RC 50. Guyane : Nou Gon ké sa !

, par  DMigneau , popularité : 100%

RC 50. Guyane : Nou Gon ké sa !

Depuis une semaine le peuple de Guyane s’est levé et crie : « Nou Gon ké sa ! » En pleine tourmente présidentielle, nous découvrons que notre pays n’est pas seulement un hexagone. Bien plus : que nos travailleurs, que nos paysans, que nos banlieues, les outre marins sont obstinément méprisés.

Je relaie ici l’article de Justine Audrain, suivi de l’article de Christophe GIN de décembre 2015.

... Pour contribuer à ce combat qui doit être aussi le nôtre.

« Les guyanais se rassemblent pour dire : " Nou Gon ké sa " »

https://blogs.mediapart.fr/justine-audrain/blog/300317/les-guyanais-se-rassemblent-pour-dire-nou-bon-ke-sa

Depuis une semaine, la Guyane française vit à l’arrêt, au rythme des annonces de barrages qui paralysent le pays. Loin de la France, loin des clichés : la Guyane fait face à une crise sociale majeure et une mobilisation citoyenne historique. A sa manière et avec ses mots, le peuple guyanais crie : " Nou Gon ké sa "

Depuis quelques jours, la métropole semble découvrir qu’il existe, de l’autre côté de l’Atlantique, au beau milieu de l’Amérique latine, une région française : ce territoire, grand comme le Portugal - on vous l’a dit - c’est la Guyane.

Et oui, la Guyane représente la moitié de la biodiversité de la France et même que ce n’est pas seulement un pas de tir pour les fusées et satellites internationaux : c’est aussi une population (1) :

- très jeune (la moitié de la population a moins de 25 ans),

- très pauvre (près de 23 % de chômeurs, 50 % des moins de 20 ans),

et extraordinairement diverse : on compte 35 % d’étrangers nationaux contre 9 % en métropole.

Et de l’autre côté de l’océan, on commence tout juste à entendre la grogne qui monte qui monte jusque dans les couloirs de l’Elysée (3), et les échos lointains des slogans scandés : “ Nou Gon ké sa ”, en créole guyanais, “ Y’en a marre ” ou " on en a jusque là " avec le signe de la main sur la gorge, ou en d’autres mots : " la coupe est pleine ".

Bien sûr, la grogne ne date pas d’hier.

En 1996 , le “ Mouvement de Novembre ” avait permis la création d’un rectorat, après des mois de luttes estudiantines (3), menant même 44 étudiants déterminés jusqu’aux portes du Ministère de l’Education Nationale. D’ailleurs, les blocages massifs ont fait leur preuve comme " arme de décision massive " :

- en 2008 contre la vie chère, ils permettent d’obtenir une compensation de l’octroi de mer,

- en 2013, ils permettent également la création d’une Université de Guyane, indépendante des Antilles.

Ces derniers mois, le mouvement est porté par le collectif des " 500 Frères " sur l’insécurité (3). Mais ce sont bientôt l’ensemble des revendications qui sont relayées, par divers collectifs, et mène finalement à la grève générale, votée par les 37 organisations syndicales lundi dernier.

Pactiser avec “ le diable ” pour l’avenir du pays ?

En toile de fonds, un “ Pacte pour l’avenir de la Guyane ” se négocie à Paris, loin du regard des guyanais. Promis par François Hollande en 2013, la collectivité territoriale de Guyane est invitée à pactiser pour les 10 ans à venir.

Oui, mais à quel prix ?

Devant la dernière mouture du texte, les élus expriment leur mécontentement, revendiquant un pacte “ en deçà des attentes exprimées par les élus locaux et la population guyanaise ” (3). Sur la méthode, c’est l’urgence qui préside au dialogue : le texte ficelé dans les couloirs de Bercy est transmis le mardi pour une signature le mardi d’après. Les élus locaux ont quelques jours pour adresser leurs amendements.

Entre temps, un décret ministériel est signé, actant de la création d’une " Opération d’Intérêt National " sur l’ensemble de la Guyane. Sur le modèle du Grand Paris, l’OIN doit permettre de répondre à la crise du logement face au développement de l’habitat informel et à une croissance démographique exponentiels : avec 3,5 enfants par femme en moyenne, on est au niveau du Mali (2).

Ici encore, même méthode, précipitée et non concertée : un courrier annonce la création de cette OIN en juin, la concertation avec les élus locaux a lieu en septembre ; en novembre, les élus donnent un avis défavorable relayé par la CTG. En décembre, le décret du ministère parait au Journal Officiel.

Le vrai héros de l’histoire : le peuple guyanais

Et les guyanais dans tout ça ?

Contre mauvaise fortune, bon cœur, ils s’organisent. Alors que le mouvement amorcé à Kourou est rejoint par les agriculteurs et les transporteurs qui s’y retrouvent un peu par hasard (3), la Guyane bascule entre la nuit du mercredi au jeudi : au petit matin, les réseaux sociaux et les radios locales informent que des barrages ont été installés un peu partout en Guyane sur les points stratégiques.

Les écoles ferment les unes après les autres jusqu’à temps que le Rectorat annonce la fermeture officielle des établissements. L’Université de Guyane fait de même.

La Guyane est à l’arrêt.

En l’espace d’une journée, tous les commerces de l’île de Cayenne ont fermés boutique, sur injonction des " 500 Frères" . Circulant dans les rues, ils somment les épiciers, les bars, les restaurants, les banques, de bien vouloir baisser le rideau.

Le lendemain, la situation se confirme et les habitants se mettent sur les routes et envahissent les derniers centres commerciaux d’ouverts pour se ravitailler. Aux stations services, les fils d’attente se prolongent jusque loin sur la chaussée, en prévision d’une pénurie de carburant annoncée, le port de Degrad des Cannes - seul port en eau profonde permettant de ravitailler la Guyane à grand frais - étant bloqué.

La Guyane Debout, “ la Gwiyann Levé

Une semaine après le début du mouvement et alors que les étales des centres commerciaux se vident, les barrages deviennent des lieux de convivialité où on y apporte poulet boucané, banane plantain, rhum et Jungle, la bière locale. Sur les ronds points, tout le monde se rassemble pour crier : “ La Gwiyann levé, Nou Gon ké sa ” !

La mobilisation se concrétise le 28 mars, à l’appel du collectif " Pou Lagwyiyann dekolé " qui rassemble l’ensemble des revendications, en matière de sécurité, de développement économique, d’éducation, de santé. Une foule calme et engagée de 20 000 personnes s’est rassemblée à Cayenne, une mobilisation historique.

Si on dit souvent au “ péyi ” que ce sont plus de 10 ans de retard qu’il faut rattraper (les experts disent 27 ans), je dirais plutôt qu’il s’agit de 10 ans de dialogue de sourd entre la métropole et les guyanais, avec ou sans cagoule (la bonne excuse), qui perdure depuis des années, en attendant que la coupe soit vraiment pleine.

Plutôt que de céder à la colère, les guyanais ont choisi le débat démocratique, s’organisant en collectifs, créant des plateformes de revendication commune, rassemblant l’ensemble de la population et notamment, chose historique, les peuples autochtones souvent grands oubliés des débats (4).

Une démonstration exemplaire de ce que signifie aujourd’hui la démocratie, largement à la hauteur des mouvements Podémos ou " Nuit Debout ".

Justine Audrain

Notes :

1. Pour retrouver l’ensemble des données statistiques sur la situation démographique en Guyane voir le site :

http://www.insee.fr/fr/statistiques/1908375

2. A consulter : le rapport le plus récent publié par l’INSEE en collaboration avec la DEAL intitulé " Le logement, aujourd’hui et demain en Guyane " et disponible sur le site de l’INSEE :

https://www.insee.fr/fr/statistiques/1291805

3. Littéralement “ pour que la Guyane se lève " ou “ Sauvons la Guyane ”.

4. A lire à ce sujet l’ouvrage “ Les Abandonnés de la République. Vie et mort des Amérindiens de Guyane ”, quasi seule enquête de terrain publiée récemment sur les conditions des peuples autochtones en Guyane, publié aux éditions Albin Michel.


La Guyane, jungle de la République

https://www.mediapart.fr/journal/france/121215/la-guyane-jungle-de-la-republique

Le photographe français Christophe Gin a arpenté pendant des années la Guyane française, jusqu’aux villages amérindiens les plus reculés de la jungle.

Si la Guyane est devenue une colonie française au XVIIe siècle – et un département à part entière en 1946 –, la France semble avoir depuis longtemps oublié ce territoire d’outre-mer.

Camopi, mars 2015. Même s’ils restent liés à leur environnement naturel et continuent à vivre dans un système relativement autarcique fait de chasse, de pêche et de culture de manioc, les Amérindiens de Guyane sont placés dans une situation d’assistanat, avec l’attribution de minimas sociaux qui servent à payer le nécessaire pour la chasse ou l’indispensable essence des pirogues.

Pourtant la région, voisine du Brésil et du Suriname, est la plus grande du territoire français et représente la seule présence hexagonale en Amérique du Sud. Malgré ses atouts, elle reste rongée par le chômage, l’échec scolaire, les trafics divers et l’alcoolisme et ne bénéfice pas de véritables infrastructures administratives sur toute sa surface. Ainsi, certains de ses habitants se retrouvent encore sans identité officielle.

« La Guyane n’est pas un territoire sans loi, mais une région avec des zones d’exception », explique Christophe Gin. Depuis une quinzaine d’années, le photographe français sillonne la région avec son œil d’étranger, voyageant jusqu’aux villages amérindiens les plus reculés de la jungle.

Son dernier projet réalisé en l’espace de cinq mois a été récompensé du prix du photojournalisme de la fondation " Carmignac " qui, pour sa sixième édition, souhaitait « soutenir et promouvoir un travail photographique d’investigation sur des territoires hors des feux de l’actualité en s’intéressant à la France et plus particulièrement à ses zones devenues de non-droit [...] ».

L’an dernier, le prix avait été remis à Newsha Tavakolian pour un reportage réalisé en Iran. Peu après, une polémique avait agité le monde de la photographie sur les pratiques artistiques étonnantes du fondateur du prix.

Réalisé en plein format 24x36 durant la saison des pluies, quand les fleuves compliquent la circulation terrestre et fragilise le matériel, le reportage de Christophe Gin nommé " Colonie " illustre la complexité de la Guyane française.

Exposé jusqu’au 5 décembre à la chapelle des Petits Augustins, à Paris, l’homme s’est concentré sur cinq communes qui sont, chacune, confrontées à une problématique guyanaise d’aujourd’hui.

Saint-Élie, avril 2015. L’un des plus anciens villages de la Guyane profonde où plus personne ne met les pieds.

VICE : Comment avez-vous commencé la photographie ?

Christophe Gin : Je suis autodidacte. Au départ, j’étais dessinateur industriel. Je travaillais dans un bureau d’études. En parallèle de ça, je faisais des photos. J’ai dû faire un choix et la photo s’est imposée. J’ai commencé par un travail pour " Libération ", ma première parution en France, puis j’ai travaillé pour la presse quotidienne et magazine.

Pendant très longtemps – sept ans –, j’ai travaillé sur un sujet qui se déroulait à huis clos dans un même espace. Je photographiais un couple chez lui. Après ce projet, j’ai eu très envie de voir d’autres horizons.

Je suis tombé sur un article de Maurice Lemoine dans " le Monde Diplomatique " qui définissait la Guyane comme une zone de non-droit ; une espèce de terre de liberté. J’avais envie de voir par moi-même et j’y suis parti en 2001.

VICE : Saviez-vous dès le départ qu’il s’agissait d’un sujet sur lequel vous alliez vous investir sur le long terme ?

Christophe Gin : On ne sait jamais vraiment combien de temps ça va prendre. J’ai fini de photographier quand j’ai fait le tour du sujet, que je n’ai plus rien à raconter et que le sujet n’a plus rien à m’apprendre. Quand j’ai commencé mon sujet sur le couple, je ne me suis pas dit qu’il allait me prendre sept ans. Pareil pour la Guyane. Je vais bientôt aller au Brésil ; je ne sais pas combien de temps je vais travailler là-bas.

Saint-Georges-de-l’Oyapock, avril 2015. Fleuve frontière et voie de communication naturelle, l’Oyapock sépare la Guyane du Brésil. En projet depuis 1997, un pont a été construit de 2008 à 2011 mais n’a pas encore été ouvert à la circulation.

VICE : Comment a évolué la région depuis vos débuts en Guyane ?

Christophe Gin : Le territoire a beaucoup évolué, avec certaines particularités. C’est un territoire relativement nouveau. Sur ce travail, je n’ai pas la prétention de faire le tour de la Guyane ; je me suis concentré sur la Guyane profonde, une région quasi vierge qui s’est rapprochée de la France en 1970, soit il y a une quarantaine d’années seulement.

Aujourd’hui, si elle est rattachée au réseau téléphonique, ça n’a pas toujours été le cas. Ça ne veut pas pour autant dire que la modernité arrive. Il n’y a pas encore beaucoup de routes.

De mon côté, je suis beaucoup moins romantique qu’au moment où je suis arrivé pour la première fois. Mon regard est aussi certainement moins européen qu’au début.

VICE : Dans ce travail, vous informez non seulement sur une culture, mais vous tentez aussi de maintenir une esthétique. Comment est-ce que le côté artistique s’équilibre avec le côté reportage ?

Christophe Gin : Faire des photos signifie faire des choix de cadrage, de lumière, etc. Ainsi, il y a forcément un parti pris esthétique qui doit être là pour servir ce que j’ai envie de dire. Certains photographes travaillent très rapidement et font seulement une ou deux photos. Pour moi, le processus est beaucoup plus long. Je fais beaucoup de photos et je retourne même parfois plusieurs fois au même endroit.

Fleuve Oyapock, avril 2015. Le transport fluvial représente la seule liaison régulière possible entre les communes enclavées le long de l’Oyapock.

VICE : Comment avez-vous interprété la notion de « zones de non-droit en France » recherchée par la fondation Carmignac ?

Christophe Gin : J’ai davantage choisi de questionner la notion de droit que la France.

Est-ce qu’il s’agit d’un droit uniquement français ?

Un droit républicain ?

Un droit d’usage ?

Un droit coutumier ?

Je suis allé photographier un peu de tout ça. Je pense que le droit est quelque chose d’universel mais que, dans chaque société, il y a un droit qui s’applique et ce n’est pas toujours le même. J’ai essayé de voir les particularités de l’application du droit français en Guyane.

VICE : Vous avez écrit des légendes explicatives qui accompagnent les images et qui créent un décalage entre la beauté visuelle et la réalité.

Christophe Gin : C’est indispensable : une photo, on peut l’interpréter de différentes façons et toutes ces interprétations seront justes. Je tiens à servir mon propos, donc j’explique les choses de sorte à ce que mon interprétation soit bien comprise. Il faut aussi que ce soit pédagogique sans l’être trop. En France, personne ne connaît la Guyane, donc il faut bien expliquer. Sinon, on s’arrête à l’esthétisme et ce n’est pas le but recherché.

Trois-Sauts, janvier 2015. Plus de 600 Amérindiens Wayampis vivent dans des villages accessibles uniquement par voie fluviale. Aucune route ne les relie au reste du département

Camopi, février 2015. Le Sous-Préfet de l’Est Guyanais et les chefs coutumiers de Camopi attendent la visite de la ministre des Outre-mer

Interview : Sarah Moroz

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