Raymond Gurême est mort

, par  DMigneau , popularité : 0%

Raymond Gurême est mort

Raymond Gurême était Manouche, il a survécu les persécutions fascistes en France et en Allemagne de 1939 à 1945 et le génocide contre les personnes romani (Manouches, Sinté, Roms, Gitanes, Kalé...).

Il est mort dimanche, 24 mai 2020.

Je ne l’ai jamais rencontré. J´ai lu son livre, je l’ai vu dans deux films et dans des vidéos sur " youtube ", écouté sa voix.

Je ne pense pas qu´il prenait le rôle de représentant d´un groupe, du " survivre du génocide " et des résistant.e.s romani ou qu´il prenait les habits du héros rendant plus visible et légitime une communauté qui n´aurait pas d´héroïnes et héros (re)connues et " présentables " pour le monde " gadjé ", le monde " non-romani ".

Dans ce que j´ai vu et lu, Raymond Gurême parlait toujours de son histoire très particulière à soi avec ses mots très particuliers à soi.

Je suis Romni et la plupart des gens ne savent pas ce que cela veut dire, de même que la plupart des journaux en France utilisent le mot “ tsigane ” pour présenter Raymond Gurême.

Nos noms ne sont pas connus, notre Histoire, nos liens dans et avec les histoires villageoises, urbaines ou nationales non plus.

Raymond Gurême était « Manouche ».

Il a été interné dans les camps de Darnétal (Seine-Maritime) et Linas-Montlhéry (Essonne) en France à partir de 1940.

Après son évasion du camp de Linas-Montlhéry, il a été en prison puis envoyé au STO (“ service du travail obligatoire ”) à Francfort et dans le camp de Heddernheim en Allemagne.

Suite à son évasion de Francfort et son retour en France, il fait de la résistance auto-organisée puis avec les FFI (" Forces françaises de l’intérieur ") en 1944 et 1945.

Il a fait un travail de mémoire, de deuil et d’Histoire sans l’État et en dehors de " l’institutionnel ".

En 2011 est paru son livre " Interdit aux nomades ". Le titre fait référence à l’intitulé du panneau que Raymond Gurême a vu en 2008 dans un champ habité par sa famille en 1940 à Petite Couronne.

C’est de ce lieu que sa famille a été transportée au proche camp d’internement de Darnétal en 1940.

Raymond Gurême dit : « Ce panneau est un symbole de continuité entre le sort qui nous a été réservé sous Vichy et celui que l’on nous réserve depuis 1945  ».

Son livre s’ouvre ainsi :

«  70 ans après mon internement au camp de Linas-Montlhéry, environ 200 personnes m’ont suivies à pied depuis le parvis de la gare de Brétigny sur Oise vers la sombre colline de l’autodrome, où se trouvait le camp pour " nomades ".

Beaucoup de mes descendants, petits et grands, m’entouraient et ma femme clouée dans son fauteuil avait insisté pour que nous emportions une photo d’elle. C’était sa manière à elle de m’accompagner […].

L’une de mes petites-filles, blonde comme les blés, avait mis sa plus belle robe de Gitane en mon honneur et me tenait timidement la main.

D’autres petits-enfants découvraient mon histoire au fur et à mesure du parcours et me posaient des questions pour la première fois, en me regardant d’un air grave.

Mes enfants, eux, restaient silencieux.

Nous avons marché sans coups de crosse ni matraque. Ce sont des hommes de la famille Lafleur qui formaient un cordon de sécurité jovial autour de notre cortège, puisque la police n’avait pas voulu assurer ce service. »

Plus loin, il parle de « marche du souvenir », la commémoration autonome semble devenir témoignage (du vivant malgré la mort), hommage aux morts et aux vivants, histoire transmise et intergénérationnelle.

« Le lendemain, une cérémonie plus officielle a eu lieu au camp. Malgré nos demandes répétées et argumentées, la préfecture ne nous a pas laissé mettre de stèle mais j’ai pu déposer, avec l’aide de mes petites-filles, des galets blancs portant les noms de tous les internés de Linas-Monthléry, enfin sortis de l’oubli. »

En 1945, Raymond Gurême - comme beaucoup de personnes romani survivantes - avait un savoir à l’avance, une " pré-connaissance " du déni et du racisme à venir :

« Mais la fin de la guerre avait un goût d’amertume et d’inquiétude pour moi. J’avais appris par des Voyageurs que ma famille était partie libre de Montreuil-Bellay en septembre 1943 mais j’ignorais si les miens étaient vivants et où ils se trouvaient.

Notre bonheur passé avait à jamais disparu et je sentais déjà que, dans l’après-guerre, je ne serais reconnu ni comme victime d’un internement arbitraire, ni comme résistant.

En France, les Voyageurs comme moi furent tout de suite frappés d’une exclusion plus grande qu’avant 1939 : les mesures d’internement pour " nomades " furent maintenues jusqu’en 1946 (1) et le système des cartes anthropométriques fut rétabli.

Notre rôle dans " la Résistance " a été ignoré, alors que j’avais croisé nombre de Voyageurs dans la clandestinité des combats en 1944 et 1945 [...].

Bizarrement, peu d’entre nous se sont retrouvés dans les palmarès qui ont suivi " la Libération " et encore moins en position de force dans la société.  »

Comme dans toute l’Europe, le déni des persécutions, l’effacement de la résistance « romani » dans la guerre et le renversement " bourreaux-victimes " ont été en France immenses et violents :

« La tournure qu’a prise mon rapport à l’autorité et à ceux qui sont supposés incarner l’ordre - policiers et gendarmes - remonte à mon internement arbitraire.

Policiers et gendarmes français étaient alors chargés d’appliquer des mesures indignes contre les citoyens français que nous étions. Et la majorité d’entre eux le faisaient " sans moufter ".

Après 1945, ni le statut de " rescapé de la Grande Guerre " de mon père, ni notre internement, ni mon engagement dans " la Résistance " n’ont été reconnus.

En revanche, ma famille et moi avons continué à être traités comme des " bons à rien " et des " voleurs de poules " par ces mêmes policiers et gendarmes. »

Il décrit encore ici les continuités des persécutions et du racisme post-1945 :

« Je n’ai demandé à aucune administration [pour retrouver ses parents après-guerre], je ne savais pas où m’adresser et j’étais méfiant : après tout, nos malheurs venaient des autorités françaises. […]

Ainsi le fameux Bertaux, le régisseur du camp d’internement de Linas-Monthléry, qui nous avait fait crever de faim pour s’enrichir avec nos tickets d’alimentation, est devenu maire de Linas en mars 1944, sous Vichy.

Mais les vestes tournaient si vite à l’époque qu’il l’est resté jusqu’en 1959 !

" Cerise sur le gâteau ", il a été décoré de la légion dite " d’honneur " !

Comment dans ces conditions, étions-nous supposés faire confiance à l’administration de notre pays ?

Avec la police et la gendarmerie, il existait une continuité assez dérangeante pour moi aussi. Très vite à Linas-Monthléry, comme si ce que nous avions subi pendant la guerre ne suffisait pas, la police est venue me chercher des noises. »

Dans d´autres livres de survivant.e.s romani, cet aspect du génocide - nommé en " romanès " par le mot « Samudaripen » - est également présent.

Les anciens bourreaux nazis étaient, après le génocide, les agents de l’Etat responsables des discriminations institutionnelles post-1945, les mêmes fichiers nazis et carnets anthropométriques étaient utilisés, les mêmes fonctionnaires nazis en charge de la répression en RFA des personnes romani.

Raymond Gurême n’a pas eu non plus de réparations comme nombre de personnes " Sinti " allemandes :

« En 2009, près de 70 ans après les faits et 27 ans après ma première demande, l’État français m’a généreusement attribué la carte " d’interné politique " […] en revanche, pour la pension, j’attends toujours !

Chaque fois, il faut de nouveaux papiers, des visites médicales pour déterminer si vraiment tout ça était mauvais pour la santé !

Les effets de l’internement se voient à l’oeil nu, pas besoin d’être un grand médecin ! ».

Raymond Gurême a totalement perdu la vue à l’œil gauche à cause d’une bombe.

Ayant vécu dans la faim permanente entre 15 et 20 ans pendant la guerre, il n’a jamais pu reprendre le poids perdu dans les camps, son estomac ayant rétréci par les années de faim.

En lui attribuant une carte « d’interné politique » - et pas de pension - qu’il a reçue 30 ans après sa première demande en 1982, l’État français n’a jamais reconnu la politique raciste et exterminatrice des persécutions qu’il a survécu.

L’Histoire " gadjé " et " romani " des années 1930 et 1940 est ainsi niée institutionnellement et relationnellement.

Dans la vie de sa famille, comme dans celle de nombreuses personnes romani en Europe de l’Est et de l’Ouest, le " Samudaripen " a signifié une destruction des liens humains et de ressources économiques, jamais restaurés.

Raymond Gurême écrit à ce propos : « C’était une vie assez dure, totalement différente de ce que nous avions connu avant la guerre. […] Nous ne sommes jamais parvenus à remonter la pente et cette déchéance sociale n’a été que l’un des nombreux traumatismes de l’internement qui a laissé des traces sur plusieurs générations. »

Surtout en Europe de l’Ouest, les personnes ont perdu tout leur bien.

Leur rapport à l’école, à « l’État » a été détruit et trahi et le racisme d´avant le génocide a persisté.

Comme dans toute politique génocidaire ou de persécutions collectives, les personnes romani ont été absolument délégitimées et assassinées ; les liens, les relations " romani-gadjé " également.

Beaucoup de personnes " romani " en France, en Allemagne ou en Autriche racontent qu’elles avaient dans les années 1920 et 1930, malgré le racisme et la violence " gadjé " à la fois séculaires et quotidiennes depuis le 15ème siècle, une place sociale et plus de possibilités de travail qu’elles n’ont pas retrouvées après le génocide.

La destruction de cette place et des rapports " romani-gadjé " n’était pas seulement due au libéralisme montant et à la disparition des structures socio-économiques permettant certaines professions " romani " : cinéma ambulant, vente au " porte-à-porte " ou sur les marchés, fleuriste, cirque.

Le racisme et la persistance fasciste jouent un grand rôle dans le déclassement post-1945 : discrimination à l’embauche, au logement, à l’achat de terrain, à la formation.

Raymond Gurême a écrit un livre de témoignage avec une analyse historique personnelle. Un travail d’archive a été fait avec le livre ; il cite des décrets, des dates précises, des lettres et des discours. Il raconte à plusieurs reprises comment les archives françaises et allemandes ne reflètent pas ce que les personnes ont vécu et survécu :

« Nous étions la première famille à arriver dans ce qui s’appelait officiellement " le camp de rassemblement des nomades de Darnétal ".

J’insiste sur le fait que nous sommes bien arrivés le 4 octobre 1940, même si les archives indiquent le 6 novembre 1940.

Les archives ne racontent pas toujours la vérité, c’est le moins qu’on puisse dire. Il y a souvent des erreurs de dates, soit involontaires, soit délibérément commises par un fonctionnaire pour masquer un retard, un oubli ou une faute vis-à-vis de sa hiérarchie. »

Le déni de la violence et des conséquences des persécutions par la société majorisée française et par « l’État » est de l’ordre de la trahison renouvelée, d’autant plus lorsque les personnes ont fait partie comme Raymond Gurême, d’un collectif résistant, les FFI :

« En 1982, j’ai ainsi appris que j’avais droit à une carte d’interné et à la maigre pension qui peut l’accompagner.

Personne ne m’en avait jamais parlé après la guerre et nombre d’anciens internés sont morts sans en avoir jamais vu la couleur.

Cette année-là, ma mère, Mélanie, a reçu une carte d’interné politique délivrée par le ministre des anciens combattants et victimes de guerre, reconnaissant qu’elle avait été internée du 4 octobre 1940 au 8 septembre 1943.

La plupart de mes frères et mes sœurs ont obtenu ces mêmes cartes qui ne reconnaissent pas la dimension raciale et raciste des persécutions contre les " nomades ".

En 1983, les autorités françaises m’ont pourtant signifié leur refus de m’accorder cette carte, sous prétexte d’un " acte de délinquance " non précisé.

Comme les quelques 6500 " nomades " internés pendant la guerre, je n’étais pas arrivé à Darnétal ou Linas pour " acte de délinquance ". Et l’État français le savait mieux que quiconque.

L’ancien instituteur de Montreuil-Bellay, Jacques Sigot, avait déjà exhumé des preuves irréfutables (2). Ce refus m’a été intolérable. De colère, j’ai ressorti mon brassard des FFI et je l’ai brûlé. »

Dans le chapitre titré " Face-à-face silencieux " (entre lui et le camp), Raymond Gurême raconte comment il a acheté un grand terrain et s’est installé avec sa grande famille tout près du camp de Linas-Monthléry :

« Nous sommes restés agrippés à notre colline, comme certains internés sont restés à Jargeau [un autre camp d’internement de personnes romani et catégorisées comme « nomades »] dans les tours HLM, dont les fenêtres donnent sur l’ancien camp. »

Les tentatives d’expulsion et les discriminations de ses enfants à l’école n’ont pas cessé des années durant.

Raymond Gurême et sa famille habitent toujours à cet endroit.

« Je me demande parfois si ma vie et celle de ma famille aurait suivi le même cours, si nous aurions eu tant de démêlés avec la police, la justice et l’administration, si je n’étais pas revenu dans la région de Linas-Monthléry. Je ne regrette rien. De toute façon, j’avais besoin d’être là. »

Elsa Fernandez,

MediaPart

Notes :

(1) . La fin du régime de Vichy, « la Libération » et la fin de l´occupation allemande n´ont pas signifié la libération des personnes romani des camps d´internement français.

Le dernier camp a fermé en mai 1946.

(2) . Jacques Sigot est aussi historien. Voir son livre de sur le camp de Montreuil-Bellay en Maine et Loire : « Des barbelés que découvre l’Histoire ».

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