Propos « racistes » sur les Bleus avant la finale du Mondial : Igor Stimac est-il vraiment plus à blâmer que Vikash Dhorasoo ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

Propos « racistes » sur " les Bleus " avant la finale du " Mondial " : Igor Stimac est-il vraiment plus à blâmer que Vikash Dhorasoo ?

Les " grands médias " perdent de leur crédibilité auprès d’une partie du public, non pas tant du fait des fausses nouvelles qu’ils diffusent - cela reste assez marginal - mais plutôt du fait de leur manque d’objectivité, de leur parti pris non assumé et pourtant très visible, de « l’idéologie » qu’ils véhiculent en dépit d’une " neutralité " revendiquée.

Illustration avec une polémique de fraîche date.

Dérapage

Le 14 juillet, le " Huffington Post " publie un article intitulé : « Coupe du monde 2018 : l’ex-joueur croate Igor Stimac fait une sortie raciste sur le pays d’origine des joueurs français ».

En quoi consiste donc cette sortie « raciste » - et même « odieuse », « minable » et « nauséabonde » - également dénoncée par " Le Parisien ", " BFM-RMC ", " So Foot " ou encore " TF1 " ?

L’ancien défenseur croate, nous dit-on, a pointé du doigt les origines des joueurs et leur légitimité à représenter la France. Il a notamment fait la liste " des Bleus " et de leurs pays d’origine en posant la question suivante sur " Facebook " :

« Quelqu’un sait contre qui exactement on joue la finale ?

Kimpembé (Congo), Dembélé (Mauritanie), Sidibé (Mali), Umtiti (Cameroun), Pogba (Guinée), Tolisso (Togo), Matuidi (Angola), Kanté (Mali), Nzonzi (Congo), Mbappé (Cameroun), Mendy (Sénégal), Mandanda (Congo), Fékir (Algérie) ».

Le " post " a depuis été supprimé de son compte.

Lors d’une interview pour l’agence " Anadolu ", ce 14 juillet, Igor Stimac a ajouté :

« Nous affrontons la République de France et le continent africain. Donc ce sont les 11 meilleurs, les plus talentueux, parmi un milliard de personnes, et de l’autre côté, nous sommes quatre millions [population croate]. Ce ne sera pas facile, mais nous devons tous être derrière l’équipe et l’aider. »

Admettons que le message de Stimac aient quelques relents racistes, d’autant qu’à l’exception de Steve Mandanda (né à Kinshasa au Congo) et de Samuel Umtiti (né à Yaoundé au Cameroun), tous les joueurs tricolores sont nés en France et pourraient être dispensés d’être constamment ramenés aux origines de leurs aïeux.

Mais comparons-le à d’autres propos, très similaires, publiés quelques jours auparavant dans " la grande presse " et qui n’ont pas été dénoncés pour leur racisme - bien au contraire.

La 6e équipe africaine ?

Le 3 juillet, " Courrier international " publie un article intitulé : « Vu du Burkina Faso. Vive la France, “ sixième équipe africaine ” du Mondial  ! »

On nous apprend qu’après l’élimination prématurée des équipes africaines de la Coupe du monde, la presse du Burkina Faso se réjouit des bons résultats de l’équipe française, composée « d’au moins 16 joueurs d’origine africaine ».

Le quotidien burkinabé " Aujourd’hui au Faso " fait « les comptes » :

« Sur les 23 joueurs retenus par le sélectionneur Didier Deschamps, pas moins de 16 joueurs sont originaires d’Afrique, dont 2 du Maghreb. »

Résultat, nous dit-on, « l’Afrique est encore en compétition dans cette Coupe du monde russe via ses fils ».

Un autre journal de Ouagadougou, " Le Pays ", note que « certains placent leur espoir dans l’équipe de France, qualifiée par nombre d’Africains, avec un peu d’humour, sur les réseaux sociaux, de " 6e équipe africaine " et cela à cause des origines de bon nombre de joueurs français. »

Le quotidien cite pêle-mêle Kylian Mbappé et Samuel Umtiti (d’origine camerounaise), N’Golo Kanté (d’origine malienne), Blaise Matuidi (d’origines angolaise et congolaise), Paul Pogba (guinéen d’origine), Nabil Fekir (d’origine algérienne).

La presse burkinabaise fait donc exactement la même chose que Stimac : elle compte les joueurs d’origine africaine dans l’équipe de France même s’ils n’ont aucun lien direct avec l’Afrique et qu’ils n’ont jamais vécu ailleurs qu’en Europe, au point de considérer que cette équipe peut légitimement représenter l’Afrique.

Évidemment, il y a une différence entre les deux approches : les uns se réjouissent de cette composition des Bleus, quand les autres semblent plus circonspects.

Ce n’est donc pas tant le fait d’aller chercher les origines étrangères des joueurs qui ferait le racisme, pas plus que le fait de dire qu’ils représentent un autre pays que la France, mais c’est le caractère " bienveillant " ou " malveillant " de cette remarque.

Des propos également scandaleux ?

C’est ainsi que, le 4 juillet, dans " L’Express ", Plantu pouvait, sans être suspecté de racisme, faire - lui aussi - ses comptes en affirmant que « 78 % des footballeurs de l’équipe de France » étaient « d’origines migratoires ».

Manifestement, c’était pour s’en réjouir.

Si un tel dessin passe " comme une lettre à la Poste " dans notre presse, il a toutefois attiré les foudres de la journaliste Noémie Halioua. Sur Twitter, elle lance :

« Le courant " progressiste " a atteint un tel niveau de folie qu’il se fourvoie dans la même idéologie que les pires réactionnaires.

Par exemple, ils trouvent judicieux de remarquer " l’origine " des footeux de l’équipe de France, exactement comme les racistes. " Bybye " l’intégration comme facteur d’émancipation, " bybye les idéaux républicains de " libre arbitre ", de choix. Voilà une nouvelle assignation identitaire bon chic bon genre. (...) Ne pourrait-on pas simplement dire qu’ils sont français ? »

Le 6 juillet, " Géopolis Afrique ", le site de " France Télévisions " qui décrypte l’actualité en Afrique, publie un article intitulé : « Coupe du monde 2018 : pourquoi les Bleus sont la 6ème équipe africaine ».

Lorsque cet article est diffusé sur " Twitter ", son titre choque et les commentaires assassins ne tardent pas à pleuvoir :

« euh ... Vous avez été piraté par Radio Courtoisie ? »

« Convergence des luttes entre racialistes de gauche et de droite. »

« Vous avez été rachetés par le Qatar en douce et vous vous transformez en AJ+ ? »

« Distorsion complète de la réalité. Tous ces joueurs sont français né en France. Ils ont grandi dans l’école française et ont su saisir les opportunité que ce pays leur a donné. Bravo à ces français quel que soit la couleur de leur peau. »

« Ah zemmour est chroniqueur chez " France info " maintenant, c’est bon a savoir »

« Bande de fils de putes. Supprimez ça espèce de dégénérés »

« C’était bien la peine de critiquer Zemmour et Le Pen pour au final leurs donner raison. »

« Supprime. »

Le " tweet " sera supprimé et le titre de l’article modifié : « Coupe du monde 2018 : pourquoi l’Afrique va soutenir l’équipe de France ». L’URL continue d’attester du titre initial :

La journaliste Falila Gbadamassi note ceci :

« La plupart " des Bleus " ont des parents d’origine africaine ou sont nés sur le continent. Quelques exemples : Steve Mandanda est né à Kinshasa, en République démocratique du Congo. Tout comme Samuel Umtiti qui a vu, lui, le jour à Yaoundé, au Cameroun.

Les parents d’Adil Rami sont marocains ; ceux de Paul Pogba, guinéens. Blaise Matuidi est né de parents angolais. Nabil Fekir est " franco-algérien ", tout comme N’Golo Kanté qui a la double nationalité française et malienne. Ousmane Dembélé a des origines malienne, sénégalaise et mauricienne. Steven Nzonzi est un métis " franco-congolais ", à l’instar de Corentin Tolisso qui est " franco-togolais " et Kylian Mbappé, star " des Bleus " consacrée depuis France-Argentine, est né d’un père d’origine camerounaise et d’une mère d’origine algérienne. »

Et elle cite ce " tweet " qui ressemble grandement à celui d’Igor Stimac :

KNOXPETE @KnoxTainment

Some French Squad Players and their Heritage :

Paul Pogba - Guinea

Samuel Umtiti - Cameroon

N’Golo Kante - Mali

Blaise Matuidi - Angola

Kylian Mbappe - Cameroon

Ousmane Demele - Mauritius

Whether you like it or not FRANCE is the 6th African Country at #WorldCup #FRAARG
20:27 - 30 juin 2018

La France - comme on le voit - est qualifiée de « sixième pays africain à la Coupe du monde ». L’auteur de ce " tweet " étant nigérian, on suppose que le propos est " bienveillant " ; le même " tweet ", émanant d’un Croate, serait très certainement perçu comme " malveillant " et raciste.

L’idée que l’équipe de France est, à sa façon, une équipe africaine est également propagée par " AJ+ ", la succursale branchée " d’Al-Jazira " :

AJ+ français

@ajplusfrancais

Qui vous dit que l’Afrique est éliminée du Mondial ? 🤔Depuis les 8e de finale, beaucoup de supporters et supportices africain·e·s soutiennent la France 🇫🇷, considérée comme la “6e équipe africaine”. 🌍 #CM2018 #FRAURU #URUFRA
17:00 - 6 juil. 2018

Rien de très surprenant lorsque l’on sait l’obsession d’ " AJ+ " pour la notion de race, « utilisée comme un critère fondamental de lecture de tout ».

Procès d’intention

Ainsi, Igor Stimac est accusé de racisme pour avoir tenu très exactement les mêmes propos que " France Télévisions " et " L’Express ", ou encore la presse burkinabaise, relayée (sans critique) par " Courrier international " et " AJ+ ".

Seule l’intention supposée du propos change : étant " blanc " et supporter d’une équipe complètement " blanche ", on suppose que Stimac est animé d’une mauvaise intention en faisant remarquer la grande diversité des origines " des Bleus ".

Ce qui est en effet " assez probable ".

Mais, comme le déplore le site " Sports ", « Igor Stimac n’a pas jugé bon de s’expliquer sur le sujet », ce qui ne nous permet pas de savoir avec certitude quelle était son intention.

Contrairement à l’ancien rugbyman australien David Campese, qui avait fait la même remarque sur les origines " des Bleus ", avant de préciser qu’il voulait seulement mettre en valeur le côté « mondial » du football actuel.

Il n’est pas impossible que Stimac ait simplement voulu signifier que le « creuset français » - du fait de l’ancien empire colonial et de " la francophonie " - était beaucoup plus vaste et riche que le croate, ce qui rehaussait le mérite des siens.

La Croatie n’a pas " une belle couleur " ?

En tout cas, on voit bien que deux modèles de société sont possibles et s’affrontent ; l’un multi-ethnique, l’autre plus " homogène ". Et l’on voit bien que la tolérance est difficile entre leurs tenants.

Les uns - dont fait peut-être partie Stimac - voudraient que l’homogénéité règne partout ; les autres que la diversité s’impose universellement.

A mon sens, ce sont deux erreurs.

Il est sans doute bon que les deux types de sociétés existent, à l’échelle du monde, de l’Europe, et au sein d’un même pays ; entre des campagnes assez " homogènes " et des grandes villes plus diverses, par exemple. Vouloir tout unifier, dans un sens ou dans l’autre, est totalitaire.

A l’aune de ce que je viens de dire, on comprendra que les propos tenus par l’ancien footballeur Vikash Dhorasoo, le 12 juillet sur la chaîne " L’Équipe ", m’aient quelque peu heurtée. On lui demande si la finale " France-Croatie " le fait rêver ; voici sa réponse :

« Non, j’ai l’impression que c’est tout ça pour ça. Nous, entre Européens. (...) Moi, je rêve un jour de voir une équipe africaine aller très loin, en finale de Coupe du monde, une équipe asiatique. J’ai bien aimé la Belgique contre la France, c’était " Blacks-Blancs-Beurs ", l’un en face de l’autre, c’était assez joli. J’aurais évidemment rêvé du Brésil, pourquoi pas de l’Allemagne. »

L’animatrice, Estelle Denis, lui fait remarquer : « L’Allemagne, c’est comme la Croatie, vous voyez... »

Et Dhorasoo de répondre : « Ben non, elle a une belle couleur l’équipe d’Allemagne, avec beaucoup de métissage, beaucoup de mixité. Voilà, moi, c’est ce que j’aime dans la vie et dans le foot aussi. »

Autrement dit, Dhorasoo n’aime pas l’équipe de Croatie ou, du moins, n’est pas « enthousiasmé » par elle, car elle n’est pas " Blacks-Blancs-Beurs ", car elle n’est pas métissée, car elle n’a pas, à ses yeux, une « belle couleur ».

Ne devrait-on pas être aussi choqué par ce type d’intolérance, exprimée en toute « bonne conscience » par Vikash Dhorasoo, que par celle que l’on prête à Igor Stimac ?

On aura sans doute fait un grand pas lorsqu’on aura admis la pluralité irréductible des sociétés et les mérites - comme les tares - de chacune d’entre elles. On peut aimer à la fois les " couleurs variées " des Français et celles, plus " uniformes ", mais aussi belles, des Croates.

En attendant que ce message entre dans les têtes, « Vive la France et allez les Bleus ! »

Taboola

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