Redeyef, sud tunisien (1/3) : De l’or noir à l’autre richesse

, par  DMigneau , popularité : 32%

Redeyef, sud tunisien (1/3) : De l’or noir à l’autre richesse

Reportage en trois volets à Redeyef, cité minière du sud tunisien où Siwa," laboratoire artistique itinérant des mondes arabes contemporains ", mène une action exemplaire sous l’impulsion de la franco-tunisienne Yagoutha Belgacem. Aujourd’hui : les deux richesses de Redeyef.

Près de la gare endormie de Redeyef, des wagons de phospahte en attente © jpt

Terrils gris-noirs veinés de coulées, rampes vérolées, ponts métalliques gangrénés de rouille, chiens errants trottinant sur une terre craquelée de sècheresse, wagons plein de phosphate farineuse en attente de départ depuis de longs mois, gare minuscule et comme abandonnée sur laquelle veille tout de même un gardien, sentinelle reconvertie échappée du « Désert des Tartares » de Buzzati, telles apparaissent aujourd’hui, aux portes de la ville, près de l’économat, une unité abandonnée de ce qui fut le bulletin de naissance puis le poumon de Redeyef : ses mines de phosphate.

L’or noir et les Français

Dans ce fin fond du sud de la Tunisie, vers la frontière algérienne (8 kms), il n’y avait rien d’autre qu’une terre plus aride que généreuse avant qu’un ingénieur français, Philippe Thomas n’y découvre en 1885 ce qui allait devenir « l’or noir » du pays, une sombre richesse.

Une mine et puis d’autres, un bassin, un autre... Des galeries souterraines ou des falaises explosées et des mines exploitées à l’air libre ; les premières abandonnées, les autres encore en activité ou paralysées. Redeyef est née de la mine, comme Vorkouta en Sibérie. Et, comme cette dernière, elle s’articule sur une ligne de chemin de fer transportant l’or noir. On vint y travailler de partout, de tous les coins de la Tunisie, du Maghreb, de Sicile, de Sardaigne.

Redeyef devint l’un des trois centres miniers de la « Compagnie des phosphates et du chemin de fer de Gafsa », le plus riche, le plus important.

Les Français (ingénieurs, cadres) avaient leur quartier – que certains habitants de Redeyef, aujourd’hui encore appellent « le petit Paris » - avec une église (aujourd’hui reconvertie en « club Soukour, karaté »), salle des fêtes, mess des officiers (pas de mines sans militaires). Les ouvriers vivaient plus loin, par communauté, dans des logis plus précaires. Entre les deux, le souk. Le résultat fut que les ouvriers venus de partout trouvèrent un point de convergence et d’union dans le syndicat.

Les Français sont partis laissant leur village derrière eux bientôt occupé par les autochtones. La compagnie de phosphate a été nationalisée en 1976. Le syndicat est resté, le souk aussi où, ces jours ci, pour un dinar, on pouvait y acheter une brassée d’ail violet d’une qualité sans égale.

Il y eu des mariages mixtes, une émigration. Nombreux sont les natifs de Redeyef émigrés à Nantes qui envoient de l’argent au pays.

Les révoltes de 2008 et 2011

Redeyef est une ville meurtrie. Le phosphate a bousillé le sol par ses infiltrations d’eau empoisonnée le rendant impropre à toute culture. Il a infecté les yeux, les lèvres, les poumons des ouvriers. Les cancers sont fréquents. Le syndicat, de tout temps, a multiplié les grèves pour demander de meilleures conditions de vie, un minimum de partage des richesses.

Redeyef est une ville pauvre qui enrichit les riches. Les Français puis l’état tunisien sont restés sourds. Dans une étude publiée en 1955 et consultable ici sur Internet :

http://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1958_num_67_363_16985

Pierre Brunet cite un article de Simone Veil titré « Le sang a coulé en Tunisie » datant de 1937 où elle relate la violente répression d’une grève : « 19 morts arabes ». Dans la Tunisie de Ben Ali, Redeyef resta la rebelle.

Rue de Redeyef, près de l’écconomat © jpt

En 2008, comme tous les cinq ans, un concours fut organisé dans le bassin minier pour pourvoir 80 postes. Aucun ne revint aux citoyens de Redeyef. Ce fut la goutte d’eau qui focalisa des revendications bien plus larges et un durcissement de la grève vite enclenchée. Avec une figure charismatique celle d’Adnane Hajji, désavoué par le bureau nation de l’UGTT (Union Générale des Travailleurs Tunisiens), bientôt emprisonné et torturé.

Six mois de conflit, des morts, des blessés. Et aucune Simone Veil pour en parler sauf exceptions (Le monde diplomatique, juillet 2008), le pouvoir de Ben Ali faisant tout pour étouffer l’affaire.

En 2011, dans la foulée de la révolution, les habitants de Redeyef allèrent plus loin : ils destituèrent leur municipalité, ne reconnurent plus l’autorité du sous-préfet tenant lieu de gouverneur, organisèrent leur police. Un Comité devint l’unique instance.

Cas unique en Tunisie et toujours en place.

La vraie richesse de Redeyef

Au bout d’une route sans issue, la richesse de Redeyef est d’abord celle de sa population. C’est ce que pressentait Yagoutha en y mettant les pieds.

Franco-tunisienne, Yagoutha Belgacem a longtemps travaillé dans la production théâtrale en France, elle voulait multiplier les contacts avec le monde arabe, sa population et ses artistes.

C’est ainsi qu’est né " Siwa-plateforme " en 2007, un « laboratoire artistique itinérant des mondes arabes contemporains », une plate-forme dont elle est la directrice artistique.

Premier pont en 2007 avec l’Irak où Yagoutha Belgacem rencontre le metteur en scène irakien Haythem Abderrazak. Célie Pauthe (directrice du Centre dramatique national de Besançon), Mokhallad Rasem, ancien collaborateur de Haythem aujourd’hui réfugié en Belgique et Haythem Abderrazak préparent une « Orestie » franco-irakienne, à chacun sa partie. C’est un projet en cours de Siwa, il en est d’autres.

Et il y a d’abord eu Redeyef.

La franco-tunisienne Yagoutha Belgacem en a sans doute étonné plus d’un en décidant d’aller en 2011 dans cette ville, loin de Tunis, loin des cités du bord de mer grosses de mirages, un choix dictée par l’histoire récente et la situation extrême de cette petite ville de 20 000 habitants, une ville où personne n’avait songé à aller promouvoir la beauté des choses et le potentiel artistique de ses habitants.

Depuis, elle y retourne chaque année avec des artistes venus de l’étranger ou de Tunis qui rencontrent les artistes en herbe et la jeunesse de Redeyef.

Un temps de partage, d’échanges.

Depuis 2013, Siwa est associé au CDN de Besançon que dirige Célie Pauthe et le sera durant toute la durée de son mandat. Siwa est aussi un partenaire de la Fonderie du Mans et du Théâtre du radeau depuis 2014. Quand le Radeau est venu présenter son dernier spectacle au théâtre de Gennevilliers, un samedi après-midi de l’automne dernier, un Skype homérique avait été organisé avec Redeyef. Marianne Dautrey (journaliste, germaniste, amie d’enfance de Yagoutha), devenue la plume et la mémorialiste de Siwa, avait parlé de ce qui se faisait là-bas et de l’histoire de cette ville atypique.

Cet article lui est redevable.

Cette année le Théâtre du radeau, Haythem Abderrazak et sa garde rapprochée, étaient du voyage. Et pour la première fois, quelques journalistes étaient conviés à venir partager cette belle histoire.

Jean-Pierre Thibaudat

MediaPart