« SIN EMBARGO » - Paroles cubaines sur le blocus (et le reste aussi) - 2/13 - Carlos Mendez Tovar

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« SIN EMBARGO » - Paroles cubaines sur le blocus (et le reste aussi)

- 2/13 - Carlos Mendez Tovar

Carnet de bord, extrait.

Je ne crois pas aux miracles, je ne crois pas aux contes de fées. Mais quand un petit bonhomme surgit avec une boite à outils apparemment récupérée dans l’épave d’un galion espagnol, tu te poses forcément des questions. Qui l’a appelé, comment a-t-il su ? Ca fait longtemps que je ne cherche plus à comprendre cette capacité des Cubains à communiquer dans ton dos, à faire passer un message à l’autre bout de l’île alors que toi t’en es encore à filer des coups au téléphone qui s’obstine à faire des tûûût-tûûût dans le vide.

La veille, rendu à la fois hardi et nauséeux par le rhum, t’as grommelé une vague suggestion au milieu du brouhaha et des éclats de salsa. C’est la fête et personne ne t’écoute. Tu te couches à moitié habillé, bercé par le ronron du ventilateur. D’une chambre voisine, privée de ventilateur pour cause d’un hôte-Européen-qui-est-venu-de-loin-le-pauvre-et-qui-n’a-pas-l’habitude-le-pauvre, tu entends les claques que prennent les moustiques, décidés eux aussi à faire la fête. Claque, claque, claque. Ils font quoi à-côté ? Une démonstration de flamenco ? Tu t’endors, égoïstement.

Le lendemain, tu te lèves super, super tôt parce que, hein, t’es pas venu pour glander, et tu vas leur montrer ce qu’est un militant, nom de nom. Tu profites des derniers instants de solitude dans la chambre pour te gratter là où ça fait le plus de bien, et tu sors, prêt à en découdre. Tout le monde est déjà debout, le petit-déjeuner servi, la poubelle vidée, quelqu’un a acheté des fruits (tu aimes les fruits, non ?), des œufs nous font la grâce de leur présence, le patio est balayé et lavé. Il y a même du linge qui sèche sur une corde. Rambo vient de perdre son premier combat. Il ne lui reste plus qu’à se mettre à table. Bon... Promis, juré, demain je prendrai ma revanche - mais d’abord, il me faut une tasse de café.

C’est là que le miracle s’est produit. Dans une débauche d’effets pyrotechniques. Une fumée épaisse, des éclairs, un grondement sourd. Je reconnais ce son-et-lumières entre mille. Je sors pour assister à la résurrection, au retour de l’enfant prodige, à la marche triomphale de la Révolution Cubaine et aux effets de quelques billets glissés dans de bonnes mains (suggestion de la veille). La voiture a démarré. Le petit sorcier en t-shirt tâché de graisse sourit, content du résultat de son bricolage. Je monte dans la voiture et je claque la portière comme on claque une portière. La poignée me reste entre les mains.

VD

Le gouvernement des Etats-Unis est seul, défiant la volonté des nations du monde, dans la mise en œuvre de ce crime contre l’humanité. Il agit dans l’intérêt d’une poignée de groupes économiques qui veulent s’approprier les richesses de Cuba et appauvrir le peuple Cubain dont la révolution apporta la santé, les libéra de la misère et apporta aussi une éducation universelle partagée avec les pauvres de la planète. Cessez cette honte.

Ramsey Clark

(ex-Ministre de la Justice des Etats-Unis)

Paroles de Carlos Mendez Tovar

Ecrivain, Vénézuélien vivant à Cuba.

Pour pouvoir parler du blocus, il faut revenir à la question « qui impose le blocus, à qui l’impose-t-il et pourquoi ? ».

L’organisation des Nations Unies a été fondée en 1945. Après tant d’années de guerres, il y a eu une vague de ferveur pour la paix. Beaucoup de morts, des millions de victimes. Les Etats-Unis étaient alliés, sur le plan tactique - pas stratégique - avec l’Union Soviétique. Autrement dit : les Etats-Unis ne voulaient pas que l’Union Soviétique gagne la guerre. Ils s’identifiaient plus au fascistes qu’aux communistes. De fait, l’ennemi principal des Etats-Unis n’était pas Hitler, mais le système socialiste soviétique. C’est pour cela que je dis qu’il s’agissait d’une alliance tactique et non stratégique.

Comment sortent les Etats-Unis de la guerre ? Le premier acte terroriste de la période post-guerre – je dis " post-guerre " parce que la guerre était en réalité virtuellement terminée – fut la bombe atomique [deux bombes sur les villes japonaises de Horishima et Nagasaki - NdA]. Cet acte n’a pas servi à gagner la guerre, à faire plier le Japon, mais à menacer l’Union Soviétique, à montrer ses muscles atomiques à l’URSS, pour dire « c’est moi, le caïd du quartier ».

Après la destruction de l’Europe, les Etats-Unis se retrouvent avec 80 % de réserves d’or mondiales, l’arme atomique et un grand développement de leur industrie militaire. La ploutocratie US devient la plus puissante du monde. L’URSS elle, s’est retrouvée avec 30 millions de morts et un pays détruit, une industrie dédiée à la défense, beaucoup de faim et de pénuries. Les Etats-Unis sortent de la guerre avec une situation de privilège par rapport au reste du monde.

Dans un rapport secret de l’administration Truman, il est clairement affirmé que les Etats-Unis, pour maintenir leur suprématie, devaient oublier les droits de l’homme, la démocratie et tout idéalisme. Ce sont là plus ou moins les paroles de George Kennan, l’architecte de la politique de Truman.

Comment ces paroles se concrétisent-elles ?

A partir de 1945/1948, l’Amérique latine a connu je ne sais combien de dictatures militaires. Pratiquement tous les pays du continent étaient touchés. Ce n’était pas un accident, mais une politique, une ligne directrice de la ploutocratie nord-américaine. Les Nations Unies sont créées mais une organisation qui défend les droits des peuples ou la démocratie n’intéressait pas les Etats-Unis.

Ces derniers créeront dans le même temps la CIA, une organisation pratiquement parallèle, chargée de la mise en œuvre d’opérations clandestines qui violaient la Charte des Nations Unies. Ils créeront aussi la SIP [Société Interaméricaine de Presse – organisation de propriétaires de grands médias du continent nord et sud-américain – NdA], détenant ainsi à la fois le pouvoir économique, militaire et médiatique. D’autres organisations, comme l’OEA (Organisation des Etats Américains) seront crées avec le même objectif. Tout cela pour contrecarrer les Nations Unies qui n’avaient pas non plus un fonctionnement démocratique.

En créant le Conseil de Sécurité chargé de prendre les décisions, au lieu de l’Assemblée Générale, ce qui aurait été beaucoup plus démocratique, l’ONU est devenue de facto une organisation antidémocratique. Dans ce contexte, resurgissent des mouvements qui aspirent de reprendre ou prolonger l’indépendance arrachée (aux Espagnols) quelques années auparavant.

Lorsque Humboldt (explorateur allemand – NdA) est revenu d’un voyage en Amérique latine, il a dit que les deux endroits les plus « politisés » qu’il avaient rencontrés étaient Caracas et la Havane. Et lors d’une conversation avec le Libertador (Simon Bolivar – NdA), il a dit qu’il sentait que la situation était mûre pour un changement mais qu’il ne connaissait personne capable de le diriger. Il a dit ça à Simon Bolivar lui-même.

A la sortie de le guerre, donc, les Etats-Unis sortent très renforcés. L’or devient une monnaie d’échange internationale. L’étalon-or était à 35 dollars l’once. Ils avaient donc le pouvoir économique, militaire, médiatique et politique. Ils faisaient et défaisaient les gouvernements en Amérique latine et ailleurs. C’est dans ce contexte qu’apparaissent les premiers mouvements de résistance forte aux dictatures, civiles et militaires, imposées, financées et armées par les Etats-Unis et que surgit la Révolution cubaine.

La révolution cubaine a une histoire. Elle est le résultat d’un processus qui vient de loin, de plusieurs guerres et de luttes pour obtenir l’indépendance. Les Etats-Unis interviendront militairement à plusieurs reprises, notamment lorsque l’Espagne est sur le point de perdre une guerre contre Cuba. Ils interviennent pour soi-disant aider l’île à se libérer. Les Etats-Unis ont ainsi volé aux Cubains leur indépendance. Ca n’a rien de nouveau, on connaît des antécédents.

Qui était George Washington ? L’homme le plus riche de son époque, propriétaire d’esclaves et de terres. Qui était Adams ? Qui étaient ceux qui ont signé la Déclaration d’Indépendance ? Parmi eux, pas de pauvre, pas de noir ou de métis, pas d’Indien, pas de femme... C’était un groupe de commerçants esclavagistes. Adams, Jefferson, Washington... tous étaient membres de l’élite ploutocratique. L’indépendance fut obtenue mais avec l’appui des blancs qui étaient les seuls autorisés à porter des armes.

Howard Zinn raconte dans un des ses livres que 70 % des fonctionnaires anglais sont restés après l’indépendance, à des postes clés. Le changement fut formel. Un groupe dirigeant s’est simplement séparé d’un autre groupe dirigeant. Ce fut bien une indépendance, mais pas une indépendance de libération ou populaire.

Que pensaient ces gens-là ?

Prenons l’exemple de Jefferson. Francisco de Miranda, qui a lutté dans la guerre d’indépendance des Etats-Unis, qui a lutté dans la Commune de Paris et qui a lutté pour l’indépendance du Venezuela, était un ami de Jefferson, un compagnon d’armes. Lorsque Jefferson devient président des Etats-Unis - je crois que ce fut lors de son second mandat - Francisco de Miranda est arrivé pour dire à son compagnon d’armes qu’il avait besoin d’aide pour l’indépendance du Venezuela. Jefferson lui a rétorqué qu’il ne voyait pas d’un bon œil d’indépendance de l’Amérique latine. Dans une lettre à Adams, écrit quelques années plus tôt, il expliquait déjà ses ambitions pour le reste du continent. Jefferson voulait imposer l’anglais et la constitution des Etats-Unis.

L’indépendance du reste de l’Amérique latine ne l’intéressait donc pas. Il voulait en faire des colonies.

De nombreuses conquêtes des Etats-Unis ont été faites en violation de leur propre constitution, chose qu’ils reconnaissent eux-mêmes. Adams pensait lui aussi, par exemple, que Cuba devait faire partie des Etats-Unis, et parlait de Cuba comme d’un « fruit mûr » qui finirait par tomber dans leur escarcelle. Cent ans plus tard, Taft (Howard, président des Etats-Unis de 1909 à 1913) déclarait qu’il rêvait de voir flotter un drapeau états-unien du pôle nord jusqu’à la pointe du cône sud. Il ne s’agissant donc pas de l’ambition d’un dirigeant isolé, mais celle de toute une classe politique, d’une ploutocratie.

Lorsqu’on lit la Constitution des Etats-Unis, on se rend compte qu’elle n’est pas démocratique. La Constitution originale est une constitution ploutocratique et tous les amendements qui ont été apportés par la suite n’avaient pour but que de renforcer le pouvoir ploutocratique. Qui vote ? Les riches et blancs. [L’indépendance des Etats-Unis date de 1783, mais le 15ème amendement de la Constitution US, qui accorde formellement le droit de vote aux afro-américains, ne sera adopté qu’en 1870. Il faudra encore attendre le " Voting Rights Act " de 1965 pour faire tomber les discriminations et barrières contre le vote des afro-américains dans les Etats du Sud - NdA]

C’est dans ce contexte que se produit la révolution cubaine. Au même moment que d’autres luttes qui étaient menées sur le continent - pas forcément avec la conscience de lutter contre l’impérialisme, mais simplement contre un dictateur ou un tyran. A cette époque, il n’y avait pas de conscience anti-impérialiste. Dans les années 60, par exemple, au Venezuela on ne parlait pas d’anti-impérialisme. Les Etats-Unis avaient bonne presse, on disait que c’était le pays où les droits de l’homme étaient respectés. Alors même que la CIA accomplissait déjà son sale travail et assassinait des dirigeants et militants.

La Révolution cubaine surgit donc à un moment très important où les rapports de forces avaient quelque peu changé. Le camp socialiste était assez fort, les progrès économiques et scientifiques visibles, apportant une amélioration pour la vie des classes populaires.

Les oligarchies occidentales ont été obligées de faire des concessions au sein de leur propre sphère d’influence et ont accepté la notion d’état-providence (ie Social-démocratie – NdA) dans quelques pays pour éviter toute « contamination ». C’est dans ce contexte de rééquilibrage de pouvoirs en faveur du camp socialiste que surgit la Révolution cubaine dont l’idéologie puise principalement ses sources chez José Marti, lui-même un grand admirateur de Simon Bolivar. Une idéologie « libératrice » mais qui restait théorique. C’est Fidel Castro qui la mettra en pratique, avec un groupe d’intellectuels.

Une des choses très importantes à Cuba est la chronologie, la séquence des personnages et des événements. Par exemple, le père de la Patrie, (Manuel de) Cespedes, fut un déclencheur de la lutte pour l’indépendance.

José Marti a ensuite repris son flambeau et s’est converti lui aussi en un symbole. Autour de José Marti, il y avait d’autres personnages très importants, comme Juan Alberto Gomez et Carlos Baliño. Ce dernier est ouvertement socialiste. Certains le combattent mais Marti le défend. Ainsi, le flambeau de Cespedes est repris par Marti, et le flambeau de Marti est repris par Balino qui fonde avec Julio Antonio Mella et d’autres le premier parti communiste à Cuba (début des années 1920 - NdA).

C’est à propos de Balino que Marti disait « prenez soin de lui pour moi ». Le flambeau fut ensuite transmis de main en main, jusqu’à Fidel. Au Venezuela, par exemple, le processus fut interrompu pendant de nombreuses années. Il n’y avait pas de dirigeant suffisamment exceptionnel pour relayer le combat. A Cuba, cette séquence est importante parce que la lutte pour l’indépendance ne s’est jamais interrompue, a toujours été reprise et relayée.

Une des caractéristiques des grands dirigeants est leur connaissance très précise de la situation nationale et internationale et du contexte dans lequel ils évoluent, qui connaissent parfaitement les problèmes de leur pays et comment ces problèmes s’articulent avec l’extérieur.

Pour les Etats-Unis, qui considéraient l’Amérique latine comme leur arrière-cour, l’idée qu’un pays puisse décider de son propre sort était incongrue, et même intolérable. Les Etats-Unis reconnaissaient que la Révolution avait le soutien de 90 % de la population et on sait que le blocus fut mis en place pour provoquer des difficultés économiques et pousser la population à se soulever. En d’autres termes, les Etats-Unis voulaient renverser une démocratie, un pouvoir soutenu par 90 % de la population.

Ce n’est pas nouveau. Il y a déjà eu un blocus pendant une des guerres d’indépendance. L’objectif était d’affamer la population. Mais le blocus actuel est le plus long de toute l’histoire. Le pouvoir états-unien s’autorise à affirmer que le blocus n’est pas la cause des difficultés du pays, qu’il s’agit d’un problème d’efficacité... C’est faux. Cuba a perdu plus de 15 milliards de dollars par an au cours des 50 dernières années. C’est l’équivalent à 25 années de développement.

Affirmer aussi qu’il s’agit d’une mesure bilatérale est un mensonge. Lorsqu’un inflige des amendes à des banques suisses ou françaises (de plusieurs centaines de millions de dollars), et lorsqu’on applique la loi Torricelli (adoptée en 1992 – NdA), ce n’est pas une mesure bilatérale. Des lois extraterritoriales qui prétendent interdire aux entreprises étrangères, ou aux filiales étrangères, de commercer avec Cuba, ce n’est pas bilatéral. Quand il est interdit d’acheter une pièce en Europe qui contiendrait du Nickel cubain, ce n’est pas bilatéral. Quant il est interdit d’acheter un aliment qui contiendrait du sucre cubain, ce n’est pas bilatéral.

Une des caractéristiques des pouvoirs impérialistes est d’imposer leurs mensonges, car la vérité les détruirait. Les révélations de Wikileaks leur ont fait beaucoup de tort.

Quant aux conséquences du blocus... Cela a déjà été dit, mais il faut le répéter, car l’injustice et si grande de par son ampleur qu’il n’existe aucun cas comparable. Il y a des médicaments qui pourraient sauver des vies qui sont interdits de vente à Cuba. Il y a des aliments, pour enfants et pour personnes âgées, qui sont interdits de vente à Cuba. A Cuba, la pose d’un pacemaker est gratuite. Les appareils valaient selon mes dernières informations environ 800 dollars. Ils étaient vendus par une entreprise suédoise et australienne, si je me souviens bien. La société suédoise fut rachetée par une société US. A la société australienne, ils ont dit que si elle vendait à Cuba, elle n’aurait plus le droit de vendre aux Etats-Unis. Cuba fut informée par les entreprises respectives qu’elles devaient cesser leurs ventes à Cuba.

Les livres de médecine étaient achetés à une maison d’édition espagnole. Les Etats-Unis ont acheté la maison d’édition et on n’a plus vu leurs livres à Cuba. L’insuline était achetée au Canada. Même scénario, les Etats-Unis ont racheté la société et ils ont dit « pas d’insuline pour les 80.000 diabétiques à Cuba ». Et ainsi, toute une série d’agressions. Mais le blocus n’est pas seulement une affaire commerciale. Il s’agit d’un blocus financier, commercial, économique, politique, scientifique... Un éventail très large. C’est une forme d’état de siège. L’objectif étant de porter atteinte à la population, de ternir l’image du gouvernement cubain. Le blocus est immoral, illégal, inhumain et une forme de guerre.

Q : Le terme « tentative de crime humanitaire » vous parait-il approprié ?

Oui. Un crime humanitaire. Ici, il y a un terme auquel j’adhère, un « génocide ».

Q : Pour les Européens, le terme de génocide paraît exagéré. Un génocide, pour eux, c’est l’Holocauste, le Rwanda...

Le terme de génocide désigne une situation lorsqu’un pouvoir, un gouvernement, un état ou une armée s’en prend à une population pour lui faire perdre son identité matérielle, spirituelle, culturelle. Ce qui se passe, c’est qu’il existe des génocides instantanés, avec des bombes, et d’autres plus insidieux. Vous pouvez tuer une personne d’une balle ou vous pouvez la tuer lentement. Et c’est sans discrimination.

Q : Ne pensez-vous pas qu’il existe une sorte de paradoxe cubain, à savoir que la capacité de résistance de Cuba a atténué les effets les plus visibles et spectaculaires du blocus ? Un Européen qui viendrait ne verrait pas de mendiants, une population en bonne santé, qui mange à sa faim. Il se demandera « quel blocus ? ». Il lui manquera l’image de foules en guenilles pour prendre conscience de son véritable ampleur.

Ce regard européen est influencé par la propagande. Les Etats-Unis sont une fabrique d’opinions. Le discours est répété sans qu’on se rende compte qu’il s’agit d’un discours sorti d’une fabrique d’opinions. On le répète parce qu’on l’a vu à la télé ou entendu à la radio, mais ce sont des propagandes fabriquées de toutes pièces.

Lorsque je dis que le blocus a coûté 25 années de développement, il faut comprendre que cette personne qui passe en bicyclette aurait pu se déplacer en moto. Que ces gens qui font la queue pour le pain auraient pu ne pas faire la queue pour du pain. Que cette femme qui vend des cigares au noir pour arrondir ses fins de mois n’aurait pas besoin de le faire. Et une route endommagée pourrait être réparée, si le blocus n’existait pas.

Le blocus a aussi pour effet d’accentuer la fatigue. Si tu dois travailler 10 ans pour te payer un simple téléviseur, tu finis par te fatiguer et oublier l’origine de ton problème. Il y a des enfants qui aimeraient un ordinateur ou un console de jeux, mais ses parents ne peuvent pas le lui offrir.

Q : On vous répondrait que c’est parce que le socialisme est inefficace.

Ca, c’est la réponse d’un ignorant, d’un désinformé, ou de quelqu’un qui s’en fiche. Mais ceux qui restent ici plus de quinze jours finissent généralement par comprendre. J’en connais beaucoup qui ne veulent même plus repartir. Les autorités doivent aller les chercher et leur faire comprendre qu’ils sont en situation illégale et qu’ils doivent rentrer chez eux... Ils viennent comme touristes et ne veulent plus repartir. Ils se sensibilisent. Le blocus est une guerre. Cette guerre a provoqué des dégâts, mais elle a eu aussi des aspects positifs car ceux qui prennent conscience des motifs du blocus deviennent encore plus révolutionnaires et défendent encore plus leur pays. Vous pouvez rencontrer des Cubains qui se plaignent de tout, mais si vous leur proposez de faire entrer les Yankees, ils prendront un fusil.

Q : le blocus, en quelque sorte, aurait sauvé la révolution ?

Non, ce qui a sauvé la révolution, c’est son histoire. L’arme la plus puissante détenue par Cuba est la culture. Ce n’est pas un secret. Fidel a dit « nous pouvons tout perdre, sauf la culture ». Il a dit ça en pleine « période spéciale » (période de profonde crise au début des années 90 après l’effondrement de l’URSS – NdA). Ce fut une grande décision du pouvoir, en pleine crise économique, de sauver la culture, l’éducation.

Q : Dans la loi (US) Helms-Burton (de 1996), il y a plusieurs choses qui m’ont choqué. La première est le langage de haine qui suinte d’un document pourtant officiel. On sent la haine à chaque ligne. Ensuite, la prétention d’apporter la démocratie et le bonheur à Cuba. Sur le plan économique, la loi ne parle que de la « privatisation » de ceci ou de cela – de tout en fait – comme si la décision ne revenait pas aux Cubains. Quant à la démocratie, cela se résume pratiquement à une seule ligne, à savoir que Cuba sera considérée démocratique lorsque le président des Etats-Unis la considérera comme telle. C’est assez incroyable. Mais moins lorsqu’on connaît les auteurs de cette loi, concoctée à l’origine par les avocats de la société Bacardi. Présentée ensuite par Jesse Helms, qui fut le président de la commission des affaires étrangères du Sénat US. Quelqu’un qu’on connaissait de longue date et qui avait prononcé ce chantage contre le peuple Nicaraguyen, en 1990 : " si vous votez pour le Front Sandiniste, la guerre continuera ; si vous votez pour (la candidate pro-américaine) Chamorro, les Etats-Unis mettront fin à la guerre et aideront le pays. " Quand on connaît qui est derrière la loi Helms-Burton, on ne s’étonne de rien, finalement.

Oui, Helms était un personnage puissant, peu connu du public. C’est lui qui a prononcé cette phrase mémorable « les Etats-Unis ne doivent pas négocier ce qu’ils peuvent obtenir par la force ». Il faisait partie d’une élite mafieuse. On dit que j’exagère, mais non. Ces types sont des bandits, des assassins, des psychopathes. Le capitalisme mondial est dirigé par ce genre de personnage.

Q : A 150km de Miami, Cuba s’est retrouvée à devoir résister en première ligne. Coup de chance ou de malchance ?

Coup de chance, probablement. Car Cuba a ainsi montré que c’était possible. Si la Révolution avait éclaté dans un grand pays comme le Brésil, les autres peuples auraient probablement pensé, « oui, mais c’est le Brésil, chez nous, c’est pas possible ». Mais lorsqu’une révolution résiste dans un pays de 11 millions d’habitants, à 150 km de Miami, alors tout devient possible.

En fait, on ne peut parler du blocus seulement à partir de 1961. Le blocus a déjà été employé pendant les guerres d’indépendance. C’est pour cela que j’ai commencé en posant la question « qui exerce le blocus, et contre qui ? » Le blocus est imposé par les Etats-Unis à ceux qu’ils ont toujours bloqué. A Cuba parce qu’ils ne voulaient pas que Cuba devienne un exemple pour le reste de l’Amérique latine, exemple qui est en train de fructifier. Pourquoi Chavez avait-il une telle admiration pour Fidel Castro ? Parce qu’il voyait en Fidel Castro les enseignements de Bolivar. Où est né l’ALBA ? Au Congrès de Panama en 1826. C’est là qu’est née l’ALBA. Autrement dit, l’ALBA, c’est Bolivar.

Viktor DEDAJ

Le Grand Soir