Putsch au Soudan : " El-Béchir était devenu un fardeau trop encombrant pour son entourage "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Putsch au Soudan : " El-Béchir était devenu un fardeau trop encombrant pour son entourage "

Omar el Bechir n’est plus le président du Soudan. Ici Khartoum, le 11 avril dernier. - STRINGER / ANADOLU AGENCY

Omar el-Béchir est tombé. Fin d’une époque où, selon l’adage, il faut que tout change pour que ne rien ne change ? Entretien avec Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du Soudan.

La « Cour pénale internationale » (CPI) voulait l’embastiller à La Haye mais, après trente ans de règne, c’est l’armée soudanaise qui s’en est chargée. Sans que l’on sache si elle livrera jamais Omar el-Béchir, désormais président déchu de l’immense Soudan, à la justice internationale.

Avec la chute de l’ancien militaire et médiocre politicien réclamée depuis des semaines par des dizaines de milliers de manifestants, une page semble se tourner. Mais, sous la houlette de l’armée, les dignitaires du régime, pour l’heure, restent en place.

Révolution en trompe l’œil ?

Entretien avec Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du pays.

Marianne : Qui a vraiment précipité la chute d’Omar el-Béchir ?

Marc Lavergne : En vérité, c’est son entourage et depuis plusieurs semaines, sinon plusieurs mois. Le président était devenu un fardeau trop encombrant, surtout dans la perspective qu’il caressait d’être réélu en 2020. Ses anciens compagnons d’armes entendaient lui réserver une sortie relativement honorable, sous forme d’une retraite dorée, en Arabie Saoudite ou ailleurs.

Mais il n’a pas accepté cette perspective.

Du jour où il n’aurait plus été président, et en cas de franchissement des frontières, Omar el-Béchir se serait virtuellement retrouvé dans le viseur de la CPI puisque le mandat international lancé contre lui (du temps du premier procureur de la CPI, Luis Moreno Ocampo, ndlr) pour « crimes de guerre », « crimes contre l’humanité » et « génocide », court toujours.

Il le savait et s’est accroché jusqu’au bout.

Marianne : Qui sont ceux qui l’ont lâché ?

Comme je l’ai dit, ses compagnons d’armes des années 1960, les rescapés de l’époque où Hassan al-Tourabi (ancien chef des " Frères musulmans " soudanais, un temps lié à " al-Qaïda " devenu opposant d’el-Béchir et décédé en 2016, ndlr) était leur mentor à tous.

C’est un cocktail d’anciens islamistes convertis dans " le business ", d’hommes d’affaires, de " technocrates ", de " hauts gradés " de l’armée, avec d’importants réseaux familiaux et tribaux.

Omar el-Béchir était leur « idiot utile ». Il a eu son utilité pour le coup d’Etat de 1989 puis ils s’en sont servis au gré de leurs intérêts. Personne n’ignore qu’il avait un sens politique très limité… Mais finalement, il ne s’est pas montré si stupide. Il a réussi à survivre assez longtemps, avec une forme d’habileté, notamment celle qui a consisté à chasser Ben Laden du Soudan et à s’attirer les bonnes grâces de la CIA

Marianne : Correspondait-il au cliché du tyran frauduleusement enrichi ? On parle d’une fortune évaluée à 9 milliards de dollars.

Je connais sa famille et, somme toute, en apparence, elle vivait dans des conditions relativement modestes. Lui-même affichait un train de vie sans grande ostentation.

Marianne : Est-ce une victoire " en trompe l’œil " pour les dizaines de milliers de Soudanais mobilisés depuis des semaines. Le régime va-t-il simplement se perpétuer sous une autre forme ?

La situation m’apparaît un peu plus complexe et cette « victoire » encore riche de potentialités. Si tant de Soudanais ont manifesté dans les rues de Khartoum et d’autres villes, c’est parce qu’ils y ont été conviés. Par des partis politiques, des syndicats, des associations qui ont fait preuve d’un sens de l’organisation et d’une stratégie très impressionnantes.

Je pense qu’il y a un projet politique derrière et les caciques qui se sont débarrassés du président vont devoir en tenir compte. Le retour à l’ordre brutal des casernes et du strict code islamique ayant suivi le coup d’Etat me semble a priori exclu.

D’ailleurs, un certain changement peut parfaitement convenir à une partie de l’élite du régime, ceux auquel le marasme économique a fait perdre des revenus et qui savent que la répression féroce ne fait pas rentrer l’argent

Marianne : Pour certains observateurs, ce sont les classes moyennes qui sont descendues dans la rue, pas les plus pauvres.

Encore faut-il savoir ce que l’on entend par " classes moyennes " au Soudan…

D’abord, on peut affirmer qu’il ne s’agissait pas des paysans. Par définition, ceux-là sont dans les campagnes et arrivent grosso modo à assurer leurs besoins basiques.

Les manifestations ont mis en évidence un phénomène qui a commencé dans la précédente décennie et n’a depuis cessé de s’accélérer : l’urbanisation galopante du pays.

On construit partout et il y a eu création de beaucoup d’emplois dont les titulaires ont besoin " de cash ", au jour le jour. Or ce " cash " est venu à manquer. Je ne sais pas si on peut les qualifier de " classe moyenne ". Ils ont le niveau de l’école élémentaire, peut-être du lycée, et sont bien sûr aussi rejoints par les étudiants. Mais ils sont avant tout des urbains, en recherche permanente de liquidités. Quant au " lumpen " ou aux pauvres, ceux des bidonvilles ou des banlieues situées à 10, voire 20 kilomètres, effectivement ils n’étaient pas beaucoup dans la rue. Par impossibilité physique ou parce que les batailles de pouvoir ne les concernent pas…

Marianne : Que va-t-il se passer au Darfour ?

Je pense que la guerre va se terminer. Tout le monde y a intérêt. Froidement dit : outre les vies humaines, trop d’argent a été dilapidé dans ces conflits.

Marianne : Et la grande réconciliation entre le Nord et le Sud ?

Il ne faut pas aller trop vite en besogne. Les « Sudistes » restent méfiants par rapport au pouvoir central. Ils ont vu les manifestations de Khartoum à la télé et se sont dit : « Bien, vous protestez, mais quand le sang coulait sur nos terres, où étiez-vous ? »

Propos recueillis par Alain Léauthier

Marianne