Quand les « valeurs républicaines » deviennent des valeurs nationalistes

, par  DMigneau , popularité : 0%

Quand les « valeurs républicaines » deviennent des valeurs nationalistes

Ce titre est volontairement polémique. Par lui, je ne cherche qu’une chose : me démarquer de ces appels incessants à revendiquer « les valeurs républicaines » qui n’ont rien à voir avec les idées d’égalité ou de justice.

Dans le discours ambiant il faut, je crois, distinguer les « valeurs républicaines » de la « République » elle-même. Car lorsque la droite, l’extrême-droite ou le gouvernement, pour attaquer les " gauchistes " ou les musulmanEs, appellent à faire vivre les " valeurs républicaines ", ils ne font aucunement référence à la « Révolution française ».

En réalité, pour elles et eux, c’est surtout dans le terme " valeurs " que tout se joue. Et " républicaine " n’est plus que le synonyme de " nationalistes ". C’est les " valeurs de la France ", les " coutumes françaises ", on pourrait même ajouter quelque part, les " valeurs chrétiennes ", que nous sommes dans l’obligation d’épouser.

Et ce n’est pas la même chose que « la République ».

Pourtant, la « Révolution française » revendiquait le droit des étrangers à vivre en France et même à y exercer la citoyenneté en acquérant la nationalité française par voie de " naturalisation ".

Pour faire vite : tu vis ici, tu es un citoyen français, peu importe ton origine ou ta religion.

Le décret « Target » de 1790 donne la possibilité aux étrangers d’être " naturalisés " de façon bien plus simple qu’aujourd’hui (mariage, possession de bien, vivre sur le territoire depuis 5 ans, etc.).

Ce n’est pas la liberté de circulation et d’installation, mais c’est tout de même plus " progressiste " qu’aujourd’hui.

Affiche du NPA reprenant le message des Communards de 1871

Il est donc important de poser la question, au moins à celles et ceux qui, à gauche, parlent eux aussi de " valeurs républicaines ".

De quelle république parlez-vous ?

Car quels liens il y a entre la première république issue de « la Révolution », la " République sociale " portée notamment par les communards de 1871 - avec des éluEs révocables - et de l’autre la 3ème république coloniale, ou la 5ème république monarchiste, pour ne parler que de la France ?

En réalité, la « République » n’est pas un modèle politique. Ce qui détermine le modèle politique, c’est la question sociale, au sens de savoir qui dirige la société.

Dans le cas de la « Commune de Paris », concrètement, l’idéal politique se fait justement contre la république de Thiers, et via la construction d’un contre-pouvoir populaire à caractère révolutionnaire.

Autrement dit, pour arriver à « la Sociale », il faut d’abord rompre avec l’état politique en place et son système " démocratique ".

La « République française » actuelle n’est pas un cadre d’élaboration neutre, mais un instrument de pouvoir dans les mains des dominants. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de contradictions « démocratiques » ; il y en a, acquises de hautes luttes. Mais cela veut dire que se revendiquer des " valeurs républicaines " ne veut rien dire.

Au mieux, c’est une façon, naïve, de revendiquer des valeurs partagées mais un peu creuses (liberté, laïcité, égalité).

Au pire, c’est un moyen de construire une identité nationaliste par voie de manipulation. Manipulation - oui ! - car il y a une instrumentalisation de l’idéal révolutionnaire, qui dans l’imaginaire français existe. Et dans le même temps, la désignation d’un ennemi, d’un adversaire : le musulman (et ses alliés).

C’est pourquoi il faut en finir avec les " valeurs républicaines ". Pas parce que nous sommes " des ennemis du genre humain ", au contraire. Mais parce que nous ne voulons plus de cette république-là, incapable d’accueillir les gens dans la dignité.

L’incapacité ne vient pas d’une " république " fantasmée, mais de celles et ceux qui la dirigent et qui ont des intérêts précis. C’est ainsi que, lorsque l’on nous demande de revendiquer les " valeurs républicaines ", on nous demande " dans le même temps " de défendre les interventions militaires à l’étranger, la chasse aux migrants, la casse des services publics, etc.

Ce texte n’a d’autres ambitions que de nous inviter à réfléchir ensemble à ce que pourrait être, non pas " des valeurs ", mais des principes à défendre en commun. Car il est évident que cela nous manque.

La liberté d’expression doit être défendue et le racisme combattu.

Cela dit, les intégristes " religieux " ne peuvent pas être combattus par des intégristes " nationalistes ". Et nous n’avons, nous," gens d’en bas ", " exploitéEs et oppriméEs ", pas à nous joindre à celles et ceux qui nous matraquent pour lutter contre l’intégrisme religieux.

Il faut lutter conjointement contre les extrêmes-droites et contre les « intégristes » qui sont parfois les mêmes.

Les musulmans dans leur grande majorité n’ont rien à voir avec le terrorisme, ils sont même les premières victimes des attentats (y compris « islamistes »), partout dans le monde.

En France, les musulmans sont aujourd’hui - et même hier - désignés comme les bouc-émissaires. Il est important d’apporter tout notre soutien dans ce climat.

Nous sommes malheureusement orphelinEs d’un paradigme idéologique nouveau, ce qui nous pousse à parler de " valeurs ", alors même que c’est le piège qui nous mène à des alliances périlleuses.

La période politique est délicate, difficile. Luttons et profitons de ces luttes pour réfléchir à notre propre modèle politique à construire.

Texte publié par Alexandre Raguet, le 21 octobre 2020, sur le site " poitiersanticapitaliste "

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