Prix Nobel : la discrète poétesse Louise Glück éclaire l’Amérique

, par  DMigneau , popularité : 0%

Prix Nobel : la discrète poétesse Louise Glück éclaire l’Amérique

Robin Marchant / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

La poétesse américaine Louise Glück, discrète, à l’œuvre plutôt " pointue ", vient de défier les pronostics du « Prix Nobel de littérature ».

On aurait certes aimé que soit enfin couronné le Hongrois Peter Nadas (" Histoires parallèles ", chez Plon) dont l’œuvre fait à la fois puissamment revivre l’Histoire d’Europe centrale et sonde la sexualité avec une audace rare ; et depuis le temps que l’Espagne n’a pas été récompensée, les romans de Javier Marias (publiés chez Gallimard) méritent d’être encore plus connus.

Mais les choix de l’Académie suédoise ont souvent une dimension subrepticement politique. Celle-ci paraît double cette fois : à usage interne, pour le prestige du Prix, passablement secoué par le scandale de mœurs en plein mouvement " #MeToo " en 2018, suivi en 2019 de la récompense au polémique Autrichien Peter Handke qui soutint Milosevic.

Et, à usage externe, dans le contexte actuel des États-Unis qui ont subi quatre ans d’une présidence qui donne au pays un " Sur-moi " consternant de vulgarité.

Un miroir de haute tenue

On se souvient de la légère consternation des journaux américains en 1949 lorsque fut couronné William Faulkner qui renvoyait au pays l’image peu flatteuse du racisme sudiste et d’une violence toujours latente.

Avec la poétesse Louise Glück, c’est l’inverse.

Le jury du « Nobel » a tendu aux Américains un miroir de haute tenue, d’exigence formelle et thématique, à l’image du titre de son récent recueil : " Nuit fidèle et vertueuse ".

Avec Louise Glück, l’austérité est ardente et lance une nouvelle donne d’écriture, née de l’école dite " objectiviste " dans l’élan des " sixties ".

Celles et ceux qui en Amérique comme en France sont consternés par le retour au pulsionnel qui braque la culture contre la culture, vont souffler, comme souffle la poésie dans les pays de langue anglaise beaucoup plus amplement que chez nous.

Ainsi, si l’on ne trouve pas en France de volumes de poèmes traduits de Louise Glück mais seulement en revues - dont la toujours excellente " Po&Sie " dirigée par Michel Deguy - il suffit d’ouvrir l’équivalent anglais et américain de nos suppléments littéraires pour constater qu’ils sont constellés de poèmes, et plus expérimentaux que " mirlitons ".

Il y a aux États-Unis une " résistance de campus ", de " monastère moderne ", à la déculturation par le glauque qui fait fureur ici et à la tête de l’État américain.

C’est, en même temps qu’à une femme, deux ans après la Polonaise Olga Tcharczuk - elle aussi peu bénie du « conservatisme » au pouvoir - à une auteure " de l’ombre " plutôt qu’à une célébrité établie que l’Académie suédoise a rendu hommage ; comme pour rappeler que la littérature qui compte est celle qui change notre optique sur le monde en changeant la langue, bien que cela ne soit jamais vite admis. Le communiqué d’ordinaire lapidaire du jury du « Nobel » conclut en termes forts : " Personne ne se confronte aux illusions de soi aussi frontalement qu’elle. "

Une place éminente et solitaire

Que dire de la poésie de Louise Glück, de cette langue du dénuement dont on ne sait rien ou si peu de choses ici ?

Il faut remonter à l’année 1996 - c’est dire - pour trouver sur notre versant, français, une courte et très convaincante étude consacrée à cette voix singulière dans une ces publications aussi faibles par leur rayonnement que fondamentales par leur portée intellectuelle, la " Revue Française d’Études américaine ".

« La place de Louise Gluck dans la poésie américaine contemporaine est à la fois éminente - ce qu’est venu attester le " prix Pulitzer " attribué en 1993 pour son recueil " The Wild Iris " - et solitaire  », contextualise Christine Savinel, professeure de littérature américaine à l’Université de " Paris-Sorbonne Nouvelle " dont la curiosité et les recherches se sont fixées (notamment) sur Emily Dickinson.

Quid du grain de la voix ?

" Il y a chez Glück quelque chose de Paul Celan " dont quelques vers extraits du poème " Et la Beauté " justifient aussitôt la comparaison :

" Et les pierres que tu as entassées,

que tu entasses : vers où jettent-elles les ombres

et jusqu’où ? ".

La perte, ici, est un refrain. Elle rythme la phrase.

La douleur ?

Une scansion qu’elle décline en complets. Elle est tantôt un mont (Ararat) tantôt un jardin, privé autant que public.

De même, si le sentiment d’abandon est un drame intime, ce tourment - parce que métaphysique - met en jeu plus que soi ; c’est un mouvement universel.

" A la fois confessionnel et conceptuel, elle joue à pouvoir retrouver une relation immédiate aux choses, au temps et au divin " résume Savinel. On est plus proche de la confidence ou de la confession que du cri. La façon de s’adresser au lecteur murmure plutôt qu’elle ne déclame, sur le mode « presque familier du " je vais vous dire " ».

L’ironie donne régulièrement le ton et la couleur, à cette douleur.

Exemple tragique à l’appui :

" Ma sœur a passé l’essentiel de sa vie sur terre

Elle est née, elle est morte "

(" My sister spent a whole life in the earth

She was born, she was died " " Lost love ").

C’est du côté de " l’instantané photographique ", repère Christine Savinel, type " Kodak ", qu’il faut chercher pour comprendre ce geste et entendre cette poétique. " Une sorte d’énergie de la pauvreté ", voilà ramassée sobrement et superbement, comme un bouquet cueilli dans son propre jardin, la quête de Louise Glück qui ressemble à la fois à une enquête familiale et à l’étude de son fort intérieur.

Jean-Philippe DOMECQ,

Nicolas DUTENT

Marianne