Qu’est-ce qui est juste ? (exemples d’actualité)

, par  DMigneau , popularité : 41%

Qu’est-ce qui est juste ? (exemples d’actualité)

La valeur du " juste " est indépassable. Elle transcende toutes les valeurs humaines, y compris celles du " bien " et du " mal ". Il y a une incontestable prééminence du " juste " sur toutes autres valeurs.

I - La théorie

Contrairement au " bien " et au " mal ", le " Juste " s’inscrit dans la réalité et y demeure. Le " bien " et le " mal " ont toujours été - et ne pourront toujours être - que des valeurs relatives qui varient selon les mentalités, les lieux et les époques. En outre, le " bien " et le " mal " se prêtent toujours à la théorisation, ce qui a pour effet de couper ces idées de la réalité. Il en résulte tous les excès que l’on connaît : fanatisme, obscurantisme, guerres du " bien " contre le " mal ".

En revanche, le " Juste " ne peut pas connaître d’excès, c’est la définition même du juste que d’exclure tous les excès. Le " Juste " cherche à rester au contact de la réalité, contrairement à la morale du " bien " et du " mal ".

Il faut confiner à l’horizon du " Juste " : la pensée doit donc cesser de raisonner en valeurs de " bien " et de " mal ". Spinoza et Nietzsche avaient déjà eu l’intuition qu’un tel dépassement s’imposait. Mais il restait la question de savoir : qu’est-ce qui peut s’imposer au " bien " et au " mal " et les supplanter avec succès ?

La réponse ne peut être que : ce qui est juste.

" Le Juste ".

" Le Juste " doit être non entaché : " le Juste ", pour rester " le Juste ", doit garder la prééminence sur toutes les autres valeurs humaines. C’est là la seule condition pour que la pensée demeure au-delà du " bien " et du " mal ", au-delà de la morale.

Toujours dans l’idée de Spinoza et de Nietzsche, cette localisation de l’esprit au-delà de cette dualité archaïque qui oppose stupidement le " bien " au " mal " dans des conflits dévastateurs et appauvrissants pour la pensée humaine, doit absolument être pure, non entachée de connotation religieuse, mythologique, morale.

" Le Juste " a pour lui, outre, le maintien du lien étroit avec le réel, l’idée de neutralité.

" Le Juste " est la valeur suprême : il est le mètre étalon qui doit servir à jauger toutes choses.

Ce que " le juste " ne doit pas comporter :

" Le juste " ne doit être entaché par aucune passion triste ou affect négatif (peur, tristesse, envie). " Le juste " ne doit pas être soumis à une force négative de pression ou de rétention.

Justice et recherche de responsabilité :

La tentation est grande de chercher à faire porter la responsabilité du préjudice sur quelqu’un. Mais il y n’y a pas toujours faute identifiable. On peut être victime du jeu des circonstances. Ce qui se joue est parfois si complexe qu’aucun individu ne peut être tenu comme principal responsable. Ce n’est donc pas la recherche de responsables à tous prix qu’il faut avoir en tête mais la recherche de la vérité.

« Rendre la justice » : remettre la justice en l’état. La légitimité consiste en tout ce qui est juste en soi. Rendre la justice est rétablir la légitimité perdue.

II - Exemples tirés de l’actualité

1° ) L’écriture inclusive

Est-il légitime de rééquilibrer les genres dans la langue française ?

La réponse est, selon la valeur " du juste ", que cela s’impose.

En revanche, cette même valeur supérieure exige que cela ne prenne pas la forme d’excès. Enfin est " juste " ce qui est utile, ne l’est pas ce qui est nuisible.

L’écriture inclusive telle qu’elle est enseignée par une centaine d’enseignants qui s’en revendiquent est envahissante et par ce côté-là, elle ne peut être acceptée dans son expression excessive.

La décision du premier ministre est logique et juste. En effet, la loi et les documents officiels se doivent d’être rédigés dans le langage le plus compréhensible et de la façon la plus lisible qu’il est possible. Nul n’est censé ignorer la loi et mieux vaut, par conséquent, que nul ne se voit imposer des obstacles supplémentaires à sa compréhension.

La rédaction des textes ne doit pas décourager les citoyens.ennes de leur lecture.

Vous l’avez remarqué, j’ai écrit " citoyens.ennes ". Je considère en effet, qu’il est utile - et donc juste - de s’exprimer ainsi dans les démarches qui ont pour objet de traiter de la citoyenneté. En matière d’instruction civique, par exemple, il paraît plus que légitime d’insister sur l’égalité des sexes dans la vie publique.

Valable aussi pour la communication et les discours qui s’adressent à tous.

Mais, il ne serait pas juste de donner à cette technique un usage généralisé avec le caractère envahissant qui ne manquerait pas de nuire à l’enseignement de la langue française, spécialement dans les classe d’âge où l’on apprend l’orthographe et la grammaire, disciplines difficiles à maîtriser.

A proscrire donc les " lecteurs.trices " dix fois pas page !

Autorisé, au contraire, et même encouragé les " savants et savantes " ou " savant.es ". En effet, les rôles importants doivent " féminisés " tout comme les fonctions de président ou de ministre mais " la " minsitre peut suffire. Cela n’a rien d’envahissant ni de préjudiciable et cela est " juste " car légitime, utile, mesuré et dépourvu d’excès.

Quand le contexte l’exige, la technique inclusive est aussi requise. Par exemple, si le sujet porte sur l’égalité des sexes.

Pour conclure sur ce point, il serait parfaitement aberrant de modifier les œuvres littéraires pour les mettre " au diapason " de la technique de l’écriture inclusive, car insistons là-dessus, il s’agit d’une technique.

Une technique est un simple moyen et ne doit pas s’imposer comme une fin en soi. Si certaines éditrices ou auteures en doutent, qu’elles publient donc leurs œuvres en appliquant à leur style l’écriture inclusive et elles pourront constater par elles-mêmes les dégâts et les incompréhensions légitimes des " lecteurs et des lectrices " (formule ici exigée par le contexte).

2° ) La question de la banalisation du tabac au cinéma

" Être juste ", c’est d’abord s’interroger sur la justesse de l’affirmation d’une sénatrice reprise par la ministre de la santé.

Est-ce que l’on constate réellement une tendance à une plus grande banalisation du tabac au cinéma ?

Et est-ce que les effets de cette banalisation sont vérifiés dans la réalité selon des études poussées ?

Or, nous pouvons présumer que, si l’on faisait une comparaison entre les films récents et les films d’il y a 30 ans, on devrait remarquer tout l’inverse : beaucoup moins de scènes de cigarettes à l’écran.

" Etre juste " ensuite, c’est intervenir dans le domaine où on est légitime.

L’État est légitime pour intervenir en matière de prévention de santé et en particulier auprès de la jeunesse. Il doit donc œuvrer par des actions ciblées à cette fin.

Enfin, " être juste ", c’est ne pas tomber dans l’excès.

En tous domaines, ce n’est pas la chose elle-même qui est dangereuse mais l’excès. Cette règle étant générale, elle s’applique aussi aux annonces ministérielles.

Avant de réagir par une annonce, il faut d’abord mettre son affirmation à l’épreuve des faits et des études réalisées. La ministre doit se cantonner à son rôle et à son champ d’intervention. Que l’Etat se préoccupe de ses propres productions télévisuelles - téléfilms et feuilletons du secteur public - et qu’il en bannisse le tabac ou y insère des messages de prévention, serait normal et bien reçu dans l’opinion. Mais une interdiction " stalinienne " du tabac au cinéma aurait obligé de facto l’État à interdire aussi la vision de la cigarette au théâtre et dans toutes les formes d’art !

Attention, l’excès d’autorité est dangereux !

3° ) " Charlie " contre " Mediapart "

La caricature de la " Une " de " Charlie " semble plus inspirée par l’envie d’en découdre et de régler des comptes personnels que par le talent de caricaturiste et d’humoriste.

Elle paraît ainsi injuste en elle-même.

Mais elle aura eu le mérite de faire tomber le masque de Plenel. Elle a joué un rôle utile et peut donc être qualifiée de " juste " de manière rétrospective. Cela montre qu’il n’est pas toujours aisé de définir au préalable ce qui est " juste ".

Tout ce qui est excessif est insignifiant.

Les médias adorent ce qui est excessif. La conclusion est que les médias s’abreuvent d’insignifiance. Ce fait de société n’a rien de " juste ". En effet, le rôle attendu des médias est plutôt d’informer et de permettre l’échange des opinions. Or, la dérive actuelle généralisée est de chercher " le buzz ", le " clash ", la polémique, la petite phrase assassine, et de la propager ad nauseum sur tous les plateaux télévisés.

Il n’est pas " juste " de donner un écho et une ampleur non mérités (hum... le masculin l’emporte...) à ce qui n’est pas de l’information de premier plan et qui ne fait pas l’objet d’un débat argumenté, structuré, réfléchi. Les médias en cette affaire ont été instrumentalisés par quelques-uns, au premier rang desquels on compte l’opportuniste Manuel Valls.

Quid des sages et des personnes modérées qui ont longuement pensé ces questions et dont la parole nous serait utile, dont la parole est " juste " ?

A qui profite ces coups d’éclats ?

Aux opportunistes et aux tiroirs-caisse des médias !

Je voudrais donner un dernier exemple - rapidement - avec le mouvement " hstag-balance-ton-porc ".

Il y a bien une légitimité fondamentale à exprimer les souffrances et injustices commises par quelques hommes. Mais on peut le voir aussi, les " chasses aux sorcières " ont entraîné des excès et des conséquences parfois disproportionnés.

Ce qui est " juste ", parce que utile, c’est la part des plaintes en justice qui sont en augmentation.

Ce qui ne l’est pas, c’est la délation. Ce sont tous les excès de revanche ou de vengeance qui produisent des résultats opposés au but recherché, à savoir la justice.

Il serait " juste " que les victimes aient des lieux d’écoute plus nombreux et adaptés et qu’une prévention efficace limite les dégradations des situations au fil des ans.

En effet, quoi de plus " juste " que de prévenir en amont ?

Intervenir quand il est trop tard peut certes permettre à des personnes opportunistes de montrer « leur vertu », mais " mieux vaut prévenir que guérir ". Ce proverbe est de tous temps une vérité très juste. Pour qu’elle soit encore plus juste, elle demande à être étendue à tout : dans le champ de la prévention des risques au travail, par exemple, comme le reportage chez Lidl nous l’a montré tout récemment.

Pour une cordée " juste " !

Enfin, on ne saurait trop conseiller à notre président de porter un regard " juste " sur « la cordée des citoyens » de ce pays.

Pour qu’une cordée soit " juste ", il convient que tous et toutes consentent à l’effort exigé qui doit être proportionnel à leurs capacités et vertus. Exiger peu - voire rien du tout - de ceux qui capitalisent toujours plus d’argent n’a rien de " juste ".

Sans parler même de fiscalité, c’est l’effort qui doit être réparti " justement " au sein de cette cordée, pour que personne ne soit en situation de lâcher la corde de la solidarité humaine, soit parce qu’il n’en peut plus et qu’il s’en trouve exclu, soit parce qu’il veut se la jouer " solo " en allant dans les " paradis fiscaux ".

Alors, nous pourrons voir dans le mot " cordée " un beau mot, qui évoque le mot " cœur " et le mot " s’accorder ".

Pour que cette " cordée " soit juste enfin, il faut le courage.

Car le courage est le cœur allié à la volonté juste.

Taverne

AgoraVox