Repenser l’élevage en France pour freiner le réchauffement climatique

, par  DMigneau , popularité : 64%

Repenser l’élevage en France pour freiner le réchauffement climatique

Quatre mois après la conclusion d’un accord avec l’aval de la filière pour faire remonter les cours, les éleveurs de bovins à viande souffrent toujours de prix trop bas. Alors que l’élevage des ruminants est très émetteur de méthane, ce dernier ne doit-il pas davantage se tourner vers une nourriture davantage issue des prairies plutôt que du maïs cultivé et des tourteaux de soja importés ?

Le résumé que fait la France Agricole du 13 novembre 2015 dans ses pages consacrées au marché des matières premières agricoles aux cours des bovins dans l’Hexagone révèle une crise durable. Car les débouchés ne sont plus suffisants dans une Europe qui a mis fin aux quotas laitiers tandis que exporter de la viande de bœuf vers les pays tiers est difficile face à la concurrence de pays comme le Brésil, l’Australie, la Nouvelle Zélande, les Etats Unis, l’Inde et quelques autres grands pays exportateurs.

Voici ce qu’on peut lire cette semaine dans cet hebdomadaire paysan :

« Sur les marchés, l’équilibre entre l’offre et la demande est fragile. Les cours des animaux haut de gamme sont reconduits. La baisse se poursuit pour les blondes d’Aquitaine. Les limousines ou charolaises de qualité bouchère souffrent du recul des viandes, avec des tarifs qui peinent à se maintenir. La tendance est lourde pour les charolaises et allaitantes de choix secondaire, dont les prix baissent. Le volume des réformes laitières couvre les besoins des industriels. La chute des cours se poursuit. Le commerce des jeunes bovins est impacté par une baisse de la consommation. Des milliers de jeunes bovins sont décommandés, alors que les échanges étaient plutôt toniques. Des expéditions en vif sont prévues vers la Libye, ainsi que la signature d’un contrat avec le Liban ».

Ce texte en langage un peu codé s’adresse aux éleveurs et peut sembler peu compréhensible au lecteur-consommateur. Il est accompagné d’un graphique avec trois courbes qui montrent que les prix payés aux éleveurs en 2015 sont inférieurs à de 5 % en moyenne à ceux de 2014 et de 10 % à ceux de 2013.

Les animaux de qualité issus des races à viande peinent à se vendre car beaucoup de consommateurs restreignent leur consommation de viande rouge, voire se reportent sur la viande hachée issue des vaches laitières de réforme qui vont à l’abattoir après avoir fait naître deux ou trois veaux.

Les jeunes bovins engraissés dans des bâtiments sont davantage exportés que consommés en France, mais quand les débouchés dépendent de pays aussi déstabilisés que la Libye ou le Liban, il est difficile d’établir des relations commerciales stables.

Au début de cet été, une « table ronde » s’était tenue au ministère de l’agriculture entre les éleveurs, les industriels de la viande et les enseignes de la grande distribution.

On y avait décidé d’augmenter de 5 centimes d’euros par semaine le prix du kilo de carcasse de bovin (1) payé aux éleveurs jusqu’à atteindre une hausse de 60 centimes au début de l’automne. Cet accord n’a tenu que deux à trois semaines. La Fédération nationale bovine(FNB) de la FNSEA accuse l’industriel Bigard de ne pas l’avoir respecté et a mené récemment des « stickages » sur les viandes des marques Bigard, Charal et SOCOPA dans les grandes surfaces.

Suite à quoi Bigard a porté plainte contre la FNB.

Il est clair que si l’Europe n’avait pas, ces dernières années, passé des accords commerciaux qui facilitent les exportations de viande bovine des pays non membre du marché commun agricole en Europe, nos éleveurs s’en sortiraient mieux.

Si, de surcroît, l’Europe avait gardé les quotas laitiers pour maintenir un production laitière en adéquation avec la demande, il y aurait aujourd’hui moins de vaches laitières de réforme pour les abattoirs et moins de jeunes bovins mâles engraissés en ateliers spécialisés pour concurrencer les races à viande dont la FNB est le syndicat de branche à la FNSEA.

Toutefois, la situation étant ce qu’elle est, il apparaît que la FNB n’a pas vu venir la crise des débouchés. A moins d’avoir pensé que le marché des pays tiers assurerait des débouchés durables aux éleveurs spécialisés, ce qui n’est pas le cas.

Faut-il alors vouloir mettre toujours plus de viande bovine sur le marché ou bien réduire progressivement l’offre quitte, par exemple, à relancer l’élevage des moutons alors que notre pays importe 6 agneaux de boucherie quand il en consomme 10 ?

La FNB omet de répondre à ce genre de question comme elle omet de critiquer l’élevage industriel, cherchant même des économies d’échelle en soutenant des projets d’ateliers collectifs d’engraissement de jeunes bovins sur le « modèle » de l’étable des 1.000 vaches en baie de Somme .

Syndicat minoritaire, la Confédération paysanne vient de publier un document dans lequel elle met en cause le système productiviste en ces termes : « les marché dérégulés, la course à l’agrandissement, l’intransmissibilité des outils de production, la standardisation des modes d’élevage et la dévalorisation du travail : tout ceci contribue d’un côté à la détresse des éleveurs et de l’autre à la défiance vis-à-vis du monde de l’élevage de la part des citoyennes et des citoyens ».

Et ce syndicat d’indiquer qu’en « élevage paysan », l’éleveur se doit d’être « autonome quand à la façon de nourrir les animaux, de les soigner, de les accompagner dans leur cycle de vie (…) Il y a bien d’un côté la logique d’un système de productions animales industrielles dont les éleveurs sont les premières victimes et de l’autre, l’élevage paysan (.. .) Il faut abandonner le leurre de l’export à grande échelle. L’élevage paysan peut se réaliser partout dans le monde en cohérence avec les capacités des écosystèmes (…) Des soutiens publics orientés vers un changement de modèle d’agriculture seraient plus efficaces dans la lutte contre les dérèglements climatiques », dit encore le document de la Confédération paysanne.

Il s’agit en effet d’une question déterminante alors que l’on doit débattre, deux semaines durant, de toutes les solutions dont nous disposons pour freiner le réchauffement climatique.

Cela passe par une réduction de la consommation de viande dans les pays développés car l’élevage des ruminants est très émetteur de méthane.

Cela passe aussi par de l’élevage à l’herbe car les prairies sont des puits de carbone et on sait cultiver l’herbe sans apports d’engrais azotés grâce à des mélanges appropriés de graminées et de légumineuses.

A contrario, dans les élevages industriels, la constructions de gros bâtiments se révèle énergivore. Les animaux mangent plus de grain que d’herbe avec un bilan carbone désastreux. La concentration des bêtes dans ces élevages donne des animaux fragiles et débouche sur recours parfois massif aux antibiotiques pour prévenir les maladies.

« Tous les éleveurs peuvent renouer, dans une logique paysanne, un lien fort avec leurs concitoyens et retrouver la digne place qu’ils méritent dans la société, pour un élevage plus respectueux de l’humanité, des animaux, de l’environnement, et pour une alimentation de qualité », affirme encore de document de la Confédération paysanne.

Cette analyse est juste, mais la partie est loin d’être gagnée. Il en va de même pour la conférence de Paris sur le climat, les modèles d’élevage écologiques faisant aussi partie de la solution pour freiner le réchauffement.

Humanité.fr

(1) En abattoir, la carcasse est le corps éviscéré d’un animal avec os prêt pour la découpe