Pourquoi la police française est devenue la plus violente d’Europe occidentale ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

Pourquoi la police française est devenue la plus violente d’Europe occidentale ?

Police et gouvernement n’ont pas le savoir et l’expérience utiles à la répression violente qui pratiquent ? Ils sont maladroits ? Il n’y a pas de dérive autoritaire ou vers un Etat policier-militaire. C’est la logique dominante qui exclut toute négociation. Fascisme « démocratique » et soi-disant démocratie coexistent toujours. Mais cela n’aboutira qu’à provoquer des révoltes de plus en plus dures.

Après le « G8 » de Gênes ce sont les " forces de police " italiennes qui ont été considérées les plus violentes en Europe occidentale. Mais, force est de constater que dès lors, un peu toutes les polices ont adopté des modalités, techniques et moyens de plus en plus violents.

La dérive vers des pratiques violentes de la part de la police française commence avec Sarkozy. Ceci apparaît évident grâce aux différentes contributions au livre sous la direction de Laurent Mucchielli, " La frénésie sécuritaire ", en particulier par Christian Mouhanna, Serge Slama et Mathieu Rigouste, qui est aussi auteur de " La domination policière, une violence industrielle ", dans lequel montre la généalogie coloniale des BAC.

Mais, c’est surtout avec Valls et ensuite avec Collomb-Castaner-Macron que se développe la dérive " musclée " de la police française version " XXI siècle ".

En particulier, le premier épisode flagrant de cette montée violente semble bien avoir été le 1er Mai 2016. J’y étais et j’ai vu, à l’auteur de " Ledru Rollin ", la police pénétrer violemment la manif pour couper le cortège avec des grilles de plus de 4 mètres, lançant des grenades " de désencerclement " et des lacrymogènes et coups de matraques.

Une action qui, depuis longtemps, était inimaginable lors d’une manif de 1er mai et qui a encore plus choqué lors du 1er Mai 2019 avec l’attaque directe même sur la tête du cortège de la CGT.

Après les premiers actes des " gilets jaunes " on a vu aussi la montée de la virulence policière, l’abus de ces nouvelles armes, notamment le " flashball " faisant des centaines de blessés même graves, le matraquage systématique même des manifestants pacifiques, des journalistes, et l’action de policiers en civil jusqu’aux tentatives d’assassinat comme a été le cas de la jeune à Marseille.

Selon quelques commentateurs, la police française ne serait pas encore " assez formée/entraînée " dans la gestion des manifs et ce serait pour cela qu’elle fait un emploi « maladroit » des moyens dont elle vient d’être équipée.

De même, selon ces opinions, l’action policière révèle l’improvisation et la confusion face à une mobilisation inédite telle que celle des " gilets jaunes " qui souvent se mêlent avec le " black bloc " ou adoptent les modalités d’action de cette composante des manifs (depuis Seattle et même avant).

Par ailleurs, on fait remarquer aussi que la dotation des " flashball " tout comme des pistolets " Tazer " a été adoptée pour éviter le recours à l’arme à feu, voir pour éviter des morts.

Cela est vrai mais au prix d’un nombre désormais impressionnant de blessées même graves.

Les quelques " experts " français de la police qui ont souvent exprimé leurs évaluations à ce propos - en particulier dans " Médiapart ", " Le Monde ", " Libération " et ailleurs - ne semblent pas avoir donné des explications convaincantes (notamment Fabienne Jobard et De Maillard).

Dans un article que propose plusieurs points de vue sur les violences policières, on évoque aussi que même les propos du « Défenseur des droits », Jacques Toubon, qui dans son rapport du 10/1/2018, avait préconisé l’interdiction des " flash ball " (LBD40) dans le cadre du maintien de l’ordre disant : " Annulons le risque qui existe de dangerosité de ces armes en suspendant leur utilisation … prévenir plutôt que soigner ".

Il est connu que la " police des polices " (l’IGPN), a reçu des centaines de signalements d’actes très violents et de blessés graves de la part de la police depuis le début du mouvement des " gilets jaunes ". Mais les résultats des enquêtes de cette structure ne promettent rien que puisse freiner la dérive en cours. Et les enquêtes judiciaires ne promettent non plus rien d’apaisant vu les condamnations injustes voire carrément réactionnaires des manifestants dits " violents ".

On l’a déjà évoqué : les modalités de l’action policière un peu partout dans les pays soi-disant " démocratiques " montrent une hybridation de pratiques policières et militaires ; voir par exemple, l’emploi des " flashball " comme une arme au calibre de guerre qui cependant est considérée comme " non létale " ; on est bien dans la conjoncture de l’inflation des oxymores (" guerre humanitaires ", " action proactive " qui justifierait le recours à " l’action musclée " pour prévenir ou même pour " garantir la liberté de manifester ").

Selon quelque uns, la police aurait été contrainte au recours à la violence parce que les manifestants seraient aujourd’hui plus violents : M.me Isabelle Sommier dans " Libération " cite le chiffre que seules 5 % des manifestations étaient violentes dans les années 80-90 (dans la manie de donner des chiffres, n’importe quelle élucubration chiffrée passe par source fiable).

Rappelons juste que dans les années 1970 et même 1980, on a eu en Italie et dans d’autres pays dits " démocratiques " des manifestations encore plus violentes qu’aujourd’hui avec des manifestants qui arrivaient à soustraire les armes à feu aux policiers … et ce n’était pas les groupes armés genre " Brigades rouges ".

Et cela le rappelle aussi Christian Mouhanna.

Il est vrai que le durcissement de l’action policière correspond aussi au souci du pouvoir de " marquer le coup " pour montrer qu’il défend les quartiers des nantis qui, depuis très longtemps, se croient à l’abris de cette « populace dangereuse ».

Mais on a vu que le résultat de cette action n’a pas du tout protégé les boutiques " des riches ". Cependant Castaner-Macron ont insisté à répéter et infléchir ce même déploiement et cette même pratique aboutissant à l’échec de ce qui serait le but de l’action répressive.

En réalité, comme a été souligné dans nombre de commentaires, le mouvement des " gilets jaunes " et davantage le " black bloc " ont évidemment mis en échec la modalité traditionnelle de l’action répressive de la police parce qu’ils ne sont pas structurés, n’ont pas de leaders qui vont " négocier " avec la police, ni la modalité des manifs avec cortège encadré (mais les dirigeants de la CGT qui ont " négocié " ont été attaqué ...).

Quelques " experts " de police s’interrogeant sur la légitimité ou l’illégitimité de la violence policière pensent que c’est le fait du manque de négociation entre " manifestants " et " police " due aussi à l’attitude négative du gouvernement.

Mais quel a été, entre autres, l’un des buts principaux que le gouvernement prétendait atteindre ?

Comme le dit Mouhanna : utiliser la rhétorique visant à dire que ça pouvait être dangereux d’aller manifester. (Alors) les gens ne se sentent pas écoutés et on a une instrumentalisation de la police pour ne pas négocier.

Contrairement à l’illusion de la doctrine du maintien de l’ordre dite de la " dé-escalade " visant à chercher à minimiser les violences collatérales, inutiles ou dangereuses et donc le dialogue permanent avec la foule - comme le rappellent les experts de police et protestations, Fillieule et Jobard, Castaner-Macron ont misé sur le déploiement d’un nombre énorme de flics par ailleurs pour les 2/3 meme pas formés au " maintien de l’ordre " auquel même ceux formés s’y prenaient très maladroitement du point de vue du " professionnalisme répressif ".

Or, au-delà des spécificités et particularités du contexte français, comme on peut le déduire aussi à travers les divers reportages et dossiers publiés par " Médiapart " depuis des mois, il apparaît évident que le problème n’est pas que la gestion Castaner-Macron et la police ne soient pas dotées d’un savoir et de moyens appropriés pour la gestion de l’ordre.

Le fait est que ce gouvernement a choisi le « MUR », la négation de toute négociation, ce qui est évident dans le dernier discours par lequel Macron prétendait boucler l’histoire des " gilets jaunes " et le baratin de son prétendu " écouter les gens ".

Or, cela était bien prévisible non seulement parce que ce gouvernement croit tenir sans risque le « couteau par le manche » avec la majorité absolue dont dispose au Parlement et le soutien de tous les grands et petits dominants.

Le choix du gouvernement est propre à la logique " libérale " qui use et abuse de la force de l’Etat au service des lobbies prêts à tout faire pour le soutenir.

Une logique qui exclut précisément la négociation, qui veut éroder et même faire disparaitre les syndicats et les oppositions comme le montre matériellement l’attaque à la tête du cortège de la CGT et il est stupéfiant que les dirigeants de ce syndicat ne se rendent pas compte que c’est ça le libéralisme.

Il faut aussi rappeler que la question n’est pas qu’on est en face à une dérive autoritaire ou allant vers un « Etat policier » ou " d’exception ".

" Autoritarisme " et " pseudo-démocratie ", " exception " et " gestion pacifique des conflits " que les pouvoir provoquent, coexistent toujours. Qu’on le demande aux jeunes des banlieues ou aux gens de " la Zad " et à bien d’autres victimes de tous les maux et tout d’abord d’une mortalité due aux pollutions et qui, quand ils réagissent, sont massacrés ou traités comme des " terroristes ", voir en ennemis de l’Etat.

On est dans ce qui, déjà par le passé, on a appelé le « fascisme démocratique », mais qui passe sans besoin de coup d’Etat ou d’involution à coups de parades policière-militaires. Et cela davantage car est consubstantielle à la montée du soi-disant " souverainisme-populisme ". Les populations des pays dits " démocratiques " seront contraintes à choisir entre les Macron et les autres pseudo-démocrates ou les Trump, les Le Pen, les Salvini, voir entre deux faces de la même médaille.

Comme le montre " l’Histoire populaire de la France " de Gérard Noiriel, ainsi que toute l’Histoire de l’humanité, on a toujours vu des conjonctures de défaites des luttes des travailleurs et en général des dominés, et quelques-unes de leurs victoires mais éphémères.

Mais l’instinct meme de survie et la violence du pouvoir ne peuvent que repousser à la révolte et aux Résistances. La tendance des dominants à profiter de l’asymétrie de pouvoir et refuser toute négociation et concession aux dominés ne pourra que pousser à des révoltes de plus en plus dures et il est probable que la modalité " black bloc " sera généralisée parmi tous les révoltés. Et, hélas, il ne faudra pas s’étonner si à l’avenir, on verra resurgir aussi le recours aux armes à feu de la part des polices et même de la part des manifestants.

Ajouts :

Merci à la suggestion de quelques amis qui me signale le manque d’éléments de comparaison avec les autres pays, j’ajoute ici (qui n’est qu’un article pour solliciter le débat et la recherche) que d’après ce que je connais des cas allemand, espagnol, italien et anglais on peut constater que, dans aucun de ces cas, ont été adopté le " flashball ", les granades " de désencerclement ", les grilles pour couper les manifs et les " exfiltrations " par de très nombreux agents en civil épaulés par ceux en tenue, plus l’évidente incitation à " marquer le coup " (donner une leçon) ...

Salvatore PALIDDA

ps : ce texte a été publié avant l’appel " Nous Accusons ! " que je partage totalement :

https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/040519/nous-accusons-0

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