Pourquoi le « grand débat national » est un véritable hold-up démocratique ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

Pourquoi le « grand débat national » est un véritable hold-up démocratique ?

Annoncé mi-décembre par le gouvernement pour répondre à l’expansion du mouvement des " gilets jaunes ", le " grand débat national " a pour objectif officiel de " redonner la parole aux Français sur l’élaboration des politiques publiques qui les concernent ".

Après trois mois de " réunions publiques ", à l’heure des restitutions et des choix, il est temps de questionner ce qui ressemble plus à une manœuvre politique cynique qu’à un véritable renouveau du jeu démocratique.

UN « DEBAT » COMME STRATEGIE DE POURISSEMENT

Après avoir investi les ronds-points pendant de nombreuses semaines autour de la question du prix des carburants, le mouvement des " gilets jaunes " évolue, se structure et s’organise au cours du mois de novembre avec des actions fortes menées sur le territoire chaque samedi, ainsi qu’un socle revendicatif beaucoup plus étendu : fiscalité, aménagement du territoire, institutions politiques etc...

Les 17, 24 Novembre, 1er et 8 Décembre sont marqués par une mobilisation très importante et de nombreux heurts. Le gouvernement est acculé par ces nouvelles formes de contestation sociale et se retrouve dans l’obligation de réagir.

Le 10 décembre, Emmanuel Macron annonce donc une série de mesures floues destinées à calmer le mouvement, mais le « rétropédalage » et les cafouillages autour de ces annonces ne réussissent pas à convaincre les manifestants. Les sondages sont mauvais.

Pour le gouvernement, il devient urgent de gagner du temps et calmer la contestation.

Ainsi, le 18 décembre, le président annonce la tenue d’un « grand débat national » à partir du mois de janvier. D’une durée de 3 mois, il est destiné à recueillir les doléances de la population.

Au delà des intentions annoncées, la stratégie politique est claire : diluer la contestation dans le temps, offrir aux moins radicaux une « alternative » à la rue, institutionnaliser et contrôler le mouvement par une structure officielle capable de canaliser les revendications populaires.

Si dans un premier temps, avec l’effet conjugué des fêtes, la stratégie s’avère relativement efficace, au fur et à mesure des semaines les contestataires sont de plus en plus méfiants au sujet du dispositif et le gouvernement se retrouve aujourd’hui dans une position risquée.

Le mouvement des " gilets jaunes " n’est plus aussi fort qu’au mois de novembre mais il est toujours vivant et au tournant des restitutions, il va falloir prouver son utilité au travers de choix politiques forts sous peine de voir la colère à nouveau gagner du terrain.

Le " hic ", c’est que pour le gouvernement, le " grand débat national " a toujours paru être plus calibré comme une pure stratégie politique et électorale que comme un vrai enjeu idéologique et démocratique.

UNE CAMPAGNE ELECTORALE QUI NE DIT PAS SON NOM

Le " grand débat national " se déroule sur toute la période qui précède les « élections Européennes ». Une occasion en or pour le président Macron et les membres les plus opiniâtres de son gouvernement de monopoliser de manière déloyale la parole publique et la visibilité médiatique, le tout en pleine période électorale.

En effet, à l’approche des « Européennes », LREM fait face à un problème de poids : la faiblesse et l’étroitesse de sa structure politique et organisationnelle.

Emmanuel Macron a été élu plus par sa capacité à fédérer autour de sa seule individualité que par le poids de la structure politique à laquelle il appartient. C’est Macron qui porte LREM et non l’inverse ; une configuration inédite après des décennies bipartites globalement monopolisées par " les poids-lourds " que sont le PS et LR.

L’appareil LREM n’est pas assez fort pour imposer de lui-même des listes aux bases solides qui parlent à l’ensemble de la population, dans un contexte politique bien plus difficile et conflictuel que lors de l’euphorie " post-présidentielles " de mai 2017.

Dans l’autre sens, LREM ne possède en dehors du bloc exécutif que très peu - pour ne pas dire aucune - d’individualités fortes capables de porter sa campagne, sans oublier que « les transfuges » et alliés les plus illustres de 2017 ont pour beaucoup d’entre eux pris leurs distances avec le parti majoritaire.

Dans ce contexte, la " force de frappe " d’un dispositif comme le " grand débat national " devient stratégiquement crucial pour LREM. C’est, en effet, par ce biais-là que le bloc exécutif va pouvoir monopoliser l’attention, compenser la faiblesse du parti majoritaire et s’assurer que ses thématiques fortes seront mises en avant dans les médias.

Résultat, mi-Février dernier, c’est quasiment l’ensemble des formations politiques d’opposition (FI, PS, LR, RN...) qui vont saisir le CSA et dénoncer publiquement cette utilisation dévoyée du " grand débat national " à des fins électorales.

Si le CSA rétorque en assurant que le temps de parole du gouvernement et du président sera pris en compte en fonction des dispositions légales (1/3 du temps de parole accordé à l’exécutif, et les 2/3 restants accordés aux diverses formations politiques en suivant une règle proportionnelle de représentativité), on ne peut que constater que le " grand débat national " parasite très fortement la campagne et laisse à « l’exécutif » un temps de parole qualitativement bien plus élevé et impactant que l’opposition (pas de contradiction, créneaux d’écoute les plus privilégiés, analyses à posteriori etc...).

Les " débats " sont diffusés « en direct » pendant de très nombreuses heures et les « réponses-monologues non-contradictoires » d’Emmanuel Macron ou Edouard Philippe sont retranchées sur le compte du bloc exécutif de la même manière que les questions des élus locaux sont comptabilisées pour la formation politique à laquelle il sont affiliés, et ce quelquesoit la nature profondément déséquilibrée de cette configuration.

UNE CAPTATION A SENS UNIQUE DU DEBAT PUBLIC

La crise des " gilets jaunes " dénote - entre autres choses - la volonté d’une certaine partie de la population de se « ré-emparer » de la « chose publique », constat qu’on pouvait déjà faire avec le mouvement « Nuit debout » quelques mois auparavant.

Dans un contexte où le monde politique est vu par une majorité de Français comme de plus en plus opaque et éloigné de la réalité, cette volonté de réappropriation n’est pas étonnante.

Il va de pair avec un désir croissant pour les structures « d’éducation populaire » (apprendre à parler en public, à confronter ses idées, à développer son esprit critique...) et pour une " verticalisation " moins marquée des rapports économiques, politiques et sociaux, notamment du côté des nouvelles générations.

LREM a très bien compris et intégré ce constat, et son " tour de force " aura été non pas de s’y opposer concrètement mais bien de l’utiliser à son avantage.

Le projet et les objectifs vendus initialement sont clairs :

- donner du temps de parole à tous,

- créer de nouvelles manières de faire vivre le " débat public ",

- ou encore décentraliser les lieux où le pouvoir est questionné.

Pourtant, après trois mois de « débats », on ne peut que constater le gouffre immense qu’il y a entre ces intentions affichées et les faits.

Un sentiment de mascarade et de manipulation qui rappelle le prétendu « nouveau monde » que devait incarner LREM en 2017 et qui a, finalement, abouti aux mêmes vieilles recettes politiciennes rejetées par une majorité de la population depuis plusieurs décennies.

Concrètement, c’est le gouvernement qui a choisi de manière unilatérale les 4 thèmes sur lesquels le " grand débat " doit porter, à savoir :

- la « transition écologique »,

- la « fiscalité »,

- « l’organisation de l’État et des services publics »,

et enfin, les questions de « démocratie et citoyenneté ».

A la base, le champ du débat est arbitrairement limité aux thèmes choisis par LREM pour faire campagne à court et moyen terme.

Le logement ?

Le travail ?

La culture ?

Rien de tout ça !! On ne touche que ce que LREM a envie de toucher.

Dans la même veine, le « questionnaire citoyen » censé recueillir " les aspirations " de la population sur ces différentes thématiques est - lui aussi - profondément biaisé.

Les questions sont incomplètes, voire carrément orientées.

En amont de ces questions est présenté « un diagnostic », peu exhaustif, teinté d’idéologie politique et économique, choisissant avec soin les informations données et celles qui sont occultées, ce qui constitue par nature une faille méthodologique majeure qui oriente de base les futures réponses.

D’autres questions offrent un éventail limité de réponses, en écartant des possibilités qui ne sont pas cohérentes politiquement avec le paradigme " macronien ".

Concrètement, quand il est question de " hausse des impôts ", il n’est jamais précisé de quel type d’impôt, ce qui sous-entend qu’il est question " des impôts de tout le monde ", de vos impôts, et pas juste - par exemple - (et quelquesoit ce qu’on en pense) du retour de l’ISF qui n’entre donc pas à proprement parler dans les « cases » de ce questionnaire, et ce malgré la redondance de cette problématique pendant le mouvement des " gilets jaunes ".

Certaines questions comme celles sur les services publics laissent comme seule marge de manœuvre le fait de savoir " à quelle sauce vous préférez être mangés ".

Il est acquis que vous allez être mangés, reste à savoir comment !

Par exemple, à aucun moment il est admis de considérer la possibilité d’augmenter certains secteurs de dépenses publiques. L’idéologie verrouille ici toute possibilité de réel débat.

Les élus locaux eux-mêmes sont directement touchés par cette vision très dirigiste du " débat public ". Les rencontres avec ces derniers se sont en effet soldées par de véritables « shows/marathons » calibrés pour mettre en vedette le président et son premier ministre.

On est donc ici face à un simulacre de débat où les enjeux, la lumière, les thèmes, et la teneur des propos sont orientés à l’envie. Dans ces conditions, il va de soit que ceux qui y participent le plus sur la durée et ceux qui y adhèrent le plus ont de grandes chances de ne pas être franchement représentatifs de la contestation sociale qui marque l’actualité du pays depuis quelques temps.

UNE SOCIOLOGIE EN CONTRADICTION AVEC LES OBJECTIFS AFFICHES

Le " grand débat national " devait permettre à " tous " de se faire entendre, y compris ceux qui n’ont d’habitude jamais droit à la parole. Or, quand on se penche un peu plus près sur la sociologie des différentes réunions publiques, il se trouve que c’est tout sauf le cas.

Le « Centre de recherches politiques de Sciences Po » (le CEVIPOF) a mené une grande enquête d’observation des débats organisés dans le cadre du " grand débat national ", présent dans plusieurs centaines de rassemblements et bénéficiant du retour de plusieurs milliers de questionnaires. L’organisme a pu établir un profil précis des participants au " grand débat " :

55 % sont des hommes, 76 % sont propriétaires de leur logement, 77 % ont plus de 50 ans, seulement 5 % ont moins de 25 ans, 65 % possèdent un diplôme de l’enseignement supérieur, seulement 19 % n’ont pas le BAC, 66 % déclarent s’en sortir « plutôt facilement » ou « très facilement » avec leurs revenus.

Ce tableau sociologique est tout sauf anodin. Très peu de jeunes, une minorité de " mal-logés " ou de gens en difficulté personnelle, professionnelle ou financière ; un profil qui va à l’encontre des objectifs " d’inclusivité " annoncés.

Toute synthèse faite à partir de ce panel sociologique connoté sera donc par définition biaisé. Malheureusement, à aucun moment, le gouvernement n’a annoncé vouloir prendre en compte ce déséquilibre et cette absence des couches les plus paupérisées de la population.

De la même manière, on nous a beaucoup parlé de la France « rurale », « oubliée », « enclavée », or quand on regarde la répartition des participants en fonction de leur lieu d’habitation, il y a aussi un déséquilibre plus que frappant : les répondants venaient à 9 % de communes de moins de 20 000 habitants alors que cette catégorie représente normalement 23 % de la population en France.

A l’inverse, ceux qui habitent une ville de plus de 100 000 habitants sont sur-représentés (56 %, contre 46 % de la population, normalement).

Comment imaginer, par exemple, que les réponses reflètent les préoccupations et les problématiques de la France rurale si cette dernière y est représentée de manière aussi minoritaire ?

De plus, le " grand débat " n’est pas le grand succès annoncé par le gouvernement. Non seulement il n’a rassemblé qu’une partie spécifique de la population, mais en plus le chiffre de 500 000 contributeurs est à relativiser fortement.

Parmi ces contributeurs, seulement 40 000 ont répondu à tous les thèmes.

Cette adhésion très faible et connotée n’est pas anodine. Elle est le signe que la manœuvre politicienne derrière ce dispositif n’est pas passé inaperçue et n’a convaincue " que les convaincus ".

En conclusion - et sur tous les plans - il convient d’être particulièrement méfiant au sujet de ce " grand débat national ", que ce soit par son aspect extrêmement dirigiste, partial, biaisé, par son manque de représentativité, ou tout simplement par sa raison d’être tout ce qu’il y a de plus cynique en forme de manœuvre politicienne grossière.

Dans ces conditions, " l’outil synthétique " qui sera régurgité par le gouvernement est lui aussi " à prendre avec des pincettes ".

L’idée d’un tel dispositif aurait été intéressante si il avait été concrétisé de manière plus indépendante, plus respectueuse de la pluralité des opinions et moins cynique.

Ce n’est malheureusement pas le cas et il y a maintenant bien peu de chances pour qu’il en résulte quoi que ce soit de positif... excepté, bien sûr, pour le gouvernement à la manœuvre qui ne sera privera certainement pas de " téléguider " ses conclusions de la même manière qu’il a téléguidé les « débats ».

Reste à savoir si ce hold-up sur les nouvelles formes d’exercice de la démocratie ne sera pas un peu trop grossier du point de vue des contestataires et notamment du mouvement des " gilets jaunes ".

Réponse à suivre dans les prochaines semaines.

Frédéric Brocher

AgoraVox