Plaidoyer contre " la marchandisation " du travail social

, par  DMigneau , popularité : 0%

Plaidoyer contre " la marchandisation " du travail social

Les craintes des associations grandissent chaque jour. Face aux attaques néolibérales qui s’accumulent chaque jour et au futur abandon partiel de l’État dans les « questions sociales » au bénéfice des banques et des investisseurs privés, ne serait-il pas temps de se mobiliser collectivement pour « l’avenir associatif » ?

1. Deux nouvelles forces contre l’authentique lien social

Les associations sont l’une des grandes caractéristiques de la construction démocratique.

Ce droit qui reconnaît la légalité pour des individus de se rassembler et construire ensemble des projets alternatifs.

Que ce soit dans le champ sportif, de la culture, de l’animation et de l’action sociale, salariés ou bénévoles ont cette conviction de vouloir donner et non vendre du temps pour autrui.

Ici, ne tombons pas dans un leurre caricatural en proclamant que toutes les associations sont " main dans la main " à courir ensemble dans les chants de blé, mais en tous cas, elles ont ce désir intègre d’aller « à la rencontre de l’autre », construisant par cette action le fondement même du lien social.

Cependant, l’acte désintéressé est aujourd’hui menacé par deux forces.

La première - et ce sera le sujet de ce plaidoyer - c’est la marchandisation du social dans toute sa globalité et non pas la seule " marchandisation " du travail dit « social ».

On me demandera sûrement pourquoi dissocier les deux.

La réponse est simple : il y a marchandisation même là ou le travail dit « social » n’intervient pas.

Sur ce dernier point, et mes collègues « travailleurs sociaux » m’excuseront, je pars de l’hypothèse que le travail social en soi n’existe pas.

On « ne travaille pas » le champ du " social ", on le subit et pour certains militants les plus acharnés, on essaye de le transformer par une révolution politique et sociale.

Mais en soi, travailler le « social », ce mot polysémique ne rime à rien. Nous le sommes tous en tant que citoyens, citoyennes et enfants inscrits dans son monde, dans sa conflictualité, dans ses contradictions que nous subissons quotidiennement, dans toutes ces situations sur lesquelles nous n’avons pas de prises.

" Le social " ne se travaille pas, il se subit ou - au mieux - se combat pour la transformation de ses relations.

Bien entendu, le " monde social " n’est pas que négatif, il n’est pas fait que de violences économiques, institutionnelles, symboliques ou physiques, il est également une source de coopération, d’altruisme et de rencontre.

Nous y sommes tous confrontés et pas seulement les travailleurs « spécialisés » du social. C’est pourquoi, « travailler » ce monde social ne peut se faire à travers un savoir institutionnalisé, à travers un « corps de métier ».

Si nous voulons sa transformation, la mutation de « l’univers social » et ses relations marqués par la domination organisationnelle capitaliste - en d’autres termes, la transformation des rapports sociaux - nous devons nous y engager en tant que « citoyens » et « citoyennes ».

Par ce chemin, nous affirmons notre plus grande légitimité pour construire la transition de la démocratie « oligarchique » vers la démocratie culturelle.

En ce qui concerne « l’éducateur », il est avant tout un spécialiste dans la circulation des champs. Il est une passerelle pour que chaque personne accompagnée puisse aller vers l’objectif qu’elle s’est fixée.

En soi, c’est un passeur qui accompagne un " enfant/adulte " à travers différents champs, de " l’espace familial " à " l’espace scolaire " ou " professionnel ", dans l’apprentissage de la citoyenneté et le développement de son autonomie.

Étymologiquement, " éducateur " signifie « conduire en dehors de… », c’est donc le métier de parcourir les différents champs de la société à coté d’un sujet dans le cheminement de sa construction sociale, professionnelle, scolaire et identitaire.

Nous ne travaillons donc pas " le social ", nous le subissons. Ce que nous faisons, c’est construire un « lien d’accompagnement » dans " l’entre deux ", entre deux champs, afin que l’individu puisse être soutenu dans la rupture d’un espace (par exemple, l’espace familial) vers un nouveau lieu de construction identitaire (l’espace scolaire, l’espace public, l’espace professionnelle, des espaces de sociabilité…).

Revenons à nos deux forces qui fragilisent le lien social, le premier étant " la marchandisation du social " que nous verrons par la suite.

La deuxième force est une tendance qui se développe depuis plusieurs années : " l’humanitarisme ". Cette façon ambiguë d’être dans " l’aide d’autrui ". Je me méfie souvent des personnes qui proclament : « Je veux aider les gens ! ».

Avec cette vision, on serait plus dans « la souffrance à soulager » que dans une dignité à respecter. Il faut donc bien distinguer le « besoin d’aider » et le « désir d’aider ».

Le premier est contraint par un manque, l’autre est une envie désintéressée.

On pourrait émettre l’hypothèse que ressentir ce « besoin d’aider les autres » et non « d’aller vers l’autre » est douteux. Certaines personnes ont " cette soif " de voir la souffrance de l’autre pour exister et d’autre part pour se sentir utile.

Dans un premier temps, l’explication pourrait être la présence d’une faille narcissique à remplir : « j’ai besoin de la valorisation qu’apporte le regard des autres pour me sentir vivant et surélever dans l’estime que j’ai de moi-même ».

Dans un second temps, cette « volonté d’aider l’autre » pourrait recouvrir un propre mal-être que l’on n’arrive pas à extérioriser.

« C’est dans les difficultés de l’autre que je vais réussir à occulter mes propres souffrances ». Lorsque je me remplis des douleurs des autres, je n’ai plus le temps de penser à mon propre malheur. Je ne vis que pour l’autre et sa souffrance, c’est elle qui m’empêche de penser aux miennes.

Voici donc les deux modes de " l’humanitarisme ", une tendance qui évolue minoritairement, certes, et qui ne constitue en rien l’acte désintéressé de la majorité des associations.

Or, entre le comportement douteux de " l’humanitarisme " qui évolue de l’intérieur comme nous venons de le voir, et " la marchandisation du social " venant de l’extérieur, les associations sont menacées de tous les cotés.

2. La mise en concurrence des associations

Nous sommes aujourd’hui dans un contexte généralisé des crises qui traversent notre société :

- crise économique,

- crise de l’éducation,

- crise de la culture,

- crise écologique

Le terme " crise " n’est pas aussi péjoratif contrairement à ce que l’on pourrait croire, car le dénouement de " la crise " finit toujours par une alternative à ce qui était conçu autrefois, c’est bien ce qu’il nous faudrait aujourd’hui, une alternative.

Cependant, la seule alternative proposée aujourd’hui est la marchandisation et la privatisation de tous les secteurs :

- action sociale,

- éducation nationale,

- Services publics,

- formation professionnelle,

- l’art,

- l’animation socioculturelle,

en soi, l’ensemble des activités humaines.

Prenons un exemple.

Autrefois, le travail du facteur avait un sens culturel très apprécié. C’est celui qui apporte " les bonnes nouvelles " avec certes aussi les mauvaises. Mais il est, par définition, la personne aimable, sympathique, qui discute avec les gens du village pendant sa tournée.

Il est le créateur par excellence de lien social et c’est pourquoi selon les différents sondages, c’est l’un/le métier le plus apprécié des français.

Aujourd’hui, ceci n’est plus possible : chronomètre obligé.

Puis la violence capitaliste arrive à son paroxysme en tombant dans une tendance marchande des plus aberrantes. Les facteurs sont devenus « des prestataires de la solitude humaine », du désintérêt sociétal vis-à-vis " des anciens ".

En effet, dans certains départements, " La Poste " facture aux familles des visites du facteur pour les personnes âgées avec un forfait de 39,90 euros par mois comme pour l’abonnement d’un " téléphone portable ".

La famille sera informée de chaque rendez-vous via " Smartphone ".

Fini le temps " d’un simple café " avec la personne âgée en toute sympathie et sentiment désintéressé, maintenant, le délaissement des personnes âgées est devenu rentable. Il faut acheter la relation humaine : « Veiller sur mes parents, ça s’achète ! » pour reprendre le titre de l’article de Catherine Chabrun.

En ce qui concerne les associations, elles sont de plus en plus soumises aux restrictions budgétaires.

Les réformes territoriales ont transformé l’organisation des collectivités et " le département " est devenu le principal financeur.

Les associations sont confrontées au désengagement de l’état en donnant les compétences aux " départements ". Or, ces derniers étant également confrontés à la baisse de leurs dotations, cela engendre une répercussion directe sur le financement associatif.

L’État se couvre donc en renvoyant la responsabilité aux collectivités. Aujourd’hui, la décentralisation telle qu’elle est conçue met en compétition les structures entre elles devant le besoin indispensable des subventions qui régressent de manière inquiétante.

Viviane Tchernogog démontre qu’en 2011, 69 % des associations ont vu au moins un de leur financement public diminuer.

C’est pourquoi, nombres d’entre elles doivent passer par des « commandes publiques ». Cependant avec cette logique, on inverse totalement l’essence même de l’intervention associative.

L’association n’est plus la créatrice des projets mais elle répond aux commandes définies par la puissance publique.

Cette dernière construit des « appels à projets » pour inciter les structures associatives à répondre aux besoins d’un secteur mais tels que la collectivité les conçoit.

Bien que ces « appels à projets » ne soient pas obligatoires, ils deviennent un passage obligé pour de nombreuses associations.

En 2005, elles étaient 7 % contraintes à répondre à ce type de procédure. Avec la fonte des subventions, elles sont aux alentours de 25 % en 2012.

Par exemple, entre 2005 et 2011, le « taux de commande publique » a augmenté de 73 % ! Et toutes les conséquences de la crise économique de 2008 ne s’étaient pas encore produites. Nous pouvons donc conclure un peu hâtivement que le taux d’activité des associations sur le « marché public » a augmenté.

Ce dernier se développe de plus en plus au détriment de la subvention. En d’autres termes, les associations deviennent « des prestataires de service » et la collectivité une autorité organisatrice.

Elles perdent totalement leur capacité d’innovation et d’initiative qui sont pourtant deux grandes notions importantes du domaine associatif.

Si nous ne pouvons plus interpeller les collectivités sur les besoins sociaux, s‘ils sont seulement définis par « la puissance publique », le risque est une aggravation des inégalités sociales.

En effet, les communes les plus riches pourront financer les associations pour des projets concernant le plus grand nombre. A contrario, les secteurs les plus pauvres dans lesquels se trouvent des populations en grande difficulté ne pourront pas répondre aux besoins et aux financements des associations.

En d’autres termes, nous mettons en concurrence les associations entres-elles mais également les territoires entre eux.

C’est pour toutes ces raisons que « la commande publique » est fortement contestée par les associations. A la base, cette pratique résulte d’une demande politique de " transparence financière " des associations afin d’empêcher " le détournement de fond ", les " prises illégales d’intérêts " etc.

Cette demande de transparence de la classe politique est tout de même paradoxale lorsque ce sont ces mêmes politiciens qui sont si réticents à la transparence de l’argent public qu’ils utilisent ou lorsque c’est pour voter pour « le secret des affaires » afin de protéger les actionnaires des entreprises lucratives qui sont la source de la plus grande fraude et évasion fiscale du pays - 60 à 80 milliards - soit le déficit annuel français.

C’est tout de même incroyable que ce soit ceux qui sont hors des logiques marchandes qui doivent toujours se justifier dans le financement de leurs activités.

En conclusion, « la commande publique » est donc une première attaque dans le financement du secteur social devant la fonte massive de la subvention.

Avec ce principe, on supprime la capacité innovatrice et d’initiation des associations.

La classe dirigeante fait donc passer les associations par un « marché public » afin de les conditionner à ce qu’il va arriver plus tard, en d’autres termes les soumettre aux « marchés financiers ».

D’ailleurs, les associations sont déjà en concurrence avec le secteur lucratif, comme l’explique Yves Blein :

« Les collectivités publiques, à la recherche d’une sécurité juridique maximale, recourent de plus en plus systématiquement aux procédures de " la commande publique" : leurs partenaires associatifs traditionnels sont alors en concurrence frontale avec de nouveaux acteurs, pour certains à but lucratif, notamment dans les domaines de l’insertion sociale, de l’accueil de mineurs, de l’action éducative  ».

3. Le financement à impact social

" La loi Hamon " de 2014 sur « l’économie sociale et solidaire » est comme " une recette de Casimir ", un " gloubi boulga ".

Hamon a mis des choses positives dans cette loi mais également des choses très négatives. Mais " en mélangeant la marmite ", on a mis " des valeurs " pour que la négativité soit relativisée.

Cette loi permet notamment au capital de rentrer dans le financement du social afin de préparer l’arrivée du financement à impact social.

L’étymologie du mot " impact " est simple.

Il vient du latin " impacto " c’est-à-dire un choc, une rupture, mais également " d’impactum " du verbe " impigere ", soit " jeter contre ", " frapper contre ".

C’est exactement cela le « financement à impact social » (FIS).

C’est un choc pour « le social » et une rupture vis-à-vis du financement de solidarité.

C’est " frapper contre " l’ensemble du monde associatif et jeter l’éthique dans les abysses de la marchandisation. Avec les FIS, les investisseurs privés, les entreprises et les banques avanceront de l’argent à l’État pour le secteur public et associatif.

Toutes ces forces en suivront la mise en œuvre et évalueront le résultat. Puis, elles demanderont à l’État le remboursement des sommes qui ont été avancées avec bien entendu, un taux d’intérêt pouvant aller jusqu’à 7 % !

Quelles conséquences humaines et professionnelles pour les " travailleurs du social " ?

L’État va se décharger du bien commun.

Adieu « les missions de service public » et des « politiques de justice sociale ».

Où est la solidarité dés lors que " le social " devient lucratif ?

Où sont l’éthique et « les valeurs humanistes » ?

Déjà que les associations deviennent « des prestataires de l’État » avec « les commandes publiques », les FIS vont faire de l’État un prestataire des investisseurs privés et des banques !

Alors où seront les associations ?

Au plus profond de la domination.

La création d’un « marché du social » se construira avec - bien entendu - toutes les " valeurs " managériales et marchandes d’accumulation de la marchandise et de l’évaluation permanente.

Cette " marchandise " deviendra la personne aidée qui ne sera plus « un sujet humain à accompagner », mais une simple marchandise réifiée par les logiques marchandes du Capital, soit un objet de rentabilité pour les banques et investisseurs privés.

Les logiques d’évaluation du « privé » ne sont que des logiques de contrôle qui ne peuvent que rentrer en contradiction avec le travail dit " social ".

Chaque " travailleur social " sait pertinemment qu’il est difficile d’évaluer son travail.

Comment fait-on pour estimer la relation construite avec autrui ?

Comment pouvons-nous expertiser le transfert ?

On n’évalue pas une relation humaine comme on évalue la qualité du produit que l’on vient de construire grâce à un travail mécanisé.

Mais quels objectifs seront décidés par les FIS ?

Prenons un exemple : une « puissance financière » tombe d’accord pour que sur tant d’années " Y ", un nombre " X " d’enfants placés en MECS retourne au domicile familial grâce à un accompagnement éducatif et familial.

Si l’institution au bout des années " Y " est loin de cet objectif, la hiérarchie fera-t-elle pression sur les " travailleurs sociaux " pour qu’ils remplissent les objectifs fixés par les investisseurs au risque de renvoyer dans le domicile familial des enfants en danger ?

Ceci n’est qu’un exemple parmi d’autres que n’importe qui peut transposer selon son secteur d’activité, car la protection de l’enfance semble encore protégée contre les FIS mais ce n’est pas le cas des réfugiés et exilés, des personnes « en situation de handicap », des personnes en « insertion », un " mot valise " dénaturé qui exclut toute personne d’une société alors qu’il en fait bien partie dans les rapports de domination

La grande question est donc : « L’association deviendra-t-elle une entreprise soumise au diktat de la rentabilité ? »

Le « Financement à impact social », c’est une subordination de l’éthique à l’économie.

De plus, il y a une opposition entre le secteur « du privé » et le travail dit " social ".

En effet, les associations pensent leurs actions sur le long terme, voir même le " très long terme ". Or, les investisseurs privés et les banques avec leurs logiques d’accumulation du capital et de la recherche fétichiste de la rentabilité immédiate, demandent des résultats sur du moyen terme mais également sur le court terme.

Cependant, la temporalité dans notre métier de " travailleur(euse) social(e) " est indispensable afin de préserver une éthique dans notre accompagnement. Il faut prendre le temps de construire la relation sans être dans une dynamique d’ingérence dans l’intime du sujet.

Un danger supplémentaire est que notre culture professionnelle sera supprimée devant l’impérialisme des logiques marchandes et managériales.

Enfin, reprenons la définition du " travail social " Européen :

« Dans un but d’émancipation, d’accès à l’autonomie, de protection et de participation citoyenne, le " travail social " contribue à promouvoir, par des approches individuelles et collectives, la transformation sociale, le développement social, la cohésion de la société. Il participe au développement du " pouvoir d’agir" des personnes et des groupes dans leur environnement ».

Le premier mot est sûrement le plus important : l’émancipation !

La libération des déterminismes capitalistes issue de sa reproduction sociale. Il faut accompagner les sujets dans leur cheminement vers la libération de la place dont ils ont été mis par les rapports sociaux. C’est pourquoi, nous devons lutter collectivement contre « le financement à impact social », contre la dénaturation de notre métier et des valeurs que nous lui portons.

Les personnes accompagnées ne sont pas des marchandises dont le Capital peut tirer un profit !

4. Tarification à l’activité – " Loi Serafin "

Cette réforme de financement des établissements du « médico-social » est calquée sur les réformes hospitalières. Lorsque l’on voit dans quel état sont les hôpitaux aujourd’hui, on peut émettre l’hypothèse que les « institutions médico-sociales » en prendront un coup dans leur budget et dans la qualité de leurs services.

Avec le financement à l’activité (T2A), chaque activité va correspondre à un code qui définira un tarif calculé.

L’institution sera remboursée pour ces activités diverses selon les sommes calculées pour chaque activité. On va donc calculer au centime prêt « l’accompagnement des personnes en situation de handicap ».

C’est la même chose pour l’Hôpital ; chaque action a un tarif, puis ensuite l’institution se fait rembourser par « la puissance publique ».

Si pour une raison quelconque la maladie de la personne s’aggrave, alors l’institution ne sera plus remboursée car elle dépassera le prix fixé au préalable.

Nous devons concevoir qu’il y a donc « des personnes rentables » et « non rentables ». C’est ce qui provoque dans l’hôpital, par exemple, un déficit important qui empêche de faire des actions de Service public en recherchant " la rentabilité " et la " productivité ", des mots qui s’imposent désormais dans le milieu hospitalier.

Pour les instituts du « médico-social », l’autre danger est bien sûr l’activisme.

On pourra demander aux professionnels d’accumuler beaucoup d’activités pour augmenter les financements. Nous pourrions faire perdre toute valeur aux projets mis en place en rentrant dans une organisation fétichiste, mettant sans cesse les personnes accompagnées dans des " animations diverses " mais pour la seule et unique raison de " débloquer des fonds ".

Par exemple, un de mes collègues a dû créer un projet afin de racheter une raquette de ping-pong. Il fallait absolument légitimer auprès des " gestionnaires " l’achat d’un jeu de raquette. Il faut tout justifier devant pour légitimer un financement.

Pire encore, une collègue en SESSAD a expliqué que les professionnels réfléchissaient sur des projets de récréation ! Or, ce moment est un espace de détente où les enfants peuvent souffler, mener des interactions avec les autres sans contrainte.

Mais pour les " gestionnaires ", il faut que ce temps soit productif, il faut " donner du sens " à toutes actions et à chaque moment de la journée. Mais à vouloir " chercher du sens partout ", on crée seulement de la violence institutionnelle.

L’accumulation des activités transforme également la condition du " travailleur social ". Nous ne réfléchissons plus sur le sens des activités, sur la finalité des actions entreprises, mais nous devenons des « producteurs d’activités » et non plus « des passeurs » devant accompagner le sujet dans le développement de la socialisation et de son autonomie à travers les différents champs de la société.

La tarification à l’activité, c’est donc la quête de la rentabilité, la recherche de l’accompagnement des « patients/personnes aidées » les plus rentables économiquement.

C’est ce modèle qui a détruit l’hôpital public en France.

En 2000, le système de soin français était le meilleur du monde selon « l’Organisation Mondiale de la Santé ». Après les réformes de « la tarification à l’acte » dans les hôpitaux au début du 21ème siècle, nous sommes passés à la 15ème position mondiale !

Conclusion

Humanitarisme, « commande publique », « financement à impact social », « tarification à l’activité », quatre forces en action contre « le social ».

Sa marchandisation dans tous les secteurs n’est pas démagogique, elle est bien réelle.

Devant les discours moralisateurs et faux des représentants de ces logiques, il faut nous armer de volonté. Le travail social doit devenir un espace de résistance contre la marchandisation de toutes actions humaines.

Aujourd’hui, " le président de la vanité " - Emmanuel Macron - a lui aussi sacralisé le « Financement à Impact Social » appelé également « French impact » :

« Je poursuivrai après évaluation et dans un cadre régulé, le déploiement de toutes les solutions en matière d’investissement à impact social pour financer, grâce à des partenaires privés, des expérimentations de programmes sociaux de prévention innovants ».

Cette « innovation sociale » est bien le nouvel outil du « Capital » dans sa recherche de rentabilité. « Travailleur du social », « Travailleuses du social », devons-nous laisser les personnes que nous accompagnons se transformer en marchandise afin de satisfaire les logiques capitalistes ?

Doivent-elles devenir des objets de gain pour les banquiers et les investisseurs privés ?

Il faut dire " non " à cette réification humaine et à la mise en concurrence des services sociaux !

Si nous reprenons la définition marxiste de la marchandise : « C’est un bien ou un service réalisé dans des conditions professionnelles, qui teste sa pertinence sur un marché en concurrence avec d’autres biens ou services équivalents », la logique marchande veut exactement soumettre le monde associatif à cette logique de domination.

Ne faudrait-il pas un « manifeste commun » des associations ?

Refonder les liens avec les collectivités ?

Mais surtout ne parlons pas de " partenariat ", dès lors qu’il y a une puissance placée au dessus dans la hiérarchie ayant le pouvoir d’arrêter les projets en cours, dès lors qu’il y a une relation de contrôle, alors le " partenariat " n’est plus honnête.

Alors chers collègues, quel avenir pour nous tous ?

Nous ne devons pas subir l’Histoire mais la créer comme l’écrivait Marx il y a 170 ans : « L’histoire ne fait rien, c’est l’homme, réel et vivant qui fait tout ».

Toutes ces attaques néolibérales contre le « monde social » sont symptomatiques de la volonté farouche de soumettre l’Humain à l’économie.

L’avenir appartiendra " à ceux qui le prendront ", pas " à ceux qui le délaisseront ".

Résistons contre cette mise en spectacle du « social » devant la toute puissance de la marchandise ou même l’être humain devient « marchandise » :

« Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale. Non seulement le rapport à la marchandise est visible, mais on ne voit plus que lui : le monde que l’on voit est son monde… la consommation aliénée devient pour les masses un devoir supplémentaire à la production aliénée. C’est tout le travail vendu d’une société qui devient globalement la marchandise totale dont le cycle doit se poursuivre. »

Guy Debord, " La société de spectacle " Page 39

L’avenir dépendra de ce que nous ferons collectivement. Mais sachez que nous sommes bien plus nombreux qu’eux ! Toute cette « classe dominante » n’est pas forte parce qu’elle domine la politique et « le monde de la finance », mais seulement parce qu’elle est organisée.

Voila aujourd’hui ce qui nous manque : l’organisation.

Il nous faut retrouver le chemin du savoir collectif. « L’éducation populaire » est une voix si riche qu’elle fait peur aux dominants.

Lorsque Franck Lepage a rendu son rapport sur « la transformation politique grâce à l’éducation populaire » et « l’action civile culturelle », les militants de cette offre publique de réflexion se sont fait lynchés par les politiques.

C’est pourquoi il faut suivre cette voie.

« L’éducation populaire », c’est la conviction qu’il faut créer des espaces collectifs citoyens de subversion et de travail, afin de nous apprendre mutuellement grâce à nos expériences, nos expérimentations, nos savoirs...

Prendre conscience ensemble par nos vécus, par nos histoires, par nos réalités sociales ; d’en comprendre les causes (injustice, inégalité...), et de s’organiser collectivement, c’est cela " le pouvoir d’agir ", en soi le refus de la servitude volontaire.

Le sociologue Christian Maurel définit très bien ce processus par :

Privation/frustration/résignation vers l’Indignation/mobilisation/organisation

Aujourd’hui, les « travailleurs sociaux » disent NON !

Pour un travail social militant !

Astier Valentin

MediaPart