Producteur " passé à tabac " à Paris : la préfecture de police dans "l’œil du cyclone "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Producteur " passé à tabac " à Paris : la préfecture de police dans " l’œil du cyclone "

Michel, le producteur de musique, " passé à tabac " par des policiers. (Photo by Aurore MESENGE / AFP)

Jusqu’où remonteront les enquêtes sur les violences policières en cours ?

Provoqueront-elles la grande " remise à plat " que réclament certains depuis des mois, notamment à Paris ?

La " maison police " est en ébullition.

Un vent mauvais.

La vidéo diffusée jeudi 26 novembre par le site d’information " Loopsider " et montrant un producteur de musique roué de coups par des fonctionnaires de police dans l’entrée d’un studio d’enregistrement du 17ème arrondissement de Paris a été vue par plus de 15 millions de personnes.

La violence des images a déclenché une vague d’indignation sans précédent, jusqu’aux joueurs de l’équipe de France de foot, Antoine Griezmann et Kylian Mbappé en tête...

« On m’a dit " sale nègre " plusieurs fois et en me donnant des coups de poing  », a dénoncé la victime, Michel Z., en venant porter plainte jeudi au siège de « l’Inspection générale de la police nationale » (IGPN).

https://www.marianne.net/societe/en-2019-les-saisines-de-l-igpn-ont-augmente-de-237-dont-plus-de-la-moitie-pour-des

Sur " France 2 " jeudi soir, dans le but " d’éteindre l’incendie ", Gérald Darmanin a promis la révocation de quatre fonctionnaires et dit qu’ils avaient " sali l’uniforme de la République ".

" Les collègues semblent avoir complètement pété les plombs "

Jeudi après-midi, le commissaire du 17e arrondissement a convoqué les quatre policiers de son secteur pour leur retirer leurs armes et cartes de transport, leur signifiant leur « suspension ».

Ils doivent être entendus en « garde à vue » ce vendredi par l’IGPN.

« Quand on voit les images de la vidéosurveillance, elles sont consternantes, les collègues semblent avoir complètement " pété les plombs " », confie un policier parisien " outré et dégoûté ".

Selon nos informations, la version des trois policiers en patrouille à leur hiérarchie diffère sur plusieurs points de celle de la victime : " Ils affirment que voulant interpeller Michel Z. alors qu’il allait rentrer dans un immeuble sans masque, celui-ci les aurait insultés ", confie un syndicaliste.

S’en suit alors une altercation, leur volonté de le faire sortir du hall, des coups que rien n’explique vraiment sur les images …

Le tout filmé par une caméra de vidéo-surveillance, dont les fonctionnaires ignorent l’existence, mais qui enregistre la scène sans la bande-son.

" Effet tunnel "

« Concernant les insultes racistes, c’est " parole contre parole " », disent les policiers.

Les seuls éléments factuels sonores dont disposera l’IGPN pour tenter de comprendre ce qui a pu se passer seront les messages de la patrouille sur les ondes du " 17 " de demandes de renfort : " Priorité, priorité ", " renforts urgents " ont-ils lancé, provoquant l’arrivée sur place de nombreux soutiens.

" S’ils avaient conscience de commettre une bavure gratuite, ils n’auraient pas appelé tous ces renforts ", analyse un policier de terrain, persuadé que s’ils l’ont fait, c’est qu’ils ont perçu une situation de danger.

" D’ailleurs, le geste absurde de celui qui jette une grenade à l’intérieur, tout de suite en arrivant, montre bien l’état d’esprit dans lequel sont les renforts, persuadés que des collègues étaient malmenés. "

Devant leur hiérarchie, les policiers de la patrouille initiale ont certifié qu’ils se sont sentis menacés par un groupe de huit personnes, même si à ce stade strictement rien, sur les vidéos existantes, ne vient expliquer leurs coups

" Ils assurent aussi que lors de l’intervention, l’un d’eux a eu l’impression qu’une main se posait sur son arme et qu’on tentait de la prendre, ce qui ne se voit pas à l’image ", ajoute une " source " informée.

« Tout cela, c’est l’exacte définition d’un " effet tunnel ", une situation qui dégénère sans que personne ne réalise qu’il faut dire " stop " et tout arrêter », analyse un syndicaliste policier, " médusé " devant la violence des images.

Autre inconnue à ce stade, pourquoi a-t-il fallu attendre jeudi et la diffusion de la vidéo sur le site " Loopsider " pour que les " machines " judiciaires et administratives se mettent en route ?

Selon nos informations, dès lundi, au " plus haut niveau " de la préfecture, un signalement était remonté qu’une opération de police avait " mal tourné " dans le XVIIe.

Mais alors pourquoi ne pas avoir pris l’initiative d’une enquête IGPN aussitôt ?

N’est ce pas une nouvelle fois la preuve que seules des images extérieures à la police parviennent à provoquer des enquêtes…

Le besoin de " caméras-piétons "

Quoi qu’il en soit, cette nouvelle affaire de violences policières, dans le contexte tendu de la loi de « Sécurité globale », met à nouveau sur le tapis ce que réclament de nombreuses voix depuis des mois, voire des années, et jusque-là en vain.

En priorité, l’équipement de " caméras-piétons " fiables pour chaque policier. Si samedi dernier les trois fonctionnaires avaient eu sur eux, comme c’est le cas dans de nombreuses autres polices dans le monde, des caméras filmant et enregistrant la scène, leur " version " serait aujourd’hui disponible.

Plusieurs syndicats, dont le « Syndicat des commissaires », réclament " à cor et à cri ", que durant leurs 8 heures de services, les policiers travaillent caméra branchée. Et qu’à la fin de leur service, la vidéo de leur vacation soit enregistrée automatiquement, quitte à ce qu’elle soit ensuite effacée et que leurs conditions de visionnage soient encadrées.

" Ceux qui freinent ce processus sont des imbéciles , grince aujourd’hui un commissaire. Non seulement en cas de bavure ces images seraient indispensables pour départager tout le monde, mais le jour où ils auront une caméra sur eux, certains réfléchiront à deux fois avant de faire n’importe quoi. "

Le ministère de l’Intérieur a passé le mois dernier un appel d’offres pour doter la police de " caméras-piétons " en remplacement des actuelles caméras de fabrication chinoise sans autonomie, de qualité déplorable et qui ne servent à rien.

Des patrouilles livrées à elles-mêmes

Autre grief récurent : la formation.

« On a recruté " à tour de bras " des policiers, mais le niveau a tellement baissé que certaines années, on sait bien que la moitié des élèves à la sortie de l’école ne devrait pas être diplômée , révèle un syndicaliste. Et, en plus, alors que le niveau à l’entrée a baissé, au lieu d’allonger la formation initiale, on l’a raccourcie ! »

Autre signe " d’absurdie " dans le monde de « l’Intérieur », l’absence ou la quasi absence de cadre sur le terrain en sécurité publique.

Dans le district de l’Ouest parisien, couvrant le 17e arrondissement, un seul commissaire est en poste actuellement au lieu des 3 effectifs théoriques prévus !

« C’est un " secret de polichinelle ", mais c’est une réalité : sur la voie publique aujourd’hui, il n’y a plus de cadres, ni de commissaire, ni d’officier ! D’abord parce que personne ne veut plus aller en sécurité publique tellement c’est dur et ingrat, ensuite parce que les effectifs disponibles sont occupés au commissariat à des réunions ou des tâches administratives toujours plus nombreuses.

Résultat, dans la rue, les patrouilles de " gardiens de la paix " sont toujours livrées à elles-mêmes »

Un constat partagé ce vendredi matin par plusieurs commissaires qui déplorent " un sous-effectif chronique " en sécurité publique et " un perpétuel déficit d’encadrement ".

" C’est toute une enquête de commandement qu’il faudrait lancer, notamment à la préfecture de police de Paris, pour mettre à plat qui fait quoi et comment les moyens sont répartis », raille un " haut fonctionnaire ", persuadé " par exemple ", que " certains des 800 agents de la puissante direction du renseignement de la Préfecture, pourraient être redéployés sur le terrain ! "

« Il faut oser le dire , ajoute un autre, en sécurité publique, on est " à l’os " en termes d’effectifs, alors que dans d’autres secteurs, les collègues ne sont pas débordés… »

Place de la République : un commissaire échappe à de lourdes sanctions

La puissante « PP », sous les ordres de Didier Lallement, va-t-elle " faire les frais " des deux dernières affaires en cours ?

Outre cette sale affaire du « 17e », la préfecture est sous le feu d’une autre enquête, concernant l’évacuation d’un campement de migrants place de la République, lundi.

Les images de ce soir-là avaient " choqué " jusqu’au ministre de l’Intérieur.

Selon nos sources, le commissaire auteur du " croc-en-jambe " a finalement échappé, ce jeudi, à des sanctions lourdes, initialement envisagées par le ministère de l’Intérieur, en faisant valoir plusieurs arguments.

Admettant un " geste déplacé ", il l’a mis en perspective avec l’ordre donné à son unité de " tenir une rue " pour éviter des débordements en direction de l’Hôtel de Ville.

" Son unité était en sous-effectif complet quand cet ordre lui a été donné par la salle de commandement et dans le mouvement qui s‘en est suivi, il a eu ce geste idiot au final sans gravité ", glisse un proche du commissaire, indiquant aussi que les ordres de la salle de commandement ce soir-là " n’étaient pas forcément tous faciles à suivre ".

Zigzags de Darmanin

D’autres sources assurent que pour cette intervention, les effectifs policiers avaient été " mal calibrés ", mal équipés, et pas toujours très bien orientés durant la soirée.

Aux commandes ce soir-là, « TI 1001 », l’indicatif policier du bras droit du préfet… qui devrait être entendu lui aussi par l’IGPN.

En attendant les suites judiciaires de ces deux dernières affaires en date, l’ambiance policière est morose.

" C’est de plus en plus dur aujourd’hui, il n’y a quasiment pas une interpellation qui se passe bien ", déplore un policier : " Un jour, on nous demande de faire des amendes pour la consommation de drogue, un autre des amendes pour le masque, puis des amendes pour les attestations, et quand ça se passe mal, on est toujours tout seuls ", souffle-t-il.

« Rien ne justifie jamais que des collègues " pètent les plombs ", et tout le monde en pâtit, mais à force de ne rien faire en faveur de la police de terrain, on peut se poser la question : qui jusqu’au ministre et au préfet est aussi fautif de ce qui se passe ? » s’interroge pour sa part un commissaire parisien, " déçu des derniers zigzags de Darmanin ".

C’est clair, la machine " police " a comme " du plomb dans l’aile "…

Laurent VALDIGUIE

Marianne