Pourquoi Aung San Suu Kyi garde le silence sur les Rohingyas

, par  DMigneau , popularité : 64%

Pourquoi Aung San Suu Kyi garde le silence sur les Rohingyas

L’Etat Rakhine où vit cette minorité musulmane est sous l’entier contrôle du chef d’état-major de l’armée, le général Min Aung Hlaing.

Et si Aung San Suu Kyi ne pouvait tout simplement pas parler ?

Alors que la communauté internationale hausse le ton contre celle qui dirige de facto la Birmanie depuis mars 2016, lui reprochant de rester de marbre face aux violences en cours contre les Rohingyas, la minorité musulmane du nord de l’Etat Rakhine, il n’est peut-être pas inutile de rappeler le schéma institutionnel qui prévaut dans le pays.

Arrivée au pouvoir par les urnes, la Prix Nobel de la Paix 1991 n’a pas été en mesure de modifier la Constitution car les militaires détiennent, de droit, 25 % des sièges au Parlement.

Or la loi fondamentale, non seulement lui interdit d’être présidente parce qu’elle a été mariée à un ressortissant étranger mais surtout, elle donne au chef d’état-major de l’armée le pouvoir exclusif de désigner le ministre de l’intérieur, celui de la défense et celui des frontières, ainsi que les ministres régionaux de la sécurité.

La Birmanie, concrètement, fonctionne sous un système dyarchique. C’est un peu comme si deux gouvernements cohabitaient ; l’un militaire, l’autre civil, avec chacun ses propres prérogatives.

Un quartier musulman de Sittwe rasé par l’armée birmane, lors des émeutes communautaires de 2012 © GD (novembre 2015)

Dans l’Etat Rakhine, ce schéma donne les pleins pouvoirs à l’armée.

D’une part parce que c’est le général Min Aung Hlaing qui a autorité sur la police, l’armée, les garde-frontières et toute l’administration territoriale.

D’autre part parce que le parti d’Aung San Suu Kyi, la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), est sorti perdant des élections locales, en novembre 2015. Minoritaire à l’assemblée législative régionale de Sittwe, Aung San Suu Kyi n’a officiellement aucun pouvoir sur les Rohingyas.

Si la Dame de Rangoun s’exprimait sur les violences perpétrées par les militaires contre cette communauté en représailles à l’attaque du 9 octobre contre trois postes de police à la frontière du Bangladesh, elle commettrait un suicide politique. La population birmane est en effet presque unanime à considérer les Rohingyas comme des immigrés clandestins d’origine bangladaise et sur les réseaux sociaux, elle encourage vivement les militaires à les chasser du pays.

Par ailleurs, si Aung San Suu Kyi prenait la parole, juste pour dire que la situation des Rohingyas n’est pas de son ressort, l’armée lui tomberait dessus à bras raccourcis : ce serait la preuve, pour elle, que la conseillère spéciale de l’Etat - tel est son titre officiel - est incapable de diriger la Birmanie, bien que légitimée par le suffrage universel.

Détail à ne pas perdre de vue : la Constitution donne le pouvoir à l’armée de dissoudre le parlement et d’imposer la loi martiale.

Personne n’en parle en Occident, mais en octobre, Aung San Suu Kyi a tenté une médiation sur le terrain en envoyant plusieurs membres du gouvernement, dont celui de l’information, originaire du Rakhine, à la rencontre des Rohingyas. Ce n’est qu’ensuite que les " insurgés ", pour reprendre la terminologie officielle, sont revenus à la charge en tendant des embuscades à l’armée et ouvrant la voie à un déchaînement de violence.

Plusieurs villages ont été brûlés et selon l’ONU, 40 000 personnes auraient fui la zone frontalière. D’après les informations qui parviennent à la presse, ce qui se joue actuellement là-bas parait relever d’une opération militaire brutale, plus que d’un nouveau conflit entre bouddhistes et musulmans, comme ce fut le cas en 2012.

La vraie question étant de savoir qui sont ces " insurgés ", combien sont-il (plusieurs centaines, d’après l’armée) et ce qu’ils recherchent.

Pour comprendre les problèmes que la situation des Rohingyas pose au Bangladesh, nous recommandons la lecture d’une analyse parue le 9 décembre dans The Indian Express : http://indianexpress.com/article/opinion/columns/bangladesh-myanmars-rohingya-issue-4417682/

Guillaume Delacroix

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