Retour sur Dune, la planète des sables

, par  DMigneau , popularité : 65%

Retour sur Dune, la planète des sables

« La plus haute fonction de l’écologie est la compréhension des conséquences ». Cette phrase, qui pourrait servir d’introduction à la Cop21, est tirée d’un roman paru en 1965 : Dune, de Frank Herbert, paru il y a tout juste cinquante ans, l’un des plus grands best-sellers de la science fiction, le modèle qui a inspiré George Lucas pour construire l’univers de Star Wars.

Il y a d’excellentes raisons de lire ou relire Dune aujourd’hui, qui dépassent de loin l’intérêt commémoratif et les obsessions des fans de la Science Fiction. Ce roman visionnaire fait de l’écologie une question centrale et l’entremêle avec deux autres thèmes très actuels, l’opposition entre l’homme et les machines (que Dune traite bien avant Terminator) et la crainte du jihad, de la croisade, dont l’angoissante perspective hante le héros de Herbert, Paul Atreides.

Dune n’est pas un essai théorique sur les problèmes contemporains. C’est à la manière du romancier qu’Herbert explore ces thèmes, à travers une saga d’aventures guerrières dans un empire galactique situé au onzième millénaire où le voyage spatial est permanent et où plusieurs groupes luttent pour le contrôle d’une richesse inestimable : une mystérieuse épice qui donne longévité et prescience. Cette épice ne pousse que sur Dune, la planète des sables, où l’eau est si rare que l’on marche dans le désert revêtu d’un équipement spécial qui recycle la transpiration et l’humidité des déjections.

Les habitants de Dune sont un peuple guerrier, les Fremen, des « hommes libres » (free men). Ce sont des combattants implacables, dotés d’un fort sens de la fraternité, épris de nature sauvage et pétris de superstitions religieuses. Ils évoquent des Touaregs qui seraient passés par l’Âge du Verseau et auraient fait un tour du côté des dunes de l’Oregon, qu’Herbert a visitées en 1957. Ils se nourrissent de l’épice qui les rend dépendants et leur donne un regard étonnamment bleu.

Le pivot du roman est la rencontre entre ces indomptables hommes du désert et un tout jeune chef de guerre venu d’une planète plus hospitalière, Paul Atreides, qui a dû se lancer dans la carrière politique avant même d’être sorti de l’enfance du fait d’un sombre complot qui a entraîné l’assassinat de son père en 10191. Invincible au combat, formé par le Bene Gesserit, un mystérieux ordre ésotérique féminin, et doué d’un pouvoir de lire l’avenir, Paul va mener les Fremen dans une guérilla pour ravir l’épice aux partisans du haïssable clan des Harkonnen qui prennent plaisir à regarder leurs prisonniers se débattre sous la torture.

Telle est la trame de base du roman. Mais les Fremen ne sont pas que des soldats, ils s’occupent d’aménagement du territoire à l’échelle planétaire. Lorsqu’ils ne se battent pas, ils pratiquent des cultures écologiques pour humidifier les zones sèches et développer progressivement la végétation sur Dune, selon un programme transgénérationnel.

Les guerriers des sables sont habités par le rêve de transformer leur planète désertique en un grand jardin. Leur maître à penser, le « planétologiste » Kynes, a déterminé qu’il faudrait 350 ans pour qu’Arrakis (deuxième nom de Dune) devienne une planète verte. Les Fremen sont lancés dans ce projet qui ne peut aboutir à l’échelle d’une vie humaine.

S’il n’était pas un personnage de fiction, Kynes devrait être invité à participer à la COP 21 comme le montre ce propos qui lui est attribué : « Ce que ne comprend pas celui qui ignore tout de l’écologie, c’est qu’il s’agit d’un système (…). Un système qui maintient une certaine stabilité qui peut être rompue par une seule erreur (…). Et celui qui ignore l’écologie peut ne pas intervenir avant qu’il soit trop tard. C’est pour cela que la plus haute fonction de l’écologie est la compréhension des conséquences. »

Au moment où les États du monde doivent prendre des décisions politiques qui engageront l’avenir de l’humanité pour les prochains siècles, la « compréhension des conséquences » relève de l’urgence.

Pour autant, Dune ne se réduit pas à un roman écologiste (voir une analyse sur le blog Dune SF). Et la vision de Frank Herbert ne tombe pas dans l’illusion scientiste d’un progrès tout puissant. Il estime plutôt que « le concept de progrès agit comme un mécanisme de protection destiné à nous isoler de nos terreurs de l’avenir ».

Le rêve des Fremen est plus que celui d’un ingénieur et ne cède pas au fétichisme technologique, bien au contraire. Dans Dune, la technologie n’apparaît pas nécessairement positive et n’a pas l’omniprésence qu’elle manifeste dans de nombreux univers de science-fiction. Elle est sophistiquée, mais son usage est limité à des objectifs ciblés. Si les vaisseaux spatiaux et autres engins sont extrêmement développés, si les techniques écologiques sont poussées, l’informatique est bannie. Les pilotes s’orientent grâce aux pouvoirs que leur donne l’épice plutôt qu’à l’aide de calculateurs. Les robots chers à Asimov sont absents du monde de Herbert, comme les créatures androïdes qui peuplent Star Wars. Les Fremen n’utilisent pas d’ordinateurs et ignorent l’intelligence artificielle.

Cette situation ne résulte pas d’un état incomplet de leur science, ni d’un hasard, mais d’une orientation délibérée. Dans le monde futuriste de Dune, les calculs stratégiques et la prospective sont confiés à des ordinateurs humains, les « mentats », entraînés dès leur jeune âge à effectuer les plus opérations mentales les plus complexes.

Les ordinateurs ont été éliminés, à la suite d’une croisade, le « Jihad Butlérien », dont le principal commandement est : « Tu ne feras point de machine à l’esprit de l’homme semblable. » Le Jihad Butlérien est évoqué comme un épisode historique marquant et non pas un simple rejet technophobe du progrès, mais une volonté de préserver l’humain. « Le dieu de la logique mécanique fut alors renversé dans les masses et un nouveau concept se fit jour : “ L’homme ne peut être remplacé ” », écrit Herbert.

Mais à s’en tenir là, on pourrait croire que Dune est un roman utopique sur la prise de conscience écologique et le refus de la déshumanisation technologique. Il n’en est rien. Frank Herbert se montre visionnaire et prophétique parce qu’il intègre la complexité du monde réel dans une saga plus politique que technologique ou scientifique. Si les Fremen sont porteurs d’une utopie, ce sont d’abord des guerriers implacables qui, malgré leur soif de liberté, sont prisonniers de leurs superstitions et risquent de s’enfermer dans un système religieux totalitaire, ce qui finira par se produire. Leur sagesse ancienne est sans cesse menacée par la tentation de la croisade, du jihad, dont la crainte hante Paul, leur meneur messianique : « Il ne faut pas que je meure, dit-il. Car la légende resterait, seule, et rien ne pourrait plus empêcher le jihad. »

Le roman de 1965 s’achève sans que le drame historique du jihad s’accomplisse. Mais dès le deuxième volume du cycle, Le Messie de Dune, publié par Herbert en 1969, le monde est passé sous la bannière verte des Atreides. Les autres volumes du cycle de Dune écrits d’abord par Frank Herbert puis, après sa mort, par son fils Brian avec l’écrivain Kevin Anderson, déclineront les différents temps de la guerre sainte, notamment la croisade contre les machines. Mais il n’est pas nécessaire de lire toute la saga pour apprécier la richesse de l’univers de Dune, qui se révèle dès le premier roman.

La voie originale trouvée par Frank Herbert s’écarte à la fois des grandes utopies négatives de 1984 ou du Meilleur des mondes, et du rationalisme teinté d’utopisme d’un Isaac Asimov. Il a créé une science-fiction politique dans laquelle utopie et dystopie s’enlacent en une effrayante danse de mort. Porteurs de valeurs bénéfiques, les Fremen deviendront le moteur du jihad, parce que « quand la loi et le devoir ne font qu’un sous la religion, nul n’est plus vraiment conscient ».

Si Herbert pressent le danger de l’emballement fanatique, il mesure aussi les limites des calculs politiques. L’un des acteurs principaux de Dune est une école ésotérique, le Bene Gesserit, sorte d’ordre religieux de femmes, qui détient des savoirs secrets et cherche à influencer de manière occulte le cours des événements politiques. Le fait que cet ordre combattant soit féminin est une originalité dans l’univers très masculin de la SF des années 1960. Mais malgré sa sagesse et la finesse de ses calculs stratégiques, le Bene Gesserit finira par se heurter à la violence organisée des Fremen.

Certes, le jihad écologiste de Frank Herbert ne ressemble pas à celui d’aujourd’hui. Les djihadistes de l’EI ne se préoccupent guère de l’environnement et n’hésitent pas à se servir des technologies de l’information. La bannière verte des Atreides n’est pas celle des écologistes. Mais Herbert reste contemporain par la précision de sa description des mécanismes du fanatisme, comme l’illustre ce proverbe Bene Gesserit : « Lorsque la religion et la politique voyagent dans le même chariot, les voyageurs pensent que rien ne peut les arrêter. Ils vont de plus en plus vite. Ils oublient alors qu’un précipice se révèle toujours trop tard. »

Michel de Pracontal

MediaPart