Rap français et mépris de classe

, par  DMigneau , popularité : 0%

Rap français et mépris de classe

Les discours décadents sur le rap français ne sont pas neufs. Il aurait cédé à la facilité, se serait compromis avec l’argent et aurait abandonné la revendication, qui caractérise la culture " hip-hop " dont le rap est issu. Autant de nouveaux clichés qu’il est urgent de déconstruire… et qui cachent bien souvent un mépris de classe à peine voilé, partagé également par une partie du milieu dit " progressiste ".

Le grand retour du mythique Suprême « NTM » pour trois dates à Bercy les 8, 9 et 10 mars derniers n’a pas manqué de " faire couler de l’encre ", tant dans la presse que sur " les réseaux sociaux ".

Le duo historique, formé de Kool Shen et Joeystarr, a gagné son pari : 2 dates complètes en moins de 10 minutes, avant d’en ouvrir une troisième, qui connaîtra le même sort.

Mais le groupe de la Seine-Saint-Denis amène également avec lui une recrudescence de discours déjà très présents, sur la décadence du " rap d’aujourd’hui " et l’absence de message dans les textes.

Dans cet exercice, le milieu " progressiste " n’est pas en reste. En effet, « NTM » représente pour beaucoup, et encore aujourd’hui, l’archétype du « rap politique engagé » et un des premiers à l’avoir popularisé.

Olivier Besancenot avait d’ailleurs cité le classique « Qu’est qu’on attend ? » du groupe aux trois suprêmes lettres, comme « sa chanson favorite ».

Cependant, la scène " hip-hop " a grandement évolué depuis la fin des années 90. En plus de s’être considérablement élargie, elle s’est diversifiée. Ce qui provoque pour certains « la mort du vrai rap », en témoigne le dicton « le rap, c’était mieux avant ».

Autrement dit, c’était « mieux » quand le rap était porteur de messages politiques, à l’époque de « NTM », « Ärsenik », « IAM » et autres, et ce rap a laissé place à un rap dénaturé, aseptisé et commercial.

Si ce constat se vérifie en partie, il est très loin d’être aussi absolu que le laissent entendre ces discours.

Le rap engagé n’est pas mort

Kery James, Keny Arkana et Médine

Si l’on pouvait parler ainsi, les « descendants » de " l’âge d’or " sont toujours bel et bien présents.

Le terme de " descendance " trouve sa pertinence quand on regarde ce qu’il désigne, c’est à dire des artistes qui ont succédé, plus ou moins directement, à la " génération d’or " des années 90 et qui produisent encore aujourd’hui.

C’est le cas, pour ne citer qu’eux, de Keny Arkana, Kery James, et Médine.

Ces artistes ont sorti respectivement l’année passée dans un espace de 9 mois " L’esquisse 3 ", " Mouhammad Alix " et " Prose Élite ", trois projets truffés de références et de combats politiques comme à leur habitude, et accompagnés de grands noms du rap engagé comme Youssoupha ou Lino.

Médine a sorti pour sa part le 13 avril dernier son nouvel album " Storyteller ". Après une tournée au complet en 2017, il faut aussi noter que le mythique " Sniper " annonce un nouvel album prévu pour octobre 2018 qui acte la " reformation " du trio du " 9.5 ".

Dans les années 2000, de nombreux artistes engagés ont aussi débuté, mais, notamment du fait du choix de l’indépendance, ils ont tardé à éclore et font partie aussi de cette deuxième génération.

C’est le cas de deux artistes du 18ème arrondissement de la capitale, historique vivier du rap français. Hugo, du " TSR crew ", a sorti son dernier album " Tant qu’on est là " en septembre dernier, avec un style presque inchangé mais toujours efficace, marque toujours un rap engagé.

Davodka, lui aussi originaire du 18ème arrondissement, sort son premier " album solo " en 2013. " Accusé de réflexion ", son dernier projet, témoigne là aussi de solides positions politiques.

Mais le rap engagé, ne se limite pas à la génération qui a suivi le fameux " âge d’or ". Des artistes des années 2010 semblent s’inscrire dans sa lignée, en reprenant ses codes.

Le montpelliérain Lacraps signe des textes travaillés et engagés depuis le début de la décennie. Il tape un grand coup en 2014 avec son passage dans le format " La poignée de punchlines " du label belge " Give me five ", qui lui apporte de la visibilité.

Le " clip " de ce morceau est d’ailleurs tourné avec Koma, membre de la " Scred Connexion " et grand nom du rap engagé, qui accompagne le rappeur sur un plan fixe, et que l’on perçoit comme un signe de soutien à cette " reprise de flambeau ".

« Dans les journaux j’ai vu des lycéens, des femmes s’faire matraquer

Les médias nous salissent et puis s’étonnent de voir les miens outrés »

Lacraps, " Dans nos esprits " ft Davodka

Koma et Lacraps dans le clip de « La poignée de Punchlines #36 » de Lacraps – Capture d’écran YouTube

Plus récemment, Rémy, jeune rappeur d’Aubervilliers et protégé de Mac Tyer (" Tandem "), a émergé. Révélé au grand public avec son " freestyle " posé dans le " Planète Rap " d’" Hornet la Frappe ", son premier album " C’est Rémy " est sorti le 23 mars dernier.

Bien d’autres artistes sont bien sûr à citer, comme Nekfeu, " Demi Portion ", " Néfaste ", Youssef Swatts,…

Il existe donc bel et bien une « relève » au rap engagé des années 90, dans le style et dans le contenu, mais l’engagement du rap français est loin d’y être circonscrit.

Le rap « actuel » est toujours engagé

La différence fondamentale entre la génération des années 2000 et celle des années 2010 est la diversification du rap qui a commencé à émerger lors de la première, et qui a explosé au sein de la deuxième.

Le rap s’étant imposé comme la musique la plus écoutée chez les jeunes, le style s’est considérablement élargi. Le rappeur Sofiane le résume très simplement : « [Aujourd’hui] y’a du rap pour tout le monde. Pour tout et pour tout le monde, pour toutes les heures de la journée ».

Une multitude de styles ont émergé et c’est cette évolution qui est perçue comme une dénaturation par certains. L’objet n’est pas ici d’aborder les choix artistiques des rappeurs, notamment le débat sans fin de « l’auto-tune », mais bien de montrer avec une vision la plus globale possible que l’engagement du rap français n’a pas disparu.

Chaque style de rap a aujourd’hui un engagement revendicatif. Parfois léger, parfois noyé, mais assez présent pour affirmer que le rap n’a pas totalement perdu ce qui constitue son essence : la revendication.

« La trap est en train de sauver le rap »

Médine, Interview pour " Booska-P "

C’est le style de rap qui, ces dernières années, s’est imposé comme registre majeur et qui, selon Médine, apporte un souffle nouveau et salvateur. Un style dur, qui percute, et qui répond volontiers en certains points aux stéréotypes grossiers du rap.

A raisonner en ce sens, « Kalash Criminel » en est l’égérie la plus parfaite : un " blaze " peu chaleureux, jamais présenté sans une cagoule, et un " flow " lourd, ponctué de brutales " guimiques ".

Mais au delà du portrait journalistique de bas étage, le rappeur de Sevran signe dans ses textes beaucoup de positions politiques très marquées, qu’elles soient à propos de la société française, des grandes figures noires, des politiques ou même de la guerre civile au Congo.

« Obama : une carotte, il nous a juste fait roupiller

Pendant ce temps là, en Afrique, en train de tout piller »

« Kalash Criminel », " Arrêt du cœur " ft. Kaaris

« Ma prof d’histoire connaissait pas Thomas Sankara

Je trouve ça regrettable »

« Kalash Criminel », " Sauvagerie 2 "

Clip " Euphorie " de « Kalash Criminel » – Capture d’écran Vevo

Le dernier album de Sofiane, " Affranchis ", comporte lui aussi plusieurs références politiques. Le morceau " Coluche ", son « préféré » du projet, sort du lot de ce point de vue avec des idées fortes.

« Si tu veux dénoncer, bah crie plus fort

Si tu veux qu’on t’entende, bah faut les loves

Mon enfant, personne redistribue l’or

La révolution, c’est pour les pauvres »

Sofiane, " Coluche "

Là encore, bien d’autres artistes peuvent être cités. Mais " la trap " n’est pas le seul style de rap ayant conservé un engagement, le constat peut être également fait, même s’il est plus rare, dans le rap plus dansant, plus léger.

« Black M », membre de la " Sexion d’Assaut ", a fait les frais en 2016 d’une polémique lancée par les réseaux d’extrême droite après l’annonce de son concert à Verdun, concernant des phrases datant de plusieurs années.

Depuis l’époque, le style de « Black M » s’est diversifié et son public s’est considérablement rajeuni. Sa réponse à la polémique est clairement politique. Il sort " Je suis chez moi ", toujours dans un registre très dansant et accessible, dans lequel il vise, entre autres, Marion Maréchal-Le Pen qui s’était faite un des premiers relais de " la fachosphère " dans cette polémique.

De plus, il fait le choix de porter sur plusieurs plans du " clip " le t-shirt de soutien à Adama Traoré. Un choix lourd de sens, d’abord, car en soutenant la famille Traoré, il leur offre une visibilité importante dans leur combat mené contre les violences policières.

Mais également lourd de conséquences, une telle prise de position pouvant nuire à l’image médiatique du « bon rappeur » qu’il avait acquise jusque là.

Le clip passant en télé, le groupe " M6 " a été jusqu’à " flouter " le t-shirt du rappeur et celui de Youssoupha à ses côtés afin de masquer le message.

Clip « Je suis chez moi » de Black M – Capture d’écran Vevo

Même le tant décrié « Jul », cible privilégiée des fameux " puristes ", n’échappe pas à la " punchline politisée ". Dans le morceaux " Aujourd’hui ", l’Ovni marseillais dénonce à sa façon les connivences entre « extrême-droite » et bourgeoisie.

« Les fachos n’aiment pas les couleurs

Pourtant ça les gêne pas d’mélanger les billets »

« Jul », " Aujourd’hui "

Ces prises de positions ne se limitent pas à la sphère musicale. Il est récurrent de trouver parmi les interviews des artistes de réelles prises de position politiques.

Dans une interview pour " Rapelite ", « SCH », rappeur auquel on associe volontiers l’étiquette " bling bling " commente une phase qui a beaucoup fait parler, « se lever pour mille deux, c’est insultant ».

Voici ce qu’il en dit :

« [1200] brut ou net c’est pareil, c’est de l’esclavage quand même […] J’ai l’impression qu’il y’a des choses qui ont changé… Les saisons changent, les monnaies changent, les taux horaires changent… Mais les salaires changent pas »

La phase en question s’est retrouvée plusieurs fois sur des banderoles au sein des cortèges lors du mouvement social contre " la Loi Travail " en 2016. A ce propos, il évoque, avec des imprécisions historiques certes, mais une volonté certaine de faire perdurer la mémoire, le mois de « Mai 68 ».

« Il s’est passé un truc à la Sorbonne y’a une vingtaine, une trentaine d’années, qui a soulevé le peuple, t’as vu. C’est parti des jeunes cette histoire. C’est pour ça mon corps a frissonné quand j’ai vu cette banderole »

L’engagement des rappeurs va également au-delà de la posture en interview. Le concert hommage à Adama Traoré est un bel exemple.

Le 2 février 2017, " La Cigale " affiche " complet " pour 10 artistes (Kery James, Youssoupha, Médine, le groupe " Ärsenik ", Mac Tyer, Sofiane, Dosseh, « Tito Prince » et « Black M ») réunis pour réclamer la vérité et la justice pour Adama, aux côtés de sa famille.

Sur la même scène se mélangent générations et registres différents, unis pour un combat.

Un mépris de classe déguisé

« Je pense que le rap est une " sous culture ", euh… d’analphabètes […] bah je suis désolé ! Vous avez déjà entendu les paroles des rappeurs ? ».

On se souvient de cette phrase de Zemmour, ne feignant même pas de cacher un temps soit peu son mépris le plus total pour l’art de rue.

Le plus inquiétant est sans doute que ce soit dorénavant une partie de la sphère " progressiste " qui en soit convaincue, à la différence près que " le rap " n’est pas un art d’analphabètes, mais le serait devenu.

Cette prétendue nuance n’enlève rien au fond de cette idée, qui traduit un mépris de classe écœurant.

Comme nous avons pu le voir, l’engagement dans le rap français n’a pas disparu. Cependant, force est de constater que s’il n’a pas disparu, il s’est raréfié. Ce qui était perçu comme « banal » il y a quelques années, est aujourd’hui plus remarqué.

Il faut en premier lieu considérer " le rap " comme une émanation de la société, et qui ne peut donc de fait rester figé.

Le climat de dégoût généralisé envers " la politique " qui semble avoir une prise tenace sur la population, se ressent dans " le rap ", avec des textes beaucoup moins axés sur ces problématiques.

Ensuite, il est à noter que si la revendication constitue l’essence du rap, les morceaux de rap ne peuvent s’y voir cantonnés. Le rap décrit, par exemple, d’un point de vue interne la vie dans les quartiers populaires, qui est souvent l’objet de fantasmes, ou reste simplement une musique de divertissement comme une autre.

Il est absurde de n’attendre du rap uniquement des prises de positions politiques, comme une partie du milieu militant " progressiste " a tendance à le faire.

Le mépris d’une partie du milieu militant " progressiste " envers le rap illustre un certain « entre-soi » qu’il cultive et que bon nombre de ses membres ressentent et critiquent.

Il est d’une prétention insupportable de mettre " au ban des hauts parleurs ", au seul prétexte que ceux-ci n’épousent pas sans conditions les termes utilisés et la lutte menée.

On remarque également que bon nombre des clichés grossiers sur le rap (à voir ci-dessous une vidéo du " Réglement " qui y répond) y sont partagés, notamment les accusations de sexisme.

https://www.youtube.com/watch?v=35ReY3CfxCc

Il ne s’agit pas là de nier ou d’excuser des propos et/ou des mises en scène ouvertement sexistes au sein du rap. Seulement, les utiliser pour justifier le " blacklistage " relève de l’hypocrisie, alors même qu’éclatent des révélations sur le harcèlement sexuel au sein des organisations politiques de jeunesse (UNEF, MJS et MJCF sont concernés).

De plus, des initiatives de toutes parts viennent casser ce stéréotype tenace, comme le fait " Madame rap ", et on les voit peu relayées par celles et ceux qui dénoncent, avec raison, le sexisme dans le rap.

Il convient, en outre, de rappeler que " le rap " a amené des problématiques qui peinaient à figurer dans les revendications du milieu " progressiste ". Les violences policières, par exemple, qui sont le quotidien des quartiers populaires, sont depuis toujours dénoncées dans les textes de rap, et le sont encore aujourd’hui.

Il aura fallu, avec la recrudescence de la répression des « forces de l’ordre » dans les manifestations de centre-ville, que cette violence touche directement les milieux " progressistes " pour voir le discours sur la violence policière évoluer.

Clip « Bienvenue à la Banane » de Moha La Squale – Capture d’écran YouTube

Dans le même temps, " le rap " a pourtant montré sa capacité certaine à fédérer. Lors du mouvement contre " la Loi Travail ", le « MJCF » a sorti un autocollant avec une phrase tirée de " 92i Veyron " de Booba, qui a rencontré un franc succès à en juger sa présence massive dans les rues.

Dans les cortèges, d’autres " punchlines " figuraient sur les banderoles aux côtés de celle de « SCH » évoquée plus haut.

Booba, mais aussi « PNL », avec le titre " Le monde ou rien ", érigé en véritable mot d’ordre de la mobilisation. Au sein de la contestation lycéenne et étudiante qui bat son plein contre la mise en place de la sélection à l’entrée de l’université, c’est une nouvelle fois « PNL » qui s’illustre.

Sur les établissements bloqués trône une phase de " Oh la la ", détournée en un déjà culte « Tout bloquer devient Vidal ».

Campus bloqué à Strasbourg Avril 2018 – Source : Twitter @BleuAlscae

Nous nous devons de caractériser clairement ce mépris et montrer ses conséquences. Car ce goût du mouvement dit " progressiste " pour la répudiation du rap traduit un réel mépris de classe.

On ne peut prôner l’émancipation des quartiers populaires tout en tirant " à boulets rouges " sur leur principal moyen d’expression.

Tout comme on ne peut s’étonner de constater leur absence dans les mobilisations, regrettant la sacro-sainte convergence des luttes, alors qu’à travers le mépris du rap c’est bien eux que l’on méprise.

La mise au ban du rap actuel contribue grandement à la construction de fait, consciente ou non, d’une barrière entre " la rue mobilisée de centre-ville " et les quartiers populaires. De là naissent des initiatives qui leur sont propres, comme lors du mouvement social du printemps 2016 le mouvement " Banlieue Debout ", en parallèle de la Place de la République.

Il est urgent que le milieu " progressiste " prenne conscience de ce décalage entre lui et les gens qu’il prétend défendre. Car au sein du mouvement " progressiste ", c’est bel et bien une vision réactionnaire du rap, voyant en son évolution une régression, et une forme de paternalisme nuisible qui transparaissent.

Il est donc temps d’adopter une vision résolument " progressiste " du rap et d’en finir avec les pratiques condescendantes et moralisatrices envers les classes populaires.

La nostalgie d’un rap prétendu " conforme à la lutte " mène donc à une impasse. Le critère générationnel, qui est souvent utilisé pour marquer le « degré de conformité », est balayé par le morceau " Grand Paris ", classique qui réunit, à l’initiative de Médine, huit artistes, que tout, style et génération, devrait opposer.

Puissent certaines des phases de ce morceau être entendues par ces personnes, accrochées à tout prix au vieux rap, et qui délaissent une jeunesse plus que jamais déterminée

« Accepte ta jeunesse elle a du caractère [Lartiste]

[…]

Ouais l’ancien, fais de la place [Sofiane] »

Médine, " Grand Paris " ft. Sofiane, Lino, Youssoupha, Ninho, Alivor, Lartiste et Seth Gueko

Sofyaine C

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