Présidentielle en Iran : ce que veut le peuple, ce que peut Hassan Rohani

, par  DMigneau , popularité : 10%

Présidentielle en Iran : ce que veut le peuple, ce que peut Hassan Rohani

Ebrahim Noroozi/AP/SIPA

Réélu avec 57 % des voix, avec un taux de participation de 73 %, le président iranien Hassan Rohani s’est engagé à devenir « l’avocat des droits humains ». Le pourra-t-il, alors qu’à Ryad, Donald Trump arme massivement la forteresse saoudienne ?

Deux événements cruciaux se sont produits le même jour, ce 20 mai 2017, et quasiment à la même heure au Moyen-Orient, dans les deux capitales ennemies du monde islamique.

A Téhéran, le président Hassan Rohani, candidat dit « réformateur » à un second mandat, a été réélu pour quatre ans à une large majorité : 57 %, contre 38,5 % à Ebrahim Raissi, son rival dit « conservateur ».

A Ryad, Donald Trump, accueilli triomphalement par le roi Salman, a signé un énorme contrat d’armement avec le royaume saoudien - 110 milliards de dollars - qui, selon les mots du président américain, devra assurer « la sécurité à long terme de l’Arabie face aux menaces iraniennes ».

La limitation des ventes d’armes à Ryad qui bombarde massivement les populations civiles au Yemen, envisagée par Obama, n’est manifestement plus au programme.

« Business et jobs » : Trump a résumé le but du voyage. La dynastie saoudienne était à la fête. Les blondes chevelures au vent des " american ladies ", Melania Trump et Ivanka Kushner, ne pouvaient pas faire oublier que, dans cette oasis féodale, les femmes n’ont que le droit de se taire sous l’abaya.

A Téhéran, en revanche, les tchadors parlent. Ils ont voté en majorité pour un homme qui a promis de tailler un peu, ce qu’il peut, dans le tissu opaque de la tyrannie religieuse. Car, non, l’Iran n’est pas une démocratie : mais la soif d’en devenir une parvient à se faufiler dans les interstices d’un système verrouillé par le Guide et le Conseil des gardiens de la révolution.

Nous le savons de façon éclatante, et sanglante, depuis ces jours de juin 2009 où les Iraniens, en contestant la fraude électorale qui leur imposait à nouveau la présidence obscurantiste d’Ahmadinejad, ont tenté d’infléchir le destin de la république islamique.

La riposte atroce du régime n’a fait, depuis, qu’élargir le fossé entre la jeune société civile et les vieux apparatchiks aux mains de tortionnaires.

La société iranienne veut sortir de l’Islam politique

Hassan Rohani est lui aussi un apparatchik. Mais conscient du désastre national auquel a conduit l’isolement de son pays.

En 2013, il a beaucoup promis.

En 2017, son bilan diplomatique est brillant : l’accord sur le nucléaire conclu en juillet 2015 doit à long terme permettre de lever les sanctions. L’Iran en est encore loin, compte tenu de l’opposition déclarée des Etats-Unis sous le règne de Donald.

Le bilan Rohani sur les droits humains, en revanche, est nul : le nombre des exécutions capitales n’a pas baissé, les lois sont toujours aussi cruelles pour les femmes. Chiites ou sunnites : la condition juridique de la musulmane, selon une implacable charia - s’il y en a d’autres plus douces, prière de se déclarer, on n’a pas trouvé - est aussi catastrophique dans les deux branches de l’islam.

En Arabie comme en Iran, les bourreaux ne chôment pas et les flagellations restent quotidiennes. Oui mais... la société iranienne se développe et se fortifie dans un sens totalement opposé à l’idéologie qui la contrôle depuis 38 ans.

Contrairement à l’ensemble du monde islamique - la Tunisie exceptée -, elle veut sortir de l’Islam politique.

Affronter la bête à mains nues est impossible : la répression de 2009 l’a prouvé. Il lui faut donc tâtonner dans la nuit, à la recherche d’une issue.

« Les Iraniens ont déjà dépassé historiquement le stade étriqué du régime religieux, écrit le philosophe Daryush Shayegan (" L’âme de l’Iran ", Albin Michel) ils ont atteint d’autres sphères plus ouvertes au monde. Ils ont compris la futilité des utopies irréalisables et savent que tout retour en arrière est un miroir aux alouettes. Dans cette perspective, ils sont en avance sur les autres pays musulmans. En d’autres termes, les Iraniens voient le bout du tunnel alors que d’autres ne cherchent qu’à y entrer tête baissée. »

Pression maximale sur le président réélu

En scandant « Rohani, liberté ! » au soir de sa victoire, les jeunes Iraniens, qui sont allés voter en masse, mettent une pression maximale sur le président réélu.

« Le peuple iranien a choisi la voie de l’entente avec le monde », a immédiatement déclaré le vainqueur. Tout au long de sa campagne, il a insisté en même temps sur un rôle dramatiquement négligé pendant son premier mandat.

« Je serai l’avocat des droits humains ! », a solennellement proclamé Hassan Rohani.

Face à lui, Ebrahim Raissi incarnait le procureur qui a mené à la potence des centaines d’opposants depuis les années 1988... Mais le candidat de l’obscurantisme a perdu. Cependant - et il ne faudrait pas que les commentaires éblouis, ici et là, nous fassent perdre de vue cette réalité -, l’obscurantisme est toujours au pouvoir. L’Iran est toujours régi par la charia. Les Gardiens de la Révolution dominent toujours la scène militaire et financière.

Alors ?

Alors, Rohani, malgré l’indigence de ses pouvoirs exécutifs, a été investi pour la seconde fois par le peuple d’un capital de crédibilité dont il est désormais comptable.

Aura-t-il le courage politique d’affronter le Guide ?

De rendre la dignité du droit à l’Iran qui, seul Etat de tout l’Orient à le faire à l’époque, imposa en 1906 une révolution constitutionnelle ?

C’est ce que demandent ses électeurs au président iranien. Mais il lui faudrait aussi, pour y arriver, contre le Guide et contre les mollahs ultras, un gel des déclarations belliqueuses faites à Ryad, cette forteresse du non-droit, par Donald Trump.

Ce dernier, s’il le pouvait, aurait sans doute voté Ebrahim Raissi.

Martine Gozlan

Marianne