« SIN EMBARGO » - Paroles cubaines sur le blocus (et le reste aussi) - 11/13 - Paula Andrea

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« SIN EMBARGO » - Paroles cubaines sur le blocus (et le reste aussi)

« Chaque Cubain naît avec la solidarité en lui  »

- 11/13 - Paula Andrea

Carnet de bord. Extrait.

Souvenirs. Ca fait quelques minutes que Pedro observe mes aller-retour d’un regard attentif. Il faut dire que - phénomène rare - je me balade en short (vous ai-je déjà dit qu’il faisait chaud à Cuba ?). Certes, le spectacle que je lui offre doit valoir son pesant d’ananas, mais Pedro, chirurgien de son état, a aussi tendance à voir un sujet d’étude passionnant dans chaque bipède qui passe devant lui.

Apparemment, ce sont mes jambes qui attirent son attention. Je commence déjà à regretter d’avoir raté ma dernière séance d’épilation (nan, j’déconne) lorsqu’il me demande soudain, sorti de nulle part : « Lorsque tu étais petit, tu n’as pas été vacciné dans la fesse gauche ? »

Ouais, raconté comme ça, ça tombe un peu à plat. Alors il faut que je vous explique un truc : j’ai un problème à la jambe gauche, qui est légèrement plus courte et qui ne s’est pas développée comme l’autre. Toute mon enfance, et surtout adolescence, j’ai souffert de douleurs qui apparaissaient puis disparaissaient. J’ai consulté tout ce que j’ai pu. On me proposait de scier un bout de la jambe droite pour la mettre à niveau... de porter une attelle pour allonger la jambe gauche... A chaque fois, je répondais « non merci ».

Devenu adulte, les douleurs ont disparu et j’ai appris à vivre avec cette différence. Retour au présent : effectivement, ma mère m’avait raconté que lors d’un séjour dans un camp de réfugiés, vers l’âge de deux ans, j’avais été vacciné et que «  j’avais eu mal pendant plusieurs jours ». Après examen, le diagnostic est confirmé : le nerf sciatique avait été touché. Une petite intervention aurait suffit à l’époque mais maintenant il était trop tard, le nerf étant sclérosé. Dix ans de visites de spécialistes pour rien, et voilà Pedro qui d’un seul coup d’œil comprend. Pas par magie, mais parce qu’il connaissait mon âge, mon passé, et les pratiques courantes de l’époque. Bref, il avait une culture du patient et de la médecine qui lui a permis d’analyser en quelques minutes la situation.

Depuis, je repense parfois, mais pas souvent, à ce (célèbre) chirurgien lyonnais qui voulait me couper un bout de la jambe droite. Quant à Pedro, je repense souvent à lui. Il n’a pas eu le temps de devenir célèbre car il est mort en 1998 dans un accident d’avion, lors d’un retour d’une mission humanitaire en Equateur. Tous les passagers étaient des médecins cubains. Il n’y a eu aucun survivant. Pedro m’avait dit un jour, en pleine " période spéciale ", « Tu sais, en ce moment, je gagne deux ananas par mois... Alors oui, parfois je rêve de partir. Mais quand je vois les enfants de ma rue, je suis fier d’être cubain. » Croyez-moi ou pas mais, en rédigeant ces lignes, j’ai l’impression de sentir sa main sur mon épaule.

VD

Pour moi, un réactionnaire c’est quelqu’un qui sait que 10.000 enfants meurent de faim par jour et qui trouve que c’est dans l’ordre naturel des choses. Un conservateur, c’est quelqu’un qui sait que 10.000 enfants meurent de faim par jour et qui pense qu’on n’y peut rien. Un progressiste, c’est quelqu’un qui sait que 10.000 enfants meurent de faim par jour et qui trouve que c’est injuste. Un communiste, c’est quelqu’un qui sait que 10.000 enfants meurent de faim par jour et qui est prêt à faire pour eux ce qu’il ferait pour ses propres enfants.

Ibrahim

Paroles de Paula Andrea

Médecin Colombienne, formée à Cuba

Nous sommes arrivés à Cuba en 2002 avec 80 Colombiens et environ 900 élèves de toute l’Amérique latine, de quelques pays d’Afrique et même des Etats-Unis. Nous avons commencé nos études à Giron, à l’Ecole de médecine cubaine, là où tous les Cubains commencent leurs études de médecine. Nous habitions dans quatre immeubles. Nous ne nous connaissions pas entre nous. Nous étions hébergés dans des dortoirs de 14 lits. Il a fallu apprendre à se connaître. Comme le campus est très grand avec beaucoup d’espaces verts, nous étions tout le temps dehors.

Dès notre arrivée, on nous a administré des médicaments contre la Malaria, qui n’existe pas à Cuba, contrairement à nos pays. C’est un médicament qui produit des effets adverses, comme les vertiges, la dépression, de fortes somnolences. C’était difficile car on venait tout juste de quitter nos familles pour un pays inconnu, avec des gens inconnus. Bon, ça n’a duré que trois jours.

Avant le commencement des cours, nous avons été soumis à des tests. Les classes étaient mélangées, avec des élèves de différents pays. Pour ceux qui ne parlaient pas espagnol, l’Ecole les avait fait venir un an plus tôt pour apprendre la langue. C’est-à-dire que ceux qui ne parlaient pas l’Espagnol faisaient un an - ou six mois, cela dépend - de plus que nous, pour apprendre la langue.

Les six premiers mois constituent le cycle « pre-medico », car toutes les écoles dont nous sortions n’avaient pas la même formation. Par exemple, les Paraguayens n’avaient jamais étudié la Chimie. Il s’agit d’une phase destinée à mettre tout le monde au même niveau. Même lorsqu’ils venaient du même pays, les disparités étaient visibles. Un élève qui ne venait de La Paz, Bolivie, n’avait pas reçu la même formation académique qu’un autre Bolivien qui venait de la campagne et qui s’habillait en tenue traditionnelle.

Q : tu avais déjà eu une formation en médecine ?

Non, je sortais du lycée. Quelques élèves avaient commencé des études en médecine dans leur pays mais avaient décidé de les abandonner pour recommencer à Cuba. Ils n’étaient pas la majorité.

Q : comment ont-ils été sélectionnés ? Dans ton cas, comment les Colombiens ont-ils été sélectionnés ?

En Colombie, il existe un organisme qui s’appelle ICETEX, chargée de la distribution des bourses d’études. Cuba lui a confié la sélection. Il existe aussi une filière via quelques syndicats et partis. Au Venezuela, il existe également une organisation chargée de la sélection des candidats.

Q : as-tu eu la sensation que les bourses étaient distribuées selon des critères politiques ?

Quelques unes, selon la filière. Mais il y avait aussi parmi nous des fils de militaires ou de paramilitaires (colombiens).

On a donc suivi les six mois de mise à niveau. C’était une période agréable, nous avions cours soit le matin, soit l’après-midi et beaucoup de temps libre.

Q : ça ne donne pas une image d’études sérieuses...

Je parle des six premiers mois seulement, les mois de mise à niveau... Ce temps libre était important pour beaucoup d’élèves car beaucoup n’étaient jamais sortis de leur pays ou n’avaient jamais pris l’avion. Ca leur a donné le temps de faire connaissance avec le pays, de savoir où ils étaient. Plus tard, après les grandes vacances, nous avons commencé la première année de médecine proprement dite.

Nous avons donc quitté Giron pour aller à l’ELAM. L’université est située assez loin de la Havane, dans une ancienne base navale. Elle est entourée d’eau avec une route qui la relie à l’île. Nous avions le droit de sortir les fins de semaine, sinon il fallait une autorisation – qui était toujours facile à obtenir. C’est là que nous avons passé nos deux premières années de médecine et étudié les « sciences basiques », c’est comme ça qu’ils les appellent, histologie (*), biochimie, anatomie... et histoire. On étudiait l’histoire de l’Amérique latine. On faisait aussi du sport. Après ces deux premières années, nous avons été répartis à travers toute l’île.

L’Ecole est très grande. Il y avait 2000 élèves. Nous vivions sur le campus dans des bâtiments de 5 étages, une cinquantaine d’élèves par étage. On n’avait besoin que de nos vêtements et un peu d’argent de poche parce que la bourse cubaine prenait tout en charge – les uniformes, les livres, les cahiers, les stylos, la nourriture et l’hébergement. On recevait même de l’argent de poche, 100 pesos cubains par mois [l’équivalent approximatif d’un salaire minimum – NdA].

Q : c’est beaucoup, pour de l’argent de poche...

Oui, c’est beaucoup.

Les cours avaient à la fois un côté théorique et un côté pratique. On avait par exemple les classes d’anatomie dispensées par un professeur et après, on allait au laboratoire et on prenait des cerveaux, des muscles... tout ce qu’on venait de voir dans le cours théorique. C’était la même chose pour l’histologie, on avait chacun nos microscopes, et on alternait théorie et pratique. Les cours duraient toute la journée, de 8h à 16h, du lundi au vendredi.

A Cuba, comme le système de santé est bâti sur un modèle préventif, ils ont ce qu’ils appellent la MGI (Médecine Généraliste Intégrale). C’est le médecin de famille. Nous l’étudions pendant toute notre carrière. Et c’est par ça que nous commençons les études. On apprend par exemple comment parler au patient, comment le toucher, comment éviter les mauvaises pratiques.

Le matin on prenait les bus de l’université et on se rendait dans les cabinets médicaux MGI pour observer. Dans le même temps, on apprenait à faire tout ce que fait une infirmière. L’idée est qui si on doit partir en mission, en Afrique par exemple, on n’aura pas toujours une infirmière à notre disposition et qu’il fallait savoir exécuter ces tâches. On apprenait donc à faire des injections, à passer des sondes, à prendre la température, à faire un pansement... C’était les deux premières années de MGI.

Q : on a l’impression que la relation médecin/patient est important.

Oui. Les médecins (en occident) ne touchent pratiquement pas leurs patients. Dès notre deuxième année de médecine, on parlait déjà avec les patients, on s’asseyait à la place du médecin qui restait à nos côtés, en expliquant toujours au patient qu’on était des étudiants. Evidemment, on ne prenait aucune décision.

Q : cette approche est typiquement cubaine ou est-ce une école comme une autre ?

C’est typiquement cubain. Mes amis qui ont étudié la médecine en Espagne m’ont raconté qu’ils ne touchaient les patients qu’en dernière année, et même les derniers mois de la dernière année.

Q : tu veux dire que l’objet de leurs études ne leur est présenté qu’à la fin de leurs études ?

Oui. Sinon, ce ne sont que des livres et des livres et des livres... et plus rien. Tu peux à la rigueur toucher un squelette, mais jamais le patient. Sinon, ce sont des livres, des livres, des livres, ou une cervelle dans un bocal. En Colombie, c’est un peu plus pratique mais le contact avec le patient se déroule plus tard qu’à Cuba. A Cuba, tu es en contact avec le patient dès le début de tes études.

[Il me vient à l’esprit cette phrase entendue à Cuba : Tu sais ce que dit un intellectuel français ? Il dit « D’accord, en pratique ça marche, mais en théorie, ça donne quoi ? » - NdA].

Q : tu exerces maintenant, depuis deux ans. Dans un hôpital privé, dans un cadre urbain...

C’est un public d’origine modeste.

Q : … je me sens obligé de poser cette question, parce que c’est la Colombie et parce que c’est Cuba. Est-ce tu ressens de l’animosité chez les patients lorsqu’ils savent que tu as été formée à Cuba ? Est-ce qu’ils ont peur que tu leur «  injectes le communisme » ?

[question non fortuite car il s’agit d’une légende souvent colportée par « certains milieux » en Amérique latine autour des médecins cubains – NdA]

Non, au contraire, Cuba a une excellente réputation au niveau de la médecine.

Q : Au Venezuela, les médecins locaux protestent contre la présence de médecins cubains, il disent que ce ne sont pas de vrais médecins.

Au Venezuela, ce n’est pas pareil. Là-bas, il y a des missions.

Q : ils sont jaloux ?

Pas jaloux, non... Les médecins cubains, tu peux les envoyer au fin fond du Sahara, dans le dernier bled au bout de la dernière route. Et ils y vont...

Q : les anticastristes disent qu’il sont obligés d’y aller.

Les anticastristes disent beaucoup de choses, et même plus. Je connais beaucoup de Venezueliens [qui ont fait leurs études de médecine à Cuba], et on ne leur a rien demandé ni imposé. Certains sont partis en mission en Bolivie, d’autres ont préféré rester au Venezuela. Je fais partie du Bataillon 51...

Q : Bataillon ? Ca fait militaire...

Comme dit Fidel, nous sommes une armée, mais de blouses blanches. Le bataillon 51 est un groupe de médecins qui effectuent un service social au Venezuela.

Q : j’ai entendu dire qu’il existait un contrat, ou une clause morale, je ne sais pas comment l’appeler, avec l’Ecole de Médecine cubaine, qui consiste à demander aux étudiants qu’ils s’engagent à exercer la médecine au moins pendant deux ans dans leur lieu d’origine.

C’est notre engagement. En échange de nos études, nous allons aider ceux qui en ont le plus besoin. C’est un engagement moral, on ne signe rien.

Q : soyons précis, parce qu’on entend pas mal de choses ici. Les Cubains ne demandent rien en échange des études ? Peut-être que tu ne t’en souviens pas...

Je suis formelle. Je n’ai rien signé, on ne m’a rien demandé de signer. La seule chose, c’est le discours au début des études et pendant toutes les études, qu’à la fin des études, nous devions aller là où on avait le plus besoin de nous.

Q : Il paraît qu’en France, 50 % des élèves abandonnent leurs études en cours. Je crois que c’est 50 %, qui ne finissent même pas leur première année. As-tu constaté le même phénomène à Cuba ?

Très peu ont abandonné. Sur les 80 Colombiens que nous étions, je crois que 5 ont abandonné. Une a abandonné lorsqu’elle s’est rendue compte que son truc c’était la Physique et pas la Médecine. En termes d’abandons purs, je dirais qu’il y en a eu 5, au grand maximum.

Q : Comment se passe la sélection ?

En Colombie, on passe un bac général. Cuba prend en compte les notes obtenues. Un autre critère est ton origine sociale. La population colombienne est classée en « estratos » [strates, couches – NdA] - de 1 à 6 - qui désignent ton niveau social. C’est marqué en haut de la facture d’électricité, par exemple. La sélection est limitée aux populations appartenant aux « classes » 1, 2 ou 3, pas plus. Un autre critère est celui d’avoir terminé ses études dans un lycée public. En Colombie, la majorité des lycées sont privées. Il y a aussi le critère de l’âge : pas plus de 25 ans.

Q : ces études durent combien de temps ?

Six ans et demi. En comptant la période de remise à niveau.

Q : Tous ceux qui sortent sont des généralistes ?

Oui. A la fin de ces études, ils demandent si on veut se spécialiser ou si on préfère rentrer. Comme partout, on devait faire un an ou un an et demi et service social. Effectué à Cuba, le service social est d’un an et demi. Après ce service, on pouvait faire la spécialisation de notre choix. Moi-même je suis rentrée à Cali [Colombie] et j’ai du attendre l’homologation de mes diplômes, qui a duré presque un an. C’est à partir de là que j’ai pu commencer à travailler.

Q : En Colombie, contrairement au Venezuela où c’est apparemment un problème politique, tu n’as donc ressentie aucune réticence, ni de la part de tes collègues ni de la part de qui que ce soit ?

Non. Cela dit, je suis Colombienne, et on ne sait pas forcément où j’ai été formée. Dans le cas d’une mission, d’un groupe de médecins cubains « de Cuba », je pense que ce serait différent. Une personne isolée ne provoque pas forcément les mêmes réactions que tout un groupe.

Q : pour revenir à quelque chose que tu as dit au début. Vous ne passez que deux années à l’Ecole de Médecine, après quoi vous êtes envoyés dans des écoles de médecine classiques, si je puis dire. Avec les mêmes conditions de bourse ?

Oui. On passe deux années à l’ELAM, puis on va se mélanger à la population estudiantine « normale » pour finir nos études « normalement » avec les autres étudiants cubains.

Q : Pendant cinq ans donc, vous avez vécu la vie des étudiants cubains. Est-ce que vous avez ressenti une différence de traitement entre vous et les étudiants cubains ?

Non. Nous étions tous à pied d’égalité.

Q : as-tu ressenti des effets du blocus pendant tes études ?

Les livres n’étaient pas toujours des originaux... on faisait des copies de livres entiers. Celui d’Anatomie était un livre russe rédigé en latin. Heureusement qu’il n’y avait pas beaucoup de texte. On faisait avec. Ca nous a permis d’apprendre un peu de latin. Et puis l’Anatomie, ça ne change pas beaucoup.

Q : après maintenant deux ans d’exercice professionnel de médecine en Colombie, et avec le recul, es-tu contente d’avoir suivie cette Ecole à Cuba ? Tu n’as pas des réflexions de temps en temps de la part de tes collègues qui doivent se demander pourquoi tu touches toujours les patients, pourquoi tu n’arrêtes pas de leur parler ?

Je suis contente d’avoir fait cette formation. Elle m’a beaucoup aidée à aborder les patients parce que j’étais timide. Ce rapport avec les patients dès la première année a été très utile. Dès la troisième année, tu arrives le matin à l’hôpital et on te dit « le lit numéro 3 est à toi ». Tu es bien-entendu supervisé par un étudiant en dernière année et le médecin spécialiste. Là, tu peux poser au patient toutes les questions que tu veux, l’ausculter comme tu veux...

Q : ...même l’emmener à la maison ?

C’est plutôt eux qui t’invitent, tellement ils sont contents et touchés.

Q : En Colombie, ta manière d’exercer paraît-elle différente aux yeux des autres ?

Moi, je suis plus « interview et examen physique ». Pour les médecins colombiens, comme partout ailleurs j’imagine, c’est plutôt « examens de laboratoire et technologie ».

Moi je passe plus de temps à interroger le patient. Nous passons plus de temps à examiner ce qu’a le patient, pourquoi c’est arrivé... A Cuba, on dit que le patient est bio-psycho-social. Ca veut dire que tout son environnement est important : sa famille, son travail, son lieu d’habitation. En Colombie, on ne posera jamais ce genre de questions. Tu arrives, on te fait faire une batterie de tests que tu dois rapporter, et voilà.

Q : j’ai l’impression que cette façon de procéder chez les Cubains induit quelque chose que je qualifierais d’amour à son métier.

Oui. D’amour au métier à travers l’amour envers le patient. Lorsque ça va mal chez un patient, on a tendance à en faire une affaire personnelle.

Q : un médecin cubain me racontait qu’en cas de décès pendant un accouchement par exemple, c’était une convocation directe au ministère de la santé pour un rapport sur le pourquoi et le comment. Les médecins cubains ont une responsabilité, un devoir envers la population.

Le médecin de famille est effectivement responsable de la santé de la population qu’il est chargée de surveiller. Si tel ou tel enfant n’a pas été vacciné ou n’a pas reçu les soins nécessaires, il aura des comptes à rendre, à s’expliquer. S’il est affecté à la santé d’un immeuble, il saura combien de familles y habitent, combien d’enfants, combien de femmes enceintes, combien de personnes âgées, combien de personnes handicapées, qui est vacciné qui ne l’est pas...

Q : Attends... parce que c’est important. Tu es en train de me dire que ce médecin d’un immeuble de 20 étages n’est pas dans son cabinet en train d’attendre que les patients viennent le voir mais qu’il a une véritable responsabilité et une attitude proactive ? Que si des enfants ne sont pas vaccinés, il en est tenu responsable ? Que si les parents ont oublié de lui présenter l’enfant il doit lui-même aller le chercher ?

Oui. Une nuit, à Cuba, une femme nous a apporté sa fille de 8 ans. Elle disait que sa fille avait la grippe. Après examen, je me suis rendue compte qu’elle avait une pneumonie. J’étais en train d’examiner une radio de ses poumons lorsque la médecin chef est entrée pour me poser une question sur un tout autre sujet. Elle est ressortie, puis au bout de quelques secondes elle est revenue et m’a demandée de qui était cette radio. Je lui ai expliqué et elle m’a dit qu’il fallait hospitaliser la gamine parce que son état était grave. Je suis donc allée voir la mère pour lui expliquer mais elle ne voulait rien savoir, elle disait que sa fille n’avait pas beaucoup de fièvre et qu’elle ne voulait pas passer la nuit à l’hôpital.

Il faut savoir qu’en cas d’hospitalisation d’un enfant, un des parents doit passer la nuit avec l’enfant. Donc, elle refusait. On a essayé de la convaincre, plusieurs médecins ont parlé avec la mère, mais rien. On lui a donc fait signer une décharge puis elle est partie avec sa fille.

Plus tard, la médecin chef m’a demandée où était la fille et je lui ai expliqué qu’elle était rentrée avec sa mère. Elle a toute suite appelé la police et on a ramené la fille à l’hôpital. Elle m’a dit qu’en tant que médecins, on avait tout expliqué à la mère du grave danger que courrait sa fille. Que même si ça n’intéressait pas la mère, le décès de la fille était assimilable à un meurtre. Un médecin est donc retourné avec la police pour voir la mère et lui expliquer à nouveau et la convaincre de la ramener à l’hôpital. A Cuba, on ne joue pas avec la santé des enfants. Pour un adulte, c’est différent. S’il ne veut rien savoir, tu lui fais signer une décharge.

Q : on apprend donc deux choses.

1) à Cuba, la santé n’est pas une profession libérale, et

2) la santé n’y est pas un droit mais un devoir... On n’en est pas à « je vous offre un service », on en est à « je vous le donne », ce qui n’est pas la même chose. Ce n’est pas la même chose que d’avoir la possibilité et la liberté d’aller frapper à la porte d’un cabinet médical pour demander des soins. J’ai vu des médecins faire littéralement du porte à porte.

Oui. Le médecin de famille est responsable de l’approvisionnement, en fonction de l’état de la population dont il a la charge. Selon le nombre d’enfants et leur âge, il recevra des vaccins. Selon le nombre de femmes enceintes, il recevra les médicaments nécessaires, etc. Tu t’occupes de tes patients dans ton cabinet le matin, et l’après-midi tu fais ce qu’on appelle « le terrain ». Tu iras visiter les handicapés, les personnes âgées qui ne peuvent pas se déplacer jusqu’à ton cabinet... etc. Si une femme a accouché, tu iras lui rendre visite à l’hôpital. Si quelqu’un s’est retrouvé à l’hôpital tu iras le voir pour savoir ce qui lui est arrivé et comment il se porte.

Q : J’entends souvent que la santé, l’internationalisme médical cubain, c’est « juste la propagande du gouvernement ». Qu’en penses-tu ?

Chaque Cubain naît avec la solidarité en lui. S’il n’a que deux haricots, il t’en offrira un. Je t’ai raconté que nous étions souvent invités chez les gens...

Q : oui, c’est bien d’avoir un médecin parmi ses amis. Si tu étais garagiste, on t’aurait invitée aussi...

Oui, bon, sauf que des médecins, il y en a à tous les coins de rues. On en compte un pour 300/400 habitants. Je parle uniquement des généralistes.

Q : alors quoi ? Le gouvernement envoie des médecins pour « vendre le communisme » ?

Non, c’est juste parce qu’ils sont comme ça.

Q : comment arrive-t-on à trouver des dizaines de milliers de volontaires pour aller se perdre au fin fond du Botswana ou dans les neiges de l’Himalaya ?

On nous répète sans cesse pendant les études que nous devons aider ceux qui en ont le plus besoin. Ca doit forcément marquer. Mes professeurs à l’hôpital à Cali, lorsqu’ils ont su que j’avais été formée à Cuba, m’ont dit « ah, tu es donc communiste ». J’ai répondu que cela n’avait rien à voir, que je n’aurais jamais pu faire de telles études en Colombie, et que pour cela je leur suis reconnaissante. Ils m’ont demandé comment c’était. Certains m’ont cru, d’autres se sont dits « celle-là, elle est trop communiste ».

Q : qu’est-ce qu’ils n’ont pas cru ?

Que Cuba était un pays « comme les autres ». Ils n’ont pas cru qu’on pouvait faire ce qu’on voulait. Et même plus qu’en Colombie. A Cuba, tu peux traîner à 22h dans les rues. En Colombie, ça n’arrive pas. Ils ne me croient pas lorsque je dis que c’était bien, et que j’ai beaucoup aimé.

Q : finalement, le blocus, c’est bien, non ?

Euh... Disons qu’on vit avec et s’organise autour. En Colombie, lorsque j’ai besoin d’un médicament, je rédige une ordonnance et c’est fait. A Cuba, dans l’hôpital où j’étais, un grand bâtiment tout neuf, il fallait passer commande et attendre selon les stocks et les priorités. Certains appareils n’existent qu’en un seul exemplaire, souvent dans les services d’urgence. Il fallait s’organiser pour les utiliser. Les photocopies sont une denrée rare, elle sont donc rationnées. On avait droit à 3 par jour, pas plus.

(à suivre)

Viktor DEDAJ

Le Grand Soir

(*) branche de la biologie et de la médecine qui étudie les tissus biologiques. Elle se situe au carrefour de la biologie cellulaire, l’anatomie, la biochimie et la physiologie. Elle a pour but d’explorer la structure des organismes vivants, les rapports constitutifs et fonctionnels entre leurs éléments fonctionnels, ainsi que le renouvellement des tissus. Elle participe à l’exploration des processus pathologiques et de leurs effets. - Wikipedia