont virtuellement en train de nous dire que si nous poursuivons notre réforme agraire, ils nous étrangleront économiquement... Aucun pays ne peut prétendre à l’indépendance si, chaque fois qu’il vote une loi, on menace de le tuer par la faim.

Fidel Castro - Octobre 1959

Paroles de Edel Morales

Ecrivain, directeur d’une maison d’édition

Mon expérience personnelle du blocus, sa manière de se concrétiser dans ma vie quotidienne d’écrivain, d’artiste et de la création est très spécifique. Personnellement, le blocus est devenu très palpable en 1997, lors d’une rencontre d’écrivains à Mexico. J’y ai rencontré des artistes nord-américains et nous avions décidé de maintenir des contacts. La surprise est venue lorsque quelques mois plus tard j’ai reçu l’information qu’ils avaient voulu m’envoyer quelques disques de musique, depuis New York, où ils vivaient. On leur avait répondu qu’ils pouvaient les envoyer à n’importe quel endroit du monde sauf à Cuba.

C’est un exemple concret de l’application du blocus dans les aspects les plus élémentaires de la communication entre deux être humains liés par leur intérêt pour la création artistique. Ce fut très révélateur pour moi.

Je suis né et j’ai vécu toute ma vie dans un pays soumis au blocus avec la conscience qu’il existait un blocus imposé par un pays comme les Etats-Unis contre mon propre pays, et que le blocus avait un impact sur tous les aspects de la vie et le mode de fonctionnement de la société. Mais c’est cet incident qui m’a fait prendre réellement conscience de la réalité du blocus. Cette impossibilité d’envoyer à un écrivain cubain des échantillons de musique, comme cela se pratique partout dans le monde. Cela m’a ouvert les yeux que le blocus touchait à des aspects bien au-delà d’aspects purement politiques, disons d’actions du gouvernement. Il touchait aussi aux rapports entre individus.

Dans les milieux littéraires, artistiques, scientifiques cubains il est très difficile d’établir des échanges avec nos semblables nord-américains. Par exemple, il refusent les visas aux Cubains pour assister à un événement aux Etats-Unis, et même au Porto-Rico qui est un pays frère de Cuba mais en même temps l’opposé de Cuba en termes de relations avec les Etats-Unis. Mais ce sont les Etats-Unis qui délivrent les visas pour Porto-Rico. Alors un écrivain cubain, y compris lorsqu’il est invité par les autorités de Porto-Rico, pour assister par exemple à un festival du livre, ne reçoit pas de visa de la part des autorités nord-américaines.

Parfois ils obtiennent des visas, cela m’est arrivé, pour des événements sans connotation politique ou culturelle très marquée. Mais d’autres, ayant les mêmes opinions politiques que moi, ou même sans opinions politiques précises, se sont vus refuser le visa. Le critère est très arbitraire. L’absence de critère, disons raisonnable ou civilisé, rend l’issu très aléatoire.

Mais j’aimerais parler d’un combat d’intellectuels contre cet état de choses.

Pour moi, une action de solidarité menée en 1993, et les années suivantes, fut très significative. Cette action fut menée par un groupe important d’intellectuels argentins, au moment le plus profond de la crise que traversait Cuba suite à l’effondrement du camp soviétique, et aussi suite à des erreurs commises en interne.

La situation alors était très très difficile et le milieu de l’édition n’était pas épargné. Pour donner quelques chiffres, en 1989 Cuba imprimait environ 50 millions d’exemplaires de livres par an. En 1992, 1993, nous n’en imprimions plus qu’un million environ. Ce fut une réduction dramatique.

Pour ma génération, celle née dans les années 60, la situation fut très difficile. Parce que d’un côté, nous arrivions à ce qu’on pourrait appeler une maturité intellectuelle, le moment d’écrire des livres, et d’un autre côté, notre industrie était incapable de les produire. Ce fut une époque de contractions très fortes.

A cette époque donc, un groupe d’Argentins, " Memoriosos y agradecidos " (Qui se souviennent et sont reconnaissants – NdR), c’est ainsi qu’ils s’appelaient, ont décidé que leur contribution serait de publier chaque année 100 livres de jeunes auteurs Cubains, de poètes jusqu’aux chercheurs scientifiques. Les livres étaient d’une grande qualité et illustrés par des artistes cubains. Cela a permis à toute une génération de jeunes intellectuels cubains de se voir publiée à cette époque.

Cette collection, appelée " Pinos Nuevos ", existe toujours mais est désormais publiée par des maisons d’édition cubaines qui sont à présent capables d’assurer ce travail. Je crois que le travail de ce groupe d’intellectuels argentins, réunis autour d’Aurelio Narvaja, lui-même directeur de la maison d’édition Colihue, fut un moment important et décisif pour l’édition et la culture cubaine.

Il a récolté de l’argent auprès des intellectuels argentins, avec l’appui de la solidarité argentine en général. Après une réunion convoquée en mai 1993, dès févier 1994, à la foire du Livre de la Havane, 100 jeunes auteurs cubains ont pu être présentés. Et dix de ces auteurs, dont je faisais partie, ont participé plus tard cette même année à la Foire du Livre de Buenos Aires. Ce fut une expérience de lutte contre le blocus très importante pour les auteurs. Beaucoup d’auteurs significatifs de ma génération ont été publiés pour la première fois à cette occasion.

Ce fut un événement important aussi en Argentine. Je suis retourné à la Foire du Livre de Buenos Aires en 2010 et j’ai vu combien les milieux intellectuels étaient encore marqués par cet acte concret et utile de solidarité. Il y eut d’autres initiatives similaires, comme au Mexique, " Libros para Cuba ", moins importantes en termes de quantités mais tout aussi significatives.

Q : En Argentine, quel était le tirage de chaque livre ?

Chaque auteur était tiré à 1000 exemplaires. Ils étaient 100 auteurs. Le coût de fabrication était de 1 dollar par exemplaire. Les livres étaient de qualité. Je me souviens qu’un jour au bord de la mer, je tenais un exemplaire à la main et une... femme qui était fâchée l’a jeté à la mer. Une fois séché, le livre était toujours parfaitement lisible... Des livres qui pouvaient résister à la colère d’une femme.

Il y a d’autres exemples aux entraves imposées par le blocus. Par exemple, il y a de nombreux sites internet aux Etats-Unis auxquels on ne peut pas accéder depuis Cuba et...

Q : Précision : c’est Cuba qui interdit l’accès ?

Non, non, ce sont les Etats-Unis qui l’interdisent. Cela touche aussi bien des sites culturels que des sites scientifiques.

Q : Soyons clairs. Un Cubain peut accéder à un site nord-américain mais ne peut pas télécharger des documents ?

Disons qu’il y a deux problèmes.

Le premier est la qualité du réseau à Cuba et la difficulté pour un Cubain ordinaire d’accéder d’une manière générale à Internet. C’est d’abord et avant tout un problème de bande-passante. Nous espérons qu’avec l’installation d’un câble entre Cuba et le Venezuela, la situation s’améliorera.

Le deuxième problème est l’impossibilité pour un Cubain, ou n’importe qui opérant à partir de Cuba, d’obtenir certaines informations que tout autre personne pourrait obtenir sans difficultés à partir d’un autre endroit. Depuis Cuba, ces informations ne sont pas accessibles. Il faut donc trouver d’autres voies pour les obtenir car évidemment, nous cherchons d’autres voies. Mais la difficulté existe et constitue une entrave qu’il faut, là aussi, tenter de contourner.

Mais au-delà de l’accès à l’information, il y a aussi la difficulté d’obtenir du matériel d’impression moderne, et même du papier et des fournitures. Et surtout l’impossibilité d’avoir des relations commerciales ou des échanges avec le pays le plus proche (géographiquement) de nous. Ce qui démultiplie dramatiquement les coûts de tout.

Q : A part le blocus matériel, diriez-vous qu’il existe aussi un blocus intellectuel ? En France, par exemple, ne sont publiés que des Cubains dits dissidents. Il n’existe apparemment pas de bons auteurs cubains qui ne soient pas des opposants...

Oui, c’est vrai. Un ami, qui était publié en Espagne par une grande maison d’édition, m’a raconté qu’il avait été membre du jury qui décerne le Prix Cervantes, qui est le plus grand prix littéraire de langue espagnole. Son vote a permis à la cubaine Dulce María Loynaz de remporter le prix en 1992.

A partir de là, une campagne fut déclenchée contre lui, par les Cubains opposants de l’extérieur qui lui reprochaient d’avoir permis l’élection d’une Cubaine. Il n’a plus jamais été publié par la maison d’édition espagnole et sous les pressions a même été éliminé de leur catalogue.

C’est quelque chose d’assez habituel dans les circuits de la publication : d’une part, les auteurs résidents dans l’île ont des difficultés pour être publiés par des maisons d’édition étrangères et, d’autre part, les maisons d’édition cubaines ont des difficultés pour accéder aux marchés extérieurs. Je l’ai vécu personnellement, que ce soit à la Foire du Livre de Guadalajara ou de Francfort. Parfois cela passe par des détails, comme la photo d’un auteur cubain qui n’apparaît pas dans un catalogue.

Le pression constante des Etats-Unis est quelque chose de totalement inhabituelle, et n’obéit à aucune logique. Cela dit, le Cubain distingue très bien les citoyens états-uniens et la politique du gouvernement des Etats-Unis.

Cela peut paraître contradictoire mais, d’après mon expérience, Cuba est peut-être le pays le moins antiaméricain de l’Amérique latine... On trouvera plus de sentiments antiaméricains dans la majorité des pays d’Amérique latine que ce que l’on peut trouver à Cuba.

Par contre, il existe à Cuba un sentiment anti-impérialiste très très profond et qui n’est pas le résultat de ces cinquante dernières années mais le résultat de toute une histoire, le résultat de comment les Etats-Unis ont mutilé l’indépendance de Cuba à la fin du 19ème siècle et le résultat d’une longue lutte. De la volonté des Etats-Unis à faire plier un peuple, un pays qui a perdu le quart de sa population lors des guerres d’indépendance.

Il est impossible pour un pays qui a tant donné pour son indépendance d’accepter la domination d’une puissance étrangère. Le blocus a pour objectif, si non d’en finir avec la Révolution, au moins de l’empêcher d’accomplir des avancées encore plus significatives, d’être plus présente sur le plan international. Les difficultés quotidiennes sont usantes et obligent chacun à trouver des ressources supplémentaires pour atteindre ce que José Marti appelait « la pleine dignité de l’homme ».

Q : vous avez parlé de la « maturité » des intellectuels cubains. Pensez-vous que le blocus a eu un effet sur la maturation intellectuelle, s’il a pu jouer un rôle de frein ou au contraire d’accélérateur ?

Les deux, car je ne pense pas qu’il y a eu le même effet partout et pour tous. Pour certains, il a permis une prise de conscience plus rapide et aiguë des réalités de notre société et même du monde. Il a permis une conscientisation.

Pour d’autres, il a crée des difficultés dans les rapports avec l’extérieur, dans l’image qui leur était renvoyée, d’une certaine manière dans le discours intellectuel en général. Cela dépend beaucoup des cas individuels. La culture en général et la littérature en particulier sont influencées par les expériences personnelles, et le blocus a été un marqueur, entre autres.

Un des aspects douloureux à mes yeux est la séparation créée entre les intellectuels vivant à Cuba et ceux vivant à l’extérieur – pas forcément pour des raisons politiques d’ailleurs, car nombreux comprennent mieux de l’extérieur la position de Cuba.

Mais certains, selon le lieu où ils se trouvent, sont plus soumis à une ambiance, une pression – comme dans certaines régions des Etats-Unis – qui les amènent à des positions de confrontation, qui en arrivent même à nier que des intellectuels vivant à Cuba sont de véritables intellectuels. Mais les gens comme moi qui connaissent beaucoup de ces gens-là, nous savons qu’il s’agit plus d’une posture que d’une véritable conviction, posture qu’ils adoptent pour répondre aux pressions qu’ils subissent.

(à suivre)

Viktor DEDAJ

Le Grand Soir