Qu’est-ce qu’être de gauche ? Qu’est-ce que la gauche ? Quelle est sa vocation ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

Qu’est-ce qu’être de gauche ? Qu’est-ce que la gauche ? Quelle est sa vocation ?

D’habitude, on oppose " la gauche " et " la droite " car elles sont rivales. Leurs thèmes idéologiques varient dans le temps et peuvent " changer de camp "… Non, ce qui les différencie, c’est la fonction particulière que chacune remplit, et qui sont complémentaires.

En démocratie, " la droite " et " la gauche " sont des partenaires et non des adversaires, chacune dans sa fonction propre.

En définitive, quelle est la vocation de " la gauche " dans un régime démocratique ?

Il s’agit ici de " la gauche qui gouverne ", sinon elle ne sert à rien en laissant les autres décider à sa place.

Je récuse les définitions habituelles, soit idéologique, soit « d’économie distributive », soit même « de progrès » car il faudrait encore définir ce progrès.

Non, je définis " la gauche " (de gouvernement) par la fonction qu’elle remplit ; que, seule, elle remplit et peut remplir. Cette fonction est celle de l’adaptation générale de la société et de l’État dans leurs structures profondes institutionnelles et dans leur fonctionnement, au monde qui vient, tel qu’il vient.

Car la société, le monde, et les individus au sein de ces sociétés et de ce monde, évoluent sans cesse, jusqu’à atteindre parfois des mutations difficilement interprétables et maîtrisables.

C’est là, à mon avis, la vocation de " la gauche " : inventer les formes du monde qui vient pour que nous le maîtrisions au lieu de le subir dans la souffrance et le malheur.

Si " la gauche " est incapable d’ « inventer » ce monde " en devenir ", personne ne le fait à sa place.

" La droite " est conservatrice. Je cite la définition d’Alain-Gérard Slama parue dans " Le Monde " du 27-04-2017 :

« Le propre du tempérament " de droite " a été de remplir la fonction du conservatisme. Or, le camp " conservateur " s’est constamment divisé sur la question de savoir jusqu’à quel point les leçons de l’expérience – sa seule doctrine – lui permettaient d’entériner le mouvement des réformes.

C’est ainsi que les " conservateurs " se sont lentement ralliés à la République, à la laïcité et à l’évolution des mœurs.

En revanche, il a toujours existé entre le " conservateur " et le " réactionnaire ", une incompatibilité fondamentale. La réaction consiste dans un rejet radical de la modernité ; son aspiration à une restauration révolutionnaire du passé est en rupture avec la psychologie du " conservateur " ».

Cette définition de " la droite " montre qu’elle n’a pas les moyens d’inventer l’avenir ; elle se contente d’entériner les réformes, aussi, seule " la gauche " peut le faire… et n’arrive pas à le faire depuis les mutations radicales intervenues à la fin des « 30 Glorieuses », à la fois économique, " sociale-sociétale " et politique.

Les réformes entreprises par " la gauche " à partir de 1981 prolongent le monde des « 30 Glorieuses », elles n’inventent pas le monde " post-30 Glorieuses ". " La gauche " continue de penser l’économie selon le modèle " tayloriste " des " 30G " alors que l’économie est devenue globale.

La façon de traiter l’emploi dans ce modèle " tayloriste " est totalement obsolète dans la nouvelle économie globalisée. Les lois " Auroux " auraient été formidables pendant les 30G, mais elles ont été votées dix ans après leur fin, elles ne répondaient pas à la nouvelle condition salariale qui s’individualisait radicalement.

Les salariés sont de plus en plus isolés, seuls, sans défense, face à des entreprises elles-mêmes confrontées au bouleversement de leur modèle économique auquel elles doivent s’adapter pour survivre.

Et cette mutation économique a entraîné la mutation territoriale, les solutions des 30G sont devenues inopérantes.

Les travaux des économistes Pierre Veltz et Laurent Davezies en rendent compte. Ils montrent que l’économie « tayloriste-centre/périphérie » des 30G a muté en une économie globalisée, polarisée dans les métropoles, ce qui a entraîné une dés-industrialisation massive des territoires, les privant de ressources, d’emplois, d’activités.

Mais, en parallèle, s’est développée une « économie résidentielle » alimentée par tous les transferts sociaux " publics " et " privés ", et qui représente 75 % du PIB et des emplois, contre 25 % pour « l’économie globalisée » en concurrence avec le monde entier.

Pendant les 30G, les territoires produisaient leur revenu, aujourd’hui ils accaparent un revenu produit ailleurs. Et c’est cette « économie résidentielle » qui lutte le mieux contre la pauvreté et le chômage, et non les territoires très productifs.

Ces mutations passent par l’Union européenne, mais comment ?

La solidarité collective s’exerce au niveau national. Elle est massive, 57 % de « prélèvements obligatoires » en témoignent. Ils sont 20 fois plus importants que les fonds européens pour le développement régional.

La solidarité collective elle ne peut pas être « européenne ». On en a besoin de l’UE pour se projeter dans le monde, pour accroître notre puissance commune, pour peser dans « le concert international », pour avoir « un marché commun » qui donne à nos économies l’ampleur qu’elles ne pourraient avoir isolément.

Mais n’attendons pas de « l’Europe » qu’elle redistribue comme les « États-providence » ; elle ne le peut pas car elle n’a pas de budget et les diverses populations nationales n’acceptent pas de payer ou de cotiser pour d’autres.

En définitive, " la gauche " échoue parce qu’elle est conservatrice.

Elle est incapable d’imaginer la nouvelle organisation socio-économique et politique adaptée au monde contemporain pour que nous puissions y vivre sereinement en sécurité sociale, économique et civile.

« Être de gauche » consiste à imaginer l’organisation future de la société et du monde dans une égalité toujours croissante. Et le conservatisme de " la droite " l’empêche d’avoir la faculté d’ « inventer » le futur.

Si " la gauche " n’invente pas l’avenir, personne ne peut le faire à sa place…

La fonction de " la gauche " d’inventer l’avenir est évidemment beaucoup plus difficile à remplir que celle de " la droite " de conserver, il est donc normal que son échec soit plus fréquent.

La « conservation » est facile, mais elle se heurte à l’évolution de la société ainsi que celle de l’économie qui subvertissent l’ordre précédent. En conséquence, j’estime normal que " la droite qui conserve " gouverne plus souvent et plus longtemps que " la gauche " qui invente.

Socialisation individualiste dans la mondialisation

L’individualisation est le caractère le plus prégnant de la nouvelle société, avec une perte de sécurité sociale et économique, non que cette individualisation ait tellement crû dernièrement, mais parce que les derniers vestiges grégaires de la société antérieure ont disparu.

Or, c’étaient ces structures grégaires qui sécurisaient les individus. En leur absence, « l’État-providence » ne suffit pas à les remplacer. Il faudrait reconfigurer l’ensemble des structures étatiques et sociales pour qu’elles répondent à ces nouveaux besoins fondamentaux.

Il faudrait reconsidérer le rapport entre l’État sous ses différentes formes avec la société. Il faudrait se poser la question des rôles, de l’État d’une part, de la société d’autre part, et de leur rapport.

De plus en plus, depuis quelques siècles, l’État a pris tout le pouvoir. Or, l’État ne socialise pas, c’est la société qui socialise, la société qui n’a plus de pouvoir.

L’État ne socialise pas car la socialisation se réalise par l’identification à des personnes précises, alors que l’État est une structure dont les agents remplissent leurs fonctions d’une manière impersonnelle.

La police, la justice, l’administration, l’Éducation Nationale même, ne socialisent pas. Et dans « l’évolution-mutation » récente, c’est la socialisation qui pose problème ; socialisation civile et socialisation professionnelle liées entre elles.

L’État est impuissant dans ce rôle et la société est privée de tout pouvoir. Les familles sont seules face au monde « globalisé ».

En prenant tout le pouvoir, l’État n’a qu’un moyen d’action, l’économie : il donne à chacun, des droits, des prestations. Mais il ne peut donner " tout à tout le monde ", il établit donc des statuts différenciés, inégalitaires.

« L’État républicain démocratique » structure l’inégalité sociale. Mais le pire, c’est qu’en assignant chaque individu à des droits sociaux particuliers, les uns à côté des autres, il empêche ces individus d’exercer entre eux la solidarité collective mutuelle qui, elle, les sécuriserait réellement.

Tant qu’il demeurait encore des structures grégaires cela semblait encore aller ; maintenant qu’elles ont disparues, cela devient dramatique.

La vie démocratique nécessite des échanges que l’altérité " droite-gauche " permet

Mais pour que ces échanges soient fertiles, il ne faut pas se focaliser uniquement sur l’opposition entre elles motivée par la concurrence électorale. Il faut dépasser cet antagonisme pour que la pratique démocratique soit efficace et rende les services que les citoyens attendent.

En démocratie, la fonction de " la gauche " est d’inventer « le réel du demain », tandis que celle de " la droite " est de le conserver.

Par exemple, " la gauche " invente la " Sécurité Sociale " et " la droite " la conserve, sinon elle serait perdue. Si l‘une détruisait ce que fait l’autre, le pays serait en ruine.

Heureusement qu’elles sont complémentaires dans notre intérêt à tous. Toute vie est échange, sans échanges les organismes vivants dépérissent et meurent. Pour qu’il puisse y avoir des échanges, il faut que l’altérité des acteurs soit établie, et d’autant plus dans la démocratie qui est le système social, culturel, politique et économique de notre modernité.

" La droite " et " la gauche " sont les deux jambes qui permettent la marche de la société démocratique, supprimer l’une ou l’autre l’handicape.

Il faudrait reconfigurer l’ensemble des institutions pour éviter l’affrontement idéologique systématique qui se contente de l’apparence superficielle des propositions.

Il faudrait pour cela que d’autres acteurs interviennent qui ne soient pas déterminés par les mêmes idéologies, il faudrait que les échanges et discussions ne soient pas seulement électoraux qui favorisent les clivages artificiels.

Il faudrait considérer la démocratie autrement que " politicienne ".

Jean-Pierre Bernajuzan

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