Prix Nobel d’économie : " Esther Duflo fait du mainstream ouvert "

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Prix Nobel d’économie : " Esther Duflo fait du mainstream ouvert "

Le Nobel d’économie a été attribué à un trio de chercheurs spécialisés dans la lutte contre la pauvreté, dont la Franco-américaine Esther Duflo. - JOSEPH PREZIOSO / AFP

Dany Lang, professeur à l’Université " Paris13 " et membre des " Économistes atterrés ", rompt avec le concert de louanges adressé à Esther Duflo, la nouvelle prix Nobel d’économie.

Marianne : L’économiste franco-américaine Esther Duflo vient de recevoir le prix Nobel pour ses travaux sur l’aide au développement. Enfin un sujet social, cela devrait vous plaire, non ?

Dany Lang : D’abord, elle a reçu le prix d’économie de la Banque de Suède et non un « Nobel » proprement dit car il n’y a pas de prix Nobel d’économie.

Mais, au delà de cette précision, n’allez pas croire que le jury s’intéresse désormais à des économistes hétérodoxes. Aucun d’eux ne reçut de prix à l’exception de Joseph Stiglitz mais au titre de ses travaux les plus orthodoxes sur les mécanismes d’incitation par les prix et les asymétries d’information.

Songez qu’au plus fort de la crise en 2011, le jury donna le prix à Thomas Sargent qui a théorisé l’inefficacité des politiques budgétaires et monétaires ! Alors que l’origine de la crise provenait précisément de l’absence de « pilotages économiques » par les États.

Ceci dit, il vaut mieux voir récompenser Esther Duflo, un esprit ouvert plutôt que Jean Tirolle (économiste français primé en 2014, ndlr), déterminé à ne voir émerger sous aucun prétexte des économistes opposés à ses thèses.

Marianne : Esther Duflo réfute comme vous une certaine approche mathématique des sciences économiques qui a participé à faire de la finance la branche toute puissante de la discipline…

Certes, pour autant, son approche très expérimentale comporte quelques limites. Elle ne s’applique pas très bien aux sciences sociales où les agents interagissent en permanence.

Une expérience qui fonctionne dans un village indien ne se réplique pas dans l’Ouest africain, voire dans le village voisin.

En médecine, faire des expériences avec des " groupes-tests " comporte une dimension universelle et autorise une forme d’extrapolation. Mais pas en économie : un groupe social qui fait l’objet d’une expérimentation ne s’isole pas totalement des autres, qui n’en bénéficient pas, sauf à construire des murs.

Par exemple, des expériences sur le RSA peuvent donner des résultats différents selon que les bénéficiaires se trouvent en Alsace ou en Île-de-France, lesquels peuvent dépenser leur RSA dans les régions voisines.

D’ailleurs, toutes les régions n’ont pas expérimenté le RSA avant sa mise en place.

La méthode expérimentale de Duflo aboutit à des conclusions parfois justes, utiles mais très limitées dans leur application.

Ce sont des petits changements à petites échelles.

Marianne : C’est déjà pas si mal ?

Oui, mais de ses travaux on ne peut pas tirer de propositions macro-économiques capables de remettre profondément en cause le cadre de la politique économique dans son ensemble, pour penser les sources mêmes des inégalités sociales et les politiques de grande ampleur nécessaires pour en sortir.

Au fond, Duflo fait du " mainstream " ouvert.

Propos recueillis par Franck Dedieu

Marianne