Régression démocratique

, par  DMigneau , popularité : 0%

Régression démocratique

Face au déferlement des ignorances et des peurs, et au nom des valeurs de la République, nous réaffirmons notre attachement à la laïcité telle qu’elle est dans ses fondamentaux : liberté de conscience, liberté de culte et neutralité de l’Etat. Nous rejetons les injonctions de ceux qui réduisent les principes de notre République au carcan de leur idéologie. Loin de les renforcer, ils les défigurent et mettent en péril la liberté d’expression.

Par les membres de « l’Institut de Recherche et d’Etudes Méditerranée Moyen-Orient ».

En ces temps difficiles et troublés marqués par une angoissante pandémie pour le moment hors de contrôle et une dramatique reprise des attentats terroristes, il est nécessaire de garder sa lucidité dans les débats confus et violents qui submergent les médias et la " classe " politique autour de « l’islam », du " radicalisme islamique " et de la laïcité.

Si on ne rallie pas, sur le champ, le discours dominant des tenants d’une laïcité " de combat ", on risque d’être aussitôt dénigré et caricaturé comme des " intellectuels " prisonniers d’une " doxa-anti-occidentale ", embourbés dans " le prêchi-prêcha multiculturaliste " et, en définitive, engloutis dans le " déni " des dérives islamistes.

De même, les artisans de la fraternité sont-ils renvoyés à leur supposée ingénuité dans le meilleur des cas, à leur aveuglement coupable dans le pire.

Ces stigmatisations sont choquantes et font régresser le débat qui, à force de s’emballer, perd tout sens. Elles s’inscrivent dans un courant puissant qui pousse à adopter les postures les plus intransigeantes sur le mode " plus laïc et sécuritaire que moi, tu meurs ".

Au nom de cette idéologie, certains osent tout : tel " journaliste " propose que seuls les prénoms du calendrier soient autorisés, tel " éditorialiste " décide qu’il ne faut pas oublier que la loi de 1905 " était fondée aussi sur l’assimilation ", tels universitaires appellent à la création " d’une instance chargée de faire remonter les cas d’atteinte aux principes républicains à l’Université ", tel parlementaire veut en finir avec « l’Observatoire de la laïcité » qui fait pourtant un travail remarquable, tel ministre s’en prend " aux ravages " de " l’islamo-gauchisme " à l’université ...

Sur ce courant viennent " surfer " des politiques qui - quoi qu’il en coûte à la démocratie - veulent peser sur le débat pour consolider leurs positionnements personnels ou tenter leur " éternel retour " dans la perspective des prochaines échéances électorales.

Ces gens-là ne laisseront pas passer les chances que leur offre cette vague combinant " populisme " et raccourcis pervers même si elle risque de s’avérer dévastatrice pour les valeurs républicaines. Leurs interventions démultipliées par les medias en quête d’audience viennent davantage encore polluer un débat emporté par les passions, les ignorances et les peurs.

Face à ce déferlement, et précisément au nom des « valeurs de la République », nous voulons réaffirmer notre attachement à la laïcité telle qu’elle est dans ses fondamentaux :

- liberté de conscience,

- liberté de culte,

- neutralité de « l’Etat ».

En aucun cas, elle ne doit être détournée pour devenir une idéologie de dénonciation et d’exclusion.

Nous voulons aussi condamner toutes les formes de violence comme toutes les dérives « islamistes » qui consistent à s’enfermer dans un système de valeurs étranger à celui de « la République ».

Pour autant, le nécessaire combat contre le terrorisme « djihadiste » ne doit jamais servir de prétexte à la production d’amalgames dangereux aboutissant à mettre en cause nos concitoyens de religion musulmane.

Il ne doit pas non plus oblitérer la réalité très préoccupante d’une " islamophobie " que les tenants d’une laïcité " de combat " s’obstinent à nier, à l’encontre des principes qu’ils prétendent eux-mêmes défendre.

On dénonce avec force et raison le racisme et l’antisémitisme mais on refuse de voir les multiples actes perpétrés contre des musulmans et leurs lieux de culte. Une telle position n’empêche nullement d’analyser la violence « djihadiste » et « l’enfermement intégriste » comme aussi la marque d’une marginalisation de l’exégèse des textes de « l’islam ».

Comme l’ont écrit Ziad Majed, Farouk Mardam Bey et Yassin al-Haj Saleh (" Le Monde " du 27/10), la crise de l’islam " se manifeste en particulier par la montée en son sein du djihadisme nihiliste  ». Et ils poursuivent en soulignant l’importance d’une dialectique mortifère : " L’islamophobie alimente l’islamisme le plus radical. Inversement, cet islamisme-là ne fait qu’attiser la haine des musulmans ".

Nous voulons enfin rappeler le poids des mots surtout quand ils sont utilisés par les plus hautes autorités de l’Etat. Si la liberté d’expression est une valeur fondamentale de « la République », son usage ne doit pas faire oublier aussi à qui elle s’adresse, en particulier sur le plan international, surtout à l’heure du « numérique » qui décuple la résonance de ce qui est dit ou écrit.

Certains mots du président de notre République ont inutilement choqué des musulmans qui sont eux-mêmes des opposants intransigeants au radicalisme islamique.

D’autres termes mieux choisis auraient permis de montrer tout autant la nécessaire fermeté de la France. Comme l’écrivait, Jules Ferry dans sa " Lettre aux instituteurs " (1883) : " Avant de proposer à vos élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve, à votre connaissance, un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire... Si oui, abstenez-vous ".

On aurait tort de voir dans cette posture un renoncement. C’est, au contraire, la forme la plus aboutie de l’expression de la fermeté de ses principes puisqu’elle entend s’affirmer dans le respect de l’Autre.

En conclusion, nous rejetons résolument les injonctions de ceux qui veulent réduire les principes fondamentaux de notre « République » au carcan de leur propre idéologie. Loin de les renforcer, ils les défigurent et mettent réellement en péril la liberté d’expression.

On peut - et on doit - donc, " en même temps ", affirmer notre laïcité et combattre toute forme de dérive « islamiste », dénoncer " l’islamophobie " et être lucide sur la crise de « l’islam », être intransigeant sur nos valeurs et respecter en tous points notre « Etat de droit », tel qu’il est.

Signataires :

- Membres du Bureau de l’iReMMO :

René Backmann, Chroniqueur à " Médiapart "

Pierre Blanc, Enseignant-chercheur à Bordeaux Sciences Agro et Sciences Po Bordeaux

Monique Cerisier ben Guiga, Sénatrice honoraire

Jean-Paul Chagnollaud, Professeur émérite des Universités

Agnès Levallois, Maîtresse de recherche à la FRS

Giovanna Tanzarella, Vice-présidente du Réseau Euromed France

Dominique Vidal, Journaliste et historien

- Membres de l’iReMMO

Yves Aubin de la Messuzière, Président d’honneur de la " Mission laïque française "

Bertrand Badie, Professeur émérite des Universités à Sciences Po Paris

Adel Bakawan, Directeur du Centre de sociologie de l’Irak (Université de Soran en Irak)

Estelle Brack, Économiste

Edouard Denouel, Membre de l’iReMMO

Guillaume Fourmont, Rédacteur en chef des magazines Carto et Moyen-Orient

Alain Gresh, Directeur de la revue Orient XXI

Roger Heacock, Professeur à l’Université de Bir Zeit

Christian Jouret, Vice-président de la revue Orient XXI

Salam Kawakibi, directeur du Centre Arabe de Recherches et d’Etudes Politiques

Bassma Kodmani, Universitaire et fondatrice de l’Arab Reform Initiative

Raphaëlle Maison, Professeur à l’Université Paris Sud

Bruno Pequignot, Professeur émérite des Universités

Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Directeur de recherches à « l’Institut de recherche pour le développement »

Xavier Richet, Professeur à l’Université de la Sorbonne-nouvelle

Shlomo Sand, Professeur à l’Université de Tel-Aviv

Catherine Wihtol de Wenden, Directrice de recherche au CNRS (Sciences Po - CERI)