Privatisation de la Française des jeux : en route vers la plus grande braderie depuis les autoroutes

, par  DMigneau , popularité : 0%

Privatisation de la Française des jeux : en route vers la plus grande braderie depuis les autoroutes

" Je souhaite que la Française des jeux redevienne l’entreprise des Français ", argue Bruno Le Maire. - AFP

La " loi Pacte ", qui prévoit la privatisation de la " Française des jeux " (FDJ), est censée rapporter davantage aux Français, si l’on en croit l’argumentaire du gouvernement. Un pari certainement valable pour les futurs actionnaires mais moins pour l’ensemble des Français, qui vont bien plus probablement y perdre.

« Je souhaite que la Française des jeux redevienne l’entreprise des Français ».

Pour Bruno Le Maire, qui était venu vendre la privatisation de la loterie nationale dans les colonnes du " Journal du Dimanche " le 13 octobre, la démarche relève de l’évidence.

Cette ode à " l’actionnariat populaire " se heurte pourtant à un simple fait logique : l’entreprise publique… appartenait déjà au public, à tous les Français ! Mais le ministre de l’Économie d’Emmanuel Macron était surtout là pour assurer le placement des actions.

Il a ainsi détaillé les conditions financières qui se veulent particulièrement alléchantes : une action gratuite pour 10 actions acquises, pour peu qu’elles soient détenues durant 18 mois et une décote de 2 %. Si le prix unitaire d’une action reste à définir, l’État compte retirer près d’un milliard d’euros pour la vente d’une tranche de 20 % du capital de la FDJ sur les 72 % qu’il détient.

La FDJ, Monopole public

Problème : si, à écouter Bruno Le Maire, les futurs acquéreurs font une bonne affaire, comment le vendeur - l’État - en ferait-il une ?

La question est d’autant plus prégnante qu’à l’instar des sociétés concessionnaires d’autoroutes, ADP comme FDJ sont des monopoles.

Comme les autoroutes, dont la profitabilité est directement liée aux évolutions des tarifs (mal) négociés avec l’État, la profitabilité de ces entreprises dépend pour une large part des pouvoirs publics.

La valeur de la FDJ, qui dépend de sa capacité à générer des bénéfices, est donc très sensible à deux variables qui relèvent de la loi et de la réglementation : la " taxe sur le chiffre d’affaires ", soit la part que l’État prélève sur les mises, et le " taux de redistribution ", soit la part des mises qui retournent aux joueurs via les gains.

Il est aisé de comprendre que plus la " taxe sur le chiffre d’affaires " est élevée, moins la FDJ dégage de bénéfices. C’est le cas aujourd’hui : sur les 15,8 milliards d’euros de mises des joueurs, l’État perçoit un peu plus de 3 milliards d’euros. Ce prélèvement en amont du résultat qui, en son absence, serait de 3,2 milliards, vient donc massivement amputer les bénéfices de la société disponibles pour être reversés aux actionnaires, lesquels culminent à 140 millions d’euros.

Le deuxième flux que l’État perçoit l’est au titre de la fiscalité : une quarantaine de millions via " l’impôt sur les bénéfices ".

Enfin, le troisième et dernier, en tant qu’actionnaire à 72 % : les dividendes qui sont prélevés in fine sur les 110 millions d’euros de résultats après impôt et taxe spécifique. Beaucoup de taxes, un peu " d’impôts sur les sociétés " et un chouia de dividendes, cela est sans incidence tant que l’État demeure l’actionnaire de l’entreprise : qu’il touche via la première, le deuxième ou le troisième indiffère le Trésor.

Mais une fois la FDJ privatisée, cette neutralité disparaîtra.

Or, comme la valeur d’une société se déduit des bénéfices futurs, on comprend l’enjeu du montant de la " taxe spécifique ". A son niveau actuel, c’est-à-dire élevé, la FDJ ne vaudrait " que " 5 milliards.

Dans un cas limite d’une " taxe spécifique " ramenée à 0, sa valeur en serait décuplée, proche de 40 milliards d’euros, selon les méthodes de valorisation financière (on multiplie par 20 une année de bénéfices après impôts, soit près de 2 milliards au taux d’un tiers aujourd’hui pour l’impôt sur la fortune, près de 2,3 milliards quand le " taux d’impôt sur les sociétés " sera ramené à 25 % d’ici deux ans).

Loi " Pacte "

L’autre paramètre déterminant pour la valeur de la société, et qui est le complémentaire du premier, est le " taux de retour aux joueurs ", c’est-à-dire la part des mises qui leur est reversée.

Plus ce taux est élevé, plus les joueurs jouent.

Comme actionnaire de la FDJ, l’État a tout à gagner à augmenter ce taux mais comme garant de « l’intérêt général », il ne peut accepter qu’un nombre important de ses citoyens tombent dans l’addiction aux jeux

La loi " Pacte ", qui encapsule la privatisation de la FDJ, a répondu au second paramètre en imposant une nouvelle autorité administrative " indépendante " : un " gendarme des jeux ". Mais le niveau de la " taxe spécifique " peut être remis en cause chaque année à l’occasion de la " loi de finances ". Avec un risque non nul : si l’État décide de laisser inchangée sa taxe, fixant une valeur faible pour la FDJ, et qu’à l’avenir, cédant à un intense lobbying, il accepte une réforme de l’ensemble du secteur des jeux.

C’est un " secret de polichinelle " : les opérateurs, casinotiers en tête, militent pour la fin des prélèvements sur le " chiffre d’affaires " des jeux au profit de " l’impôt sur les bénéfices ".

L’argument est déjà tout prêt : tout le monde fonctionne ainsi en Europe. C’est moderne !

Dans ce cas, les heureux acquéreurs d’une part de la « Française des jeux » font un double pari.

Le premier est assez logique : le secteur du jeu est en expansion. En 17 ans, le chiffre d’affaires a doublé pour atteindre 48 milliards d’euros en 2017. Malgré sa libéralisation et l’apparition de nouveaux acteurs sur le poker, par exemple, la part de la loterie qui reste aux mains de la FDJ ne s’est pas érodée, aux alentours d’un quart du gâteau, soit 13 milliards en 2017.

De ce seul point de vu, détenir une action de la FDJ est un " ticket gagnant ".

Le second pari mise lui sur l’existence d’un " gros lot " : la modification de la fiscalité des jeux. Que la taxe spécifique sur la FDJ soit ramenée à 0 et la valeur de l’action sera multipliée par 8, par 4 pour une réduction de moitié.

Manque à gagner pour l’État

Et c’est sans compter l’augmentation du " taux de redistribution aux joueurs " qui lui aussi constituerait un troisième " jackpot " pour les actionnaires de la « Française des jeux ».

Mis bout à bout, cela constitue des dizaines de milliards d’euros de manque à gagner pour l’État, et autant en plus pour les futurs actionnaires.

Les précédentes opérations de privatisation rendent très probable un tel scénario pour la FDJ.

Sur la réglementation relative au " taux de redistribution ", la privatisation des autoroutes a montré la faiblesse, voire l’incapacité de l’État à négocier les tarifs des péages qui relèvent pourtant de son pouvoir réglementaire.

A chaque fois, les gouvernements ont donné leur " feu vert " à des augmentations substantielles, allant très au-delà de l’inflation.

Sur la fiscalité, qui ne peut évoluer que dans un seul sens, la baisse : jamais non plus l’État n’a pu corriger l’émergence d’une rente en augmentant les prélèvements, les " émirs du bitume " menaçant d’un recours contre une modification des conditions économiques telles que fixées aux contrats de concession.

Bref, pour les Français qui disposent d’une épargne suffisante pour acheter des actions de la FDJ, cette opération semble constituer un pari 100 % gagnant.

Emmanuel Lévy

Marianne