Réagir avant qu’il ne soit trop tard ! 1/4

, par  DMigneau , popularité : 0%

Réagir avant qu’il ne soit trop tard ! 1/4

L’avenir n’est plus ce qu’il était ! La guerre en Ukraine, la menace nucléaire, la " crise alimentaire ", le " dérèglement climatique ", les feux gigantesques de l’été, les inondations meurtrières, autant d’épisodes anxiogènes de la " modernité " face auxquels nous devons impérativement réagir.

Ces désordres du monde constituent une opportunité à saisir pour modifier notre trajectoire.

1. L’interdépendance coupable

La faute à Ricardo

Alors qu’un climat de forte imprégnation " protectionniste " régnait au sein de l’imaginaire collectif durant le XIXème siècle, l’économiste britannique David Ricardo vint au secours des grands propriétaires fonciers, avides et cupides, soucieux de ne pas procéder à des hausses de salaires.

Il était souhaitable, à leurs yeux, de " stimuler " l’offre de grains afin d’en faire baisser le prix et de ne pas majorer le coût du travail.

Ricardo publia en 1817 un ouvrage qui fera date - " Des principes de l’économie politique et de l’impôt " - dans lequel il fit, notamment, la démonstration que l’ouverture des frontières était souhaitable car propice à l’avènement d’une " harmonie généralisée ".

Les bases du " libre-échange ", jugé vertueux, étaient définitivement jetées grâce à la loi des " avantages comparatifs " : « Dans un système de parfaite liberté du commerce, chaque pays consacre naturellement son capital et son travail aux emplois qui lui sont le plus avantageux. La recherche de son avantage propre s’accorde admirablement avec le bien universel. […] En augmentant la masse totale des productions, [cette recherche] répand partout le bien-être et réunit par le lien de l’intérêt et du commerce réciproque, les nations du monde " civilisé " en une société universelle.  »[1]

Cette loi, gravée dans le marbre de la théorie « libérale », peut s’énoncer beaucoup plus simplement sans pour autant perdre de sa substance. Pascal Lamy, Président du " Forum de Paris pour la paix " et ex-directeur de « l’Organisation mondiale du commerce » entre 2005 et 2013, s’y est récemment employé : « Il y a des choses qu’on fait mieux que les autres et on a intérêt à leur vendre et il y a des choses que les autres font mieux que nous et on a intérêt à leur acheter. »[2]

Division internationale du « Travail », " mondialisation ", intensification des échanges commerciaux, extension des marchés, multiplication des marchandises, hyperspécialisation des productions nationales, interdépendance des économies, tout cela au nom, d’une part, du rejet obsessionnel de la « protection » - qu’elle soit économique, sociale, culturelle ou environnementale - et d’autre part, d’une " opulence générale qui se répand dans les dernières classes du peuple " ainsi que l’écrivait, quelques décennies plus tôt, Adam Smith avec une autorité non démentie par l’ensemble des économistes « libéraux ». [3]

Certes quelques hypothèses, telle " l’immobilité du capital et du travail ", bien qu’essentielle pour Ricardo [4] ne sont plus vérifiées aujourd’hui.

Toutefois, la loi " des avantages comparatifs " demeure la référence des " libre-échangistes " et l’interdépendance une réalité à laquelle n’échappent plus les pays dominés, conviés à s’insérer au cœur de la " mondialisation ".

Une interdépendance, prétendument " émancipatrice " qui, à l’épreuve des faits, dévoile son vrai visage ; celui de la fragilisation de l’ensemble des économies.

Des économies plus vulnérables

L’importation d’énergies " fossiles ", en complément de l’extraction du charbon, est devenue dès la fin du XIXème siècle une obsession pour les pays occidentaux afin d’assurer leur développement « capitaliste ».

Les " chocs pétroliers " des années 1970 ont souligné brutalement l’absence totale d’autonomie dans ce secteur, à la suite de la " guerre du Kippour " qui autorisa l’OPAEP et L’OPEP [5] à devenir en quelques années les " maîtres des horloges ", dictant périodiquement ses conduites au monde " développé ", ce " colosse aux pieds d’argile " qui découvrait, sidéré, sa grande vulnérabilité en matière « d’énergie ».

Les grandes voies routières, aériennes et maritimes sont, depuis la naissance du « capitalisme », devenues nécessaires à son expansion ainsi qu’à la satisfaction des besoins des populations ayant accepté, bon gré mal gré, de se rallier à cette forme d’organisation économique.

Et lorsque le 23 mars 2021, le porte-conteneurs " Evergiven " échoua dans le canal de Suez, ce fut aussitôt plus de quatre cents navires placés " en attente " durant six jours et 12 % du commerce maritime mondial qui se trouva interrompu, menaçant gravement l’approvisionnement de marchandises et de pétrole.

" L’harmonie universelle " promise par David Ricardo était là encore singulièrement menacée !

La crise sanitaire, née avec la circulation " mondialisée " du " coronavirus ", a subitement révélé au pouvoir présidentiel français, à la fois médusé et englué dans une ahurissante impréparation, que bon nombre de produits intermédiaires et finis, à usage médical, étaient produits à l’étranger.

Le scandale des " masques chirurgicaux ", venus de Chine, en fut une regrettable démonstration. Et l’on se mit " en haut lieu " à évoquer, une fois l’incurie constatée, le rétablissement de la " régulation économique ", de la " relocalisation " d’activités de " grande nécessité " et même la " renationalisation " des secteurs stratégiques à l’appui d’un ‘’ quoi qu’il en coûte ‘’ redevenu opportunément " vertueux ".

Déclarations guidées par la panique et qui ne furent pas suivies d’effets une fois accompli le retour à ‘’ l’anormal ’’, accueilli bien évidemment avec soulagement.

Le 24 février 2022, l’invasion du territoire ukrainien par les troupes russes allait provoquer une nouvelle guerre ‘’ aux portes de l’Europe ’’ et subséquemment une augmentation spectaculaire du prix des hydrocarbures russes et des céréales ukrainiennes dont les importations vers le reste du monde étaient bloquées.

Une poussée " inflationniste ", doublée d’une crise alimentaire, voyait le jour. Et pourtant, lors de l’éclatement du " bloc soviétique " au début des années 1990 - lequel perdit simultanément la « Guerre froide » - le camp occidental s’enorgueillissait de pouvoir prédire une " unipolarisation " glorieuse du monde grâce à laquelle le pouvoir autocratique russe disparaîtrait étant donné la toute-puissance ‘’ naturelle ’’ des " forces du Marché ".

Cuisante désillusion !

C’est à une guerre " mondialisée ", une guerre " de la mondialisation " à laquelle nous assistons aujourd’hui, qui révèle l’absence cruelle d’autonomie des différentes économies.

« L’Europe occidentale a misé sur l’absurde , déclare le politiste Bertrand Badie, en excluant politiquement la Russie de " l’espace européen ", tout en renforçant ses liens de dépendance économique et énergétique. » [6]

Les sanctions économiques imposées au Kremlin n’ont pas empêché l’achat de gaz russe, lequel permet à Poutine de financer sa guerre contre l’Ukraine et de poursuivre sa politique de terreur.

" La souveraineté n’est pas possible dans le monde actuel, elle est abolie depuis bien longtemps ! Quand on sanctionne l’autre en le privant du Monde, on se sanctionne aussi, on se prive en partie du Monde ", précise encore Bertrand Badie. [7]

12 % du blé exporté dans le monde provient d’Ukraine de même 20 % du maïs, 20 % du colza et 50 % du tournesol.

Avec " l’envolée " du prix des hydrocarbures, c’est aussi celui des engrais de synthèse destinés à une agriculture productiviste et polluante qui flambe.

Engrais de synthèse qui exigent une quantité non négligeable de gaz pour leur fabrication et contribuent mécaniquement à l’augmentation des émissions de " Gaz à effet de serre ".

En vérité, la guerre de Poutine met en lumière un ensemble de dépendances au système " agro-industriel " mondialisé : dépendance à l’alimentation animale importée, dépendance aux marchés financiers, dépendance aux multinationales " semencières " qui viennent s’ajouter à la dépendance au " libre-échange ". [8]

Le diktat de " l’économie " et de son discours, l’impérieuse nécessité d’échanger au nom du principe des " avantages comparatifs " érigé en dogme mènent à la tragédie du désordre " mondialisé ".

Le " libre-échange " ne génère pas d’échanges libres !

HARPAGES

Blogs.mediapart.fr

Notes :

[1] " Des principes de l’économie et de l’impôt ", Flammarion, Collection GF, 1992

[2] L’invité des matins, " France Culture " le 16 mars 2022

[3] Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776

[4] Avec une certaine naïveté, Ricardo n’avait pas voulu anticiper l’émergence des firmes multinationales : « L’expérience montre cependant que l’insécurité imaginaire ou réelle du capital, lorsqu’il n’est pas sous le contrôle immédiat de son détenteur, et la réticence naturelle de chacun à quitter son pays natal et ses proches et à se placer, avec ses habitudes établies, sous l’autorité d’un gouvernement étranger et de lois nouvelles, freinent l’émigration du capital. » Ibid.

[5] OPAEP : " Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole " ; OPEP : " Organisation des pays exportateurs de pétrole ".

[6] " L’Humanité magazine " du 24 mars 2022

[7] La grande Table " France Culture ", 4 avril 2022

[8]Lire : " Campagnes solidaires ", le journal de la « Confédération paysanne » n° 382, avril 2022.