Pour une responsabilité sociale des dirigeants

, par  DMigneau , popularité : 64%

Pour une responsabilité sociale des dirigeants

La Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE) fait désormais partie de l’agenda des entreprises. Innovation et quête de légitimité en constituent les deux moteurs : il s’agit à la fois d’explorer de nouvelles activités plus durables et de rendre des comptes aux parties prenantes.

Le rapport de développement durable, que les entreprises de plus de 500 salariés ont l’obligation de publier chaque année, illustre cette double logique. Il se présente sous la forme d’une mise en scène joyeuse des rapports de l’entreprise avec ses parties prenantes et d’une liste austère d’indicateurs de performance extra-financière.

L’entreprise y est présentée simultanément comme un projet collectif et comme une organisation sociale, commerciale, économique et productive qui a des impacts sociaux et environnementaux qui sont discutés et objectivés.

Ingénierie juridique

Deux questions essentielles de la vie des entreprises sont pourtant singulièrement absentes de ces rapports.

La première concerne la structure juridique de l’entreprise. Or, comme l’ont montré les travaux de Blanche Segrestin et d’Armand Hatchuel (1), ainsi que ceux de Jean-Philippe Robé (2) dans le cadre du collège des Bernardins, l’entreprise moderne coïncide de moins en moins avec sa formalisation juridique sous forme de groupes de sociétés avec des maisons mères auxquelles est rattachée une multitude de filiales reliées entre elles par des jeux de participations croisées.

Tout se passe comme si les efforts de responsabilisation accomplis par les entreprises en matière de RSE étaient annihilés par une ingénierie juridique qui vise à les soustraire de leurs responsabilités fiscales, sociales et environnementales.

La deuxième porte sur la responsabilité sociale des dirigeants.

Au moment où l’on n’a jamais autant parlé de la responsabilité sociale des entreprises, il est paradoxal de constater que jamais celle de ses dirigeants n’a semblé aussi évanescente.

Dans les référentiels en matière de RSE, cette question est en effet traitée de façon indirecte à travers quelques critères formels de gouvernance qui sont censés encadrer l’activité des dirigeants : composition et indépendance du conseil d’administration et transparence de leurs règles de rémunération.

Or l’actualité récente a montré les limites de ces critères formels.

Dans les entreprises à capital dispersé où le pouvoir des actionnaires est dilué, un PDG qui cumule les fonctions de directeur et de président du conseil d’administration peut façonner une structure de gouvernance à sa main sans contrevenir à ces règles formelles.

Défiance à l’égard des managers

A cet égard, les controverses récentes à propos des propositions de rémunérations des dirigeants chez Renault ou BP, que les assemblées générales (AG) d’actionnaires ont rejeté dans leur majorité, en est une parfaite illustration.

Ces votes des AG ont non seulement révélé que le comportement des dirigeants n’était pas nécessairement aligné sur les intérêts des actionnaires, mais ils expriment, plus généralement, une défiance à l’égard de l’exercice effectif du pouvoir par les managers.

Ce n’est pas tant la performance économique qui a été critiquée – au demeurant excellente chez Renault – que des pratiques jugées irresponsables en matière de rémunération (forte augmentation dans un contexte de gel des salaires et de réductions d’effectifs), de transparence sur les modalités de ces rémunérations ou d’exercice autocratique du pouvoir.

Les déclarations du PDG de PSA, Carlos Tavarès, à la tribune de l’Assemblée nationale, comparant les dirigeants à des sportifs de haut niveau pour justifier des niveaux élevés de rémunération, n’ont fait qu’accentuer le sentiment de malaise qui prévaut dans l’opinion.

Il fut pourtant un temps où la responsabilité sociale des dirigeants était considérée comme première. Dans un livre pionnier en matière de RSE, Howard Bowen (3) s’interroge en 1953 sur les responsabilités sociales des hommes d’affaires.

Le terme renvoie selon lui « aux obligations des hommes d’affaires de suivre les politiques, de prendre les décisions, ou de suivre les orientations qui sont désirables en termes d’objectifs et de valeurs pour notre société. (…) Au vu de leurs grands pouvoir et influence, il peut sembler indispensable qu’ils prennent part à ce débat. Cependant, nous faisons l’hypothèse qu’en tant que subordonnés à la société, ils ne doivent pas mépriser les valeurs socialement acceptées ou placer leurs propres valeurs au dessus de celles de la société ».

Projet collectif

Ainsi, Bowen souligne le rôle d’exemplarité que doivent jouer, selon lui, les dirigeants en matière de responsabilité sociale. A vrai dire, l’idée n’est pas radicalement nouvelle. Elle est revendiquée, dès les années 20, par des chefs d’entreprise comme Henry Ford ou Chester Barnard.

En France, dans une période plus récente, des capitaines d’industrie comme Antoine Riboud ou François Michelin n’ont pas hésité, non plus, à affirmer et assumer leurs responsabilités sociales.

Après cette première vague de RSE est donc venue celle de la RSE " managériale " fondée sur une logique de professionnalisation associée à des indicateurs de performance. Celle-ci ne présente pas que défauts : elle permet une reddition de compte et organise l’objectivation des performances sociales. Mais elle a une contrepartie négative dont on mesure aujourd’hui les conséquences : l’effacement de la responsabilité des dirigeants au profit de ces professionnels de la RSE.

Or, pour qu’un collectif se sente pleinement engagé dans un projet d’entreprise, il a besoin d’un dirigeant qui soit lui-même exemplaire sur tous les plans.

Il convient de réintroduire ces dimensions dans l’évaluation des politiques de RSE des entreprises. On ne doit plus se contenter de critères formels de façade concernant la gouvernance mais compléter ceux-ci par des évaluations qualitatives de l’action des dirigeants et de l’exercice effectif de leur responsabilité.

C’est également aux acteurs concernés – ONG, syndicats, agences de notation, investisseurs institutionnels, cabinets de conseil en vote – de se saisir de ces questions pour rappeler aux dirigeants des grandes entreprises qu’ils ne forment pas une coterie qui fixe ses propres règles, mais qu’ils sont engagés dans un projet collectif qui les dépasse et qu’en acceptant cette mission, ils doivent rendre des comptes et montrer l’exemple.

Franck Aggeri

Professeur de management à MINES ParisTech

alterecoplus.fr

Notes :

1. Voir Refonder l’entreprise. Le Seuil-La République des idées, 2012.
2. Voir Le temps du monde de l’entreprise. Globalisation et mutation du système capitaliste. Dalloz, 2015.
3. Voir Social responsibilities of the businessman, University of Iowa, 2013.