Rimbaud et Verlaine au Panthéon ? " Une idée foncièrement sentimentale et macabre "

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Rimbaud et Verlaine au Panthéon ? " Une idée foncièrement sentimentale et macabre "

Kristin Ross et Denis Saint-Amand en débattent. - © Crédits : GODONG / BSIP / BSIP via AFP

Une pétition, soutenue par la ministre de la Culture, demande l’entrée conjointe des poètes Paul Verlaine et Arthur Rimbaud au Panthéon. D’un argumentaire jugé fragile et approximatif, elle fait " des remous " dans les cercles verlainiens et rimbaldiens. " Marianne " a interrogé deux spécialistes de l’histoire de la littérature, des rimbaldiens pointus.

Il en va certainement des théoriciens révolutionnaires comme des poètes irrévérencieux.

De leur vivant, « les classes d’oppresseurs les récompensent par d’incessantes persécutions ; elles accueillent leur doctrine par la fureur la plus sauvage, par la haine la plus farouche […] Après leur mort, on essaie d’en faire des icônes inoffensives, de les " canoniser " pour ainsi dire, d’entourer leur nom d’une certaine " auréole " ».

Comment peut-on résister à ne pas établir le parallèle et exhumer ces mots de « L’État » et la révolution quand des pétitionnaires souhaitent confiner deux poètes " sauvages " – des " pro-communards " de surcroît – dans les éthers tempérés du Panthéon ?

Depuis le lancement de la pétition, les " verlainiens " et, à plus forte mesure, les " rimbaldiens " – connus pour avoir " la dent dure " – ne décolèrent pas.

" Marianne " a interrogé deux d’entre eux : Kristin Ross, professeure de littérature à l’université de New York, auteure de " Rimbaud, la Commune de Paris et l’invention de l’Histoire spatiale " (Les Prairies ordinaires), et Denis Saint-Amand, chercheur qualifié du FNRS à l’université de Namur et codirecteur de la revue d’études rimbaldiennes " Parade sauvage " (Classiques Garnier).

Marianne : Comment ont réagi les " rimbaldiens " que vous êtes quand vous avez appris le lancement de cette pétition ?

Kristin Ross : C’est une idée ridicule.

Le problème consiste d’abord et avant tout dans le fait de continuer à considérer l’entrée au Panthéon comme une consécration – artistique ou autre. Mais au-delà de ce problème fondamental, il y a l’ironie de la situation de vouloir " confiner " dans une institution vouée " à la préservation du récit national ", le corps de quelqu’un qui a passé sa vie à fuir la France et qui a écrit, pour ne prendre qu’une parmi les nombreuses citations que je peux invoquer :

" Si j’avais des antécédents à un point quelconque de l’Histoire de France !
Mais non, rien
".

Denis Saint-Amand : Je pense que cette démarche se fonde sans doute sur de bonnes intentions, au moins en partie, mais qu’il s’agit d’une mauvaise idée.

Rimbaud et Verlaine sont de très grands poètes ; ils ont chacun laissé une œuvre singulière et fascinante, mais ils n’ont rien à faire au Panthéon : tous deux étaient des écrivains engagés contre les normes de leur époque, contre la bienséance, contre toutes les formes d’académisme ; c’est pour cette raison que Rimbaud, de son vivant, a été mis " au ban " du milieu littéraire parisien.

Évacuer l’anomie de ces deux poètes pour forcer leur entrée dans un bâtiment officiel qui cumule patriotisme et " cléricalisme d’État " trahirait leur mémoire.

À titre personnel, je trouve très déplaisant que cette proposition émerge alors que le ministre français de l’Intérieur répète à qui veut l’entendre qu’il faut " stopper l’ensauvagement d’une certaine partie de notre société " : Rimbaud et Verlaine, à bien des égards, étaient des " sauvages ". Il n’y a aucune raison pour que « l’État » puisse entamer une opération de récupération symbolique à leurs dépens.

Marianne : La pétition commence par mettre l’accent sur l’ " homosexualité " des deux poètes, annonçant qu’ils « durent endurer ‘‘ l’homophobie ’’ implacable de leur époque ».

Ne serait-ce pas une interprétation anachronique, étant donné que le terme est aujourd’hui investi de tout un imaginaire et de connotations militantes qui sont étrangères à Verlaine, Rimbaud et leur époque ?

Denis Saint-Amand : Là encore, je ne suis pas certain que la " panthéonisation " de deux poètes permette de régler la question des violences sexuelles et de genre, souvent évacuée du débat politique ; ce serait donner l’occasion à « l’État » de " s’en tirer à bon compte " dans ce domaine.

Je crois toutefois l’argument relatif à l’homosexualité sincère dans le texte de la pétition : les auteurs de cette dernière ont d’ailleurs raison de signaler que, lors du fameux procès de 1873, Verlaine a davantage payé ses relations homosexuelles et son engagement communard que le fait d’avoir blessé Rimbaud d’un tir de revolver.

Cela dit, la question est complexe : lorsqu’ils participent au " Zutisme ", ce groupement éphémère qui raillait le Parnasse, les deux poètes composent ensemble une pièce parodique et provocatrice intitulée " Sonnet du trou du cul " qui peut se lire à la fois comme une manière de se moquer d’Albert Mérat, qui avait commis un recueil de blasons intitulé " L’idole ", et comme un éloge de la sodomie.

En d’autres pages de " l’Album zutique ", ils se moquent d’Ernest Cabaner, tantôt pour sa bisexualité tantôt pour l’intérêt qu’il porte aux jeunes hommes.

Apprenant la mort de Rimbaud, Verlaine a composé en son honneur l’un de ses plus beaux poèmes (" Laeti et errabundi ", repris dans " Parallèlement ") ; en revanche, quand on peut deviner une évocation de Verlaine chez Rimbaud, le ton est moins " encomiastique " (voir " Vagabonds " dans les " Illuminations " ou le monologue de la " Vierge folle " dans " Une saison en enfer ").

Rimbaud, par son audace, sa liberté totale et sa remise en question de tous les codes, constitue une figure " queer " intéressante ; Verlaine moins : c’était un excellent poète, mais souvent lâche et brutal.

Dans cette perspective, peut-être que, comme le suggère Laurent Sagalovitsch, Marcel Proust, dont " l’ethos " et " l’hexis " correspondent mieux au Panthéon, serait un candidat plus judicieux – mais je ne suis pas partisan de ces déplacements de cadavres.

Kristin Ross : Je ne pense pas que la question de l’anachronisme soit le problème central ici. On doit plutôt s’interroger sur le principe même du Panthéon, sa raison d’être, et sur la question de savoir qui est " panthéonisable " à un moment donné.

Cela dit, l’idée de les faire entrer conjointement, réunis " pour l’éternité " en une sorte de " couple homosexuel ", est foncièrement sentimentale et macabre.

C’est d’ailleurs aussi insupportable que le fait de les comparer à Oscar Wilde.

Sur quoi se base cette analogie ?

C’est réducteur et insultant pour chacun d’entre eux en tant qu’écrivains et à l’égard de leur sexualité.

Ce n’est pas vrai que Verlaine et Rimbaud aient soufferts dans les mains de « l’État » pour leur sexualité au même degré qu’Oscar Wilde. Et bien que leur homosexualité ait sans aucun doute joué un rôle important dans leur expérience sexuelle, ni l’un ni l’autre n’avait une vie sexuelle exclusivement homosexuelle.

Dans un certain sens, la pétition les " essentialise " et, ce faisant, produit pour effet ce qu’on pourrait appeler " la rencontre du pire de deux mondes " : le conservatisme nationaliste de la « Troisième République », représenté par cette volonté de les " panthéoniser ", et l’identitarisme contemporain, en les présentant uniquement comme « homosexuels ».

Mais le pire de tout, à mon avis, est le fait qu’on ne mentionne jamais dans cette pétition des œuvres de Verlaine comme " Hombres " (1891) et " Femmes " (1890).

Dans ceux-ci, on retrouve des poèmes où il exprime une poétique sexuelle radicale, beaucoup plus intéressante que tout ce qu’a pu produire Wilde – ou même Rimbaud – dans cette veine.

C’est une réalisation pour laquelle de nombreuses personnes – pas seulement des Français – sont ou devraient être reconnaissantes. Pour exprimer cette gratitude, plutôt que de transférer ses cendres, il serait plus intéressant de lui consacrer une analyse critique attentive pour montrer les raisons pour lesquelles il est parvenu à une telle réalisation singulière.

Ou mieux encore : puisque la seule vraie réponse à un poème est un autre poème, qu’ils fassent ainsi ; qu’ils rédigent un poème, pas une pétition, qui s’adresse à " Monsieur le Président ".

Marianne : Ce qui a fait le plus réagir plusieurs " rimbaldiens ", c’est " la fragilité saisissante et l’ignorance déconcertante de l’argumentaire de la pétition ", nous a confié un " rimbaldien " de renom qui a souhaité garder l’anonymat.

Comment jugez-vous les " 4 raisons principales " (littéraire, politique, morale et judiciaire) invoquées par les signataires ?

Denis Saint-Amand : En réalité, le texte de la pétition reste très éloigné de l’œuvre des deux poètes et relaie surtout un certain nombre de représentations générales à leur sujet.

C’est un peu le problème avec Rimbaud, en particulier : tout le monde a en tête sa photographie par Carjat, qu’on retrouve sur toutes sortes d’objets (de la carte postale au t-shirt, en passant par la cuvée de bière) et nous croisons fréquemment certains titres de son œuvre dans « l’espace public » – tout le monde connaît un bar qui s’appelle " Le Bateau ivre " – ou dans des sphères discursives non-poétiques – on connaît l’usage " chiraquien " de l’adjectif " abracadabrantesque ", par exemple, et il a pu nous arriver de tomber, dans un journal, sur l’évocation de la " saison en enfer " vécue par telle équipe ou tel sportif.

Rimbaud est aussi, pour toujours, le poète de la jeunesse et celui de la révolte.

Mais globalement, les textes du " Carolopolitain " restent assez mal connus : imaginer l’auteur de la " Vénus Anadyomène " (" Belle hideusement d’un ulcère à l’anus "), du " Chant de guerre parisien ", de " Bonne pensée du matin ", des " Corbeaux ", de " Bottom " ou de " L’Orgie parisienne ou Paris se repeuple " au Panthéon, c’est tout de même un peu absurde.

Le fait que la pétition se fonde en partie sur un argument politique est assez paradoxal : non seulement, en ce qui concerne Verlaine, le texte évacue l’engagement de l’œuvre pour ne retenir que l’emploi des deux premiers vers de " Chanson d’automne " par " Radio Londres " en 1944, mais surtout, cet appel, tout en rappelant l’adhésion des deux poètes à « la Commune », perd de vue ce qu’un tel positionnement implique en matière de rupture à l’égard du pouvoir politique traditionnel, de ses rouages et de ses normes – parmi lesquelles figurent les cérémonies et « reconnaissances officielles ».

Marianne : En même temps, les signataires estiment qu’on ne peut pas parler à la place de Verlaine et Rimbaud et dire qu’ils se seraient opposés à leur entrée au Panthéon. Est-ce qu’un texte comme " Panthéonades ", de Verlaine, peut réfuter cet argument ?

Denis Saint-Amand : Cet argument me paraît un peu faible.

Prenez le cas de Victor Hugo ; il a tout fait pour s’imposer, avec succès, comme l’écrivain majeur de son époque : c’est un auteur extraordinaire de puissance, mais c’est aussi un fin stratège qui a toujours su se positionner habilement même durant sa période d’exil, lors de laquelle il savait qu’il incarnait une figure de « Résistant » à un Napoléon III dont l’illégitimité était patente.

Hugo prenait une telle place que sa mort a soulagé certains de ses confrères ; " Enfin, il a désencombré l’horizon ", dira Leconte de Lisle. Son entrée au Panthéon était somme toute logique.

Verlaine l’évoque dans un petit texte de ses " Mémoires d’un Veuf " intitulé " Panthéonades ", s’amusant du sort de " l’auteur exquis de si jolies choses " qu’ils " ont fourré dans une cave où il n’y a pas de vin " et indiquant qu’en ces lieux " on rit de tant de sottise solennelle ".

Difficile de faire plus explicite.

Chez Rimbaud, il suffit de relire " À la Musique ", satire visant des bourgeois de Province, pour mesurer toute la lassitude du poète à l’égard des manifestations d’opulence médiocres et autres " cérémonies sociales " à l’orchestration navrante.

Du reste, il ne faut pas oublier que Rimbaud a décidé d’abandonner la littérature à vingt ans conscient de ne plus bénéficier des soutiens nécessaires au développement d’une carrière littéraire et fatigué des logiques de ce milieu et a toujours refusé, par la suite, de revenir sur des écrits qu’il tenait pour des " erreurs de jeunesse ".

S’ils avaient été informés de ce projet de " panthéonisation ", Rimbaud et Verlaine auraient sans doute beaucoup ri, de ce rire tantôt " potache " tantôt narquois qu’ils adressaient à ceux qu’ils défiaient.

Marianne : Verlaine et Rimbaud sont parmi les rares auteurs– écrivains et poètes confondus – qui étaient " pro-communards " participant à « la Commune » pour le premier, " sympathisant " pour le second.

Que vous inspire le fait d’imaginer deux " pro-communards " au Panthéon ?

Kristin Ross : Oui, il suffit de lire " Les écrivains contre la Commune " de Paul Lidsky pour se rappeler de la bravoure, la créativité et la résilience qu’il a fallu pour que des personnalités comme Rimbaud et Verlaine soient parmi les rares artistes et écrivains solidaires de « la Commune ».

Ainsi, du point de vue de « l’État », il devient d’autant plus nécessaire que de tels individus exceptionnels, avec d’autres « Communards »,soient réintégrés dans le récit républicain.

La " panthéonisation " est l’un des meilleurs outils pour ce programme.

En 2013, des « féministes » malavisées ont appelé à transférer les cendres de Louise Michel au Panthéon. Si cette initiative a échoué, c’est peut-être grâce à des personnes qui ont fait remarquer que Louise Michel, en tant qu’anarchiste de longue date, n’a pas sa place dans une institution hiérarchique vouée à trier les " grands hommes " des petits (et les " grandes femmes " des petites).

Plus récemment, comme l’a soulevé Noêl Barbe, certains ont vu lors du déplacement d’Emmanuel Macron l’année dernière à Ornans, où il a prononcé un discours en l’honneur du bicentenaire de la naissance de " Gaston ", comme il l’appelait, Courbet, une tentative de " préparer le terrain " pour faire entrer le peintre au Panthéon,— à condition, bien sûr, que son expérience de « communard » soit aseptisée au point d’apparaître comme rien de plus qu’une participation inconsciente - alimentée par une exubérance malavisée - à " l’air du temps ".

Cela semblait être le but du discours de Macron. Mais les " Gilets jaunes " d’Ornans, qui avaient auparavant couvert la tombe de Courbet de fleurs jaunes, et qui ont manifesté avec des panneaux indiquant " Courbet, il est à qui ? " et " Thiers ou Macron - Courbet déteste les versaillais ", ont démasqué la mascarade.

Bien que l’objectif de la pétition ne soit pas déclaré " en tant que tel ", l’idée de " panthéoniser " Rimbaud et Verlaine a le même effet. Elle participe à saper la manière dont « la Commune » – en tant qu’événement et en tant qu’élément de la culture politique – a toujours résisté à toute intégration fluide dans le « récit national ». Il serait d’ailleurs intéressant d’observer l’accélération des tentatives de " panthéonisation " des « Communards » à l’approche de la commémoration du 150e anniversaire l’année prochaine.

Le Panthéon, au même titre que cette pétition, renvoient à la conception étroite et ploutocratique d’un républicanisme contre laquelle « la Commune » s’est battue.

Le drapeau de « la Commune », après tout, n’était pas tricolore mais celui de la « République universelle ». Aussi, il ne faut pas oublier le rôle joué par le bâtiment du Panthéon dans la géographie de « la Commune ».

Le « communard » et témoin oculaire de la « Semaine Sanglante », Maxime Vuillaume, décrit des soldats " Versaillais " victorieux en train de " prendre une pause " sur les marches du Panthéon après leur travail fatigant d’exécution de dizaines de « communards » à proximité : " Un coup d’œil sur la place du Panthéon… Dans l’encoignure, qui se découvre devant moi, une demi-douzaine de cadavres, dont l’un, replié sur lui-même, montre sa tête affreusement ouverte, sanglante et vidée. Vision horrible et inoubliable ! "

Rimbaud lui-même, quelques semaines plus tard, a témoigné des traces laissées sur le bâtiment par les massacres.

Propos recueillis par Nidal Taibi

Marianne