Que reste-t-il du 11-Septembre ?

, par  DMigneau , popularité : 66%

Que reste-t-il du 11-Septembre ?

Le 11 septembre 2001 n’est pas seulement - comme on a l’habitude de le dire - la date de naissance du XXIe siècle, c’est l’acte inaugural d’une guerre d’un type nouveau qui n’a cessé depuis de s’étendre et de s’intensifier sur tous les théâtres d’opération. Cette guerre nouvelle, je l’appelle la " guerre des récits ". Elle a pour enjeu non plus des territoires ou des ressources naturelles, mais le contrôle du récit dominant, l’attention et le crédit qu’on lui prête.

Cette guerre a pour théâtre d’opérations non plus les champs de bataille traditionnels mais nos écrans d’ordinateurs et nos téléphones portables et pour armes non plus des avions et des tanks mais des histoires, des images, des métaphores qui circulent sur les réseaux sociaux. C’est une guerre qui mobilise images et mots à des fins de persuasion ou d’envoûtement, une guerre de mouvement qui se déplace au rythme ultra rapide des transmissions à haut débit d’informations et non plus à la vitesse des troupes au sol.

Si l’attentat de Sarajevo déclencha au XX e siècle la première guerre mondiale, l’attentat contre le WTC fut au XXIe siècle le premier acte de cette " guerre des récits " : une déclaration de guerre contre le grand récit américain.

Le choix d’une cible surexposée, filmée jour et nuit par les caméras de vidéosurveillance, créa - via le câble et Internet - une onde de choc qui allait se répandre dans le monde entier.

Pour la première fois, un acte de terreur incluait dans son mode opératoire, non plus seulement les conditions techniques de sa reproductibilité (médiatisation), mais la formule de sa transparence absolue. Il combinait les techniques de la publicité et le modus operandi de la télé-réalité. Live in Manhattan. L’attentat n’était pas seulement médiatique mais " média-actif " puisque l’effet de stupeur produit par les images ne s’épuisait pas avec leur diffusion mais poursuivait leur action corruptrice bien après l’événement, dans une sorte de radioactivité du soupçon, de spirale d’incrédulité.

L’incrédulité devant l’inimaginable enregistre l’impossibilité d’intégrer l’attentat dans un récit crédible. Ce n’est pas un acte gratuit puisqu’il vise à désarticuler le récit dominant, non pour lui opposer un autre récit mais en ruinant la compétence fictionnelle du pouvoir en place. L’attentat serait donc un contre-récit qui produit de l’incrédulité alors que le récit de fiction implique de la part du lecteur une attitude que les narratologues qualifient de « suspension provisoire de l’incrédulité ».

A la fin du XIX é siècle, Joseph Conrad, qui fut le témoin de l’essor du terrorisme anarchiste en Europe a écrit une nouvelle inspirée d’un fait divers, " l’Agent secret ". À Londres, le 15 février 1894, un certain Martial Bourdin, réputé membre d’un club anarchisant (infiltré par la police) fut tué près de l’Observatoire royal de Greenwich par une bombe qu’il transportait. C’est de ce fait historique que s’est inspiré Joseph Conrad pour élaborer ce qu’il appelle : « une philosophie du terrorisme »...

Selon Conrad, l’acte de terreur absolu, celui qui réaliserait l’essence du terrorisme, dans sa radicalité abstraite, serait un acte impossible à expliquer, dont on ne saurait déchiffrer ni les mobiles, ni les auteurs, pour lequel le journaux n’auraient pas d’ « expressions toutes faites » ni de récit. Son efficacité serait proportionnelle à sa puissance de dérèglement du discours médiatique.

La cible visée par les terroristes dans le roman de Conrad était de ce point de vue particulièrement bien choisie. En s’en prenant à l’Observatoire de Greenwich, ils s’attaquaient aux repères spatio-temporels sans lesquels il n’y a pas de récit possible. Frapper le méridien de Greenwich, c’est viser les coordonnées mêmes d’une expérience possible, c’est-à-dire ruiner les conditions de possibilité d’un récit.

L’attentat du 11 septembre n’avait pas d’autre but : désarticuler la grammaire du récit dominant (« les expressions toutes faites des journaux »). Non pour lui opposer un autre récit (un programme, un communiqué) mais pour ruiner la compétence narrative du pouvoir en place. Attentat non pas irrationnel ou incompréhensible, mais au contraire d’une logique implacable. A la différence de « l’Etat Islamique » qui poursuit des visées territoriales et expansionistes, Al Qaeda n’avait d’autre but que la conquête des cœurs et des esprits. Ben Laden était un performer de l’âge numérique. Il lançait un défi narratif à Hollywood.

Comme J. Conrad avait compris le sens du défi anarchiste de la fin du XIX e sècle, c’est un romancier américain, Don Delillo, qui a sans doute le mieux exprimé le sens caché de ces événements : face aux événements de Manhattan, il déplora le manque et l’impossibilité d’une contre-narration.

Le grand récit américain qui fascina des millions d’émigrés du tiers-monde s’est terminé là où il avait commencé à Manhatann, ce lieu mythique qui offrait aux émigrés du monde entier une page blanche où l’on pouvait ré-écrire sa vie, « une vie digne d’être racontée ». Depuis longtemps déjà, le récit américain s’était déplacé des pages de Mark Twain ou de Jack London vers les studios de Hollywood. L’Amérique s’illustrait plus qu’elle ne se racontait. La séquence des avions percutant les tours fait partie désormais de l’album de famille de l’Amérique. L’image de l’Amérique sans cesse retravaillée, corrigée et colorisée, a été - cette fois - et en l’espace d’un instant, solarisée.

La puissance américain devait trouver une réponse. Hollywood mit en chantier des films : Oliver Stone fut mis à contribution et réalisa le pire film de sa carrière. G.W. Bush alla même jusqu’à convoquer à la Maison Blanche les meilleurs scénaristes pour imaginer la suite... Le 20 janvier 2005, lors de son deuxième discours d’investiture consacrée à la croisade « démocratique », George W. Bush s’écria : « Par nos efforts, nous avons allumé un feu, un feu dans l’esprit des hommes. Il réchauffe ceux qui en éprouvent la puissance, il brûle ceux qui combattent sa progression et, un jour, ce feu indompté de la liberté atteindra les recoins les plus obscurs de notre monde . »

Sans doute ignorait-il que cette phrase - que lui avait soufflée Karl Rove - provenait du roman de Dostoïevski " Les Possédés ", et « désignait l’action impitoyable des anarchistes radicaux qui incendièrent un village : “ Le feu est dans les esprits, et non dans les maisons ” ». " Fire in the Minds of Men " est aussi le titre d’un essai du politologue et historien américain James H. Billington, publié vingt-cinq ans plus tôt, en 1980, par une maison d’édition néoconservatrice, Basic Books.

Ce livre, qui s’interroge sur les origines des révolutions française et russe, conclut à la nature religieuse de l’idée révolutionnaire : « Les révolutionnaires modernes sont des croyants, qui ne sont pas moins convaincus et résolus que ne l’étaient les chrétiens et les musulmans de jadis. » Cette foi révolutionnaire, ajoutait-il vingt ans avant le 11 septembre, « est peut-être la foi de notre temps ».

En évoquant le feu des nihilistes russes, Karl Rove appliquait donc à la lettre l’analyse messianique de James H. Billington : si les révolutionnaires sont des croyants et si la foi révolutionnaire est la foi de notre temps, alors la foi des néoconservateurs peut-être révolutionnaire et reconfigurer le monde réel, le convertir. « Nous sommes un empire, fanfaronna un jour Karl Rove et nous créons notre propre réalité »

« Aujourd’hui, le récit du monde appartient à nouveau aux terroristes » a écrit Don Delillo après les attentats du 11 septembre, dans un article d’Harper’s Magazine. Une formulation qui peut être interprétée de deux manières : la première signifierait que le récit dominant serait celui des terroristes, la seconde que le mode narratif lui-même est devenu terroriste, tout à la fois un régime de fiction et de terreur. Le sociologue américain Jeffrey Alexander ne dit pas autre chose : « La violence terroriste doit être analysée […] comme une forme d’action symbolique particulièrement horrible dans un champ performatif complexe. […] Et la réponse américaine à cette terreur [comme] une contre-performance qui continue à structurer les pratiques culturelles de la politique américaine au niveau national et international »

Dans cette guerre des récits, les hauts faits sont des performances calculées pour avoir le maximum d’impact et qui obéissent à la loi de l’hyperbole et de la transgression.

Pour frapper les esprits, il faut une escalade dans la transgression. C’est ce que l’on pourrait appeler la loi " d’utilité marginale de la transgression ". Dans une économie de l’attention, l’utilité marginale est l’attention supplémentaire que l’on peut obtenir d’une transgression plus haute... un point d’audience pour un média, une hausse dans les sondages pour un homme politique, le nombre de partages ou de followers pour les terroristes sur internet...

De l’égorgement des otages en direct sur Internet, aux photos de prisonniers irakiens nus et tenus en laisse par de jeunes recrues américaines, des destructions des boudhas de Bamyan par les talibans à celle des sites archéologiques par l’Etat Islamique, ces transgressions toujours plus hautes n’ont pas d’autre objet que de capter l’attention et c’est pourquoi elles n’obéissent pas à une stratégie de dissuasion mais d’escalade dans la provocation.

La violence terroriste comme la réponse américaine à cette terreur se répondent comme les épisodes d’une guerre des récits qui a pour enjeu la conquête des cœurs et des esprits. De ce point de vue les « drones » qui sont devenus omniprésents dans la guerre au terrorisme peuvent être analysées comme une réponse performative aux attaques « ciblées » du 11 septembre. Eux aussi peuvent frapper n’importe où et à n’importe quel moment. Eux aussi sont chargés de cette ubiquité quasi divine. La guerre des récits commencée le 11 septembre se poursuit sous un ciel de menaces.

Christian Salmon

MediaPart