Pétrole : Emmanuel Macron, parrain d’un mariage de cocus ?

, par  DMigneau , popularité : 64%

Pétrole : Emmanuel Macron, parrain d’un mariage de cocus ?

Au printemps dernier, Emmanuel Macron, alors ministre de l’Economie, a soutenu avec force la fusion aux airs de délocalisation du groupe Technip avec son concurrent américain FMC. Une opération qui pourrait tourner au fiasco depuis la découverte d’un litige dissimulé aux Emirats Arabes Unis.

Emmanuel Macron a soutenu la fusion de Technip avec son concurrent américain FMC. - UGO AMEZ/SIPA

Tout le monde croyait la facture de 90 millions de dollars enterrée. Ou plutôt ensablée, puisque c’est à Abu Dhabi que le pétrolier français Technip aurait laissé derrière lui cette ardoise.

Mais le groupe émirati Suwaidi Engineering Group qui réclame ces millions de commissions oubliés, n’a pas dit son dernier mot. Conforté dans sa démarche par plusieurs décisions de la justice locale, il menace aujourd’hui de faire capoter le mariage de Technip avec l’américain FMC Technologies, annoncé en mai dernier.

Un grain de sable qui pourrait mettre en péril la belle opération ficelée par le ministre Emmanuel Macron et son ancien employeur, la banque Rothschild, conseil de Technip avec Goldman Sachs

En mai dernier, à l’époque où il pilotait encore Bercy, l’ancien banquier s’était félicité d’une fusion entre égaux, permettant de faire émerger « un Airbus du parapétrolier ».

La véritable histoire - hélas !! - est celle du passage sous pavillon américain d’un fleuron français, au terme d’une opération pour le moins déséquilibrée, puisque c’est le petit (l’Américain) qui l’emporte sur le gros (le Français).

« La faute aux services du ministre, s’insurge l’un des protagonistes, qui ont laissé filer le siège du nouvel ensemble à Londres sans même protester ». L’ancien PDG de Technip, Thierry Pilenko, n’a pas trouvé à redire à cette délocalisation masquée, lui-même ayant rejoint Houston, quartier général de FMC Technologies, où était déjà installée son épouse américaine…

Si les mirages du désert texan lui ont fait oublier la facture enfouie dans les sables émiratis, les avocats de Suwaidi Engineering Group, eux, sont repartis à l’offensive.

Brouille entre Technip et le groupe émirati

L’histoire remonte à 1991.

A l’époque, Suwaidi et Technip signent un contrat d’agent exclusif. La société émiratie ouvre les portes de ce marché aux Français en échange d’une commission fixe de 1,5 % du chiffre d’affaires.

Une aubaine pour les deux parties qui collaborent sous ce régime pendant plus de quinze ans. Mais en 2006, tout bascule lorsque le groupe du CAC 40 décide de mettre un terme à cette association.

Le début d’une longue guerre judiciaire devant la justice commerciale d’Abu Dhabi.

En près de dix ans de procédures, interrompues par des périodes de négociations à l’amiable qui n’aboutiront pas, les deux sociétés brandissent des documents et décisions de justice pour démontrer leur bonne foi. Suwaidi gagne en première instance, Technip en appel mais la rupture du contrat est finalement gelée en attendant que la cour se prononce une nouvelle fois.

Un différend commercial dont il est difficile de présager de l’issue, tant les décisions depuis 2007 donnent raison à l’un puis à l’autre.

La Cour locale d’Abu Dhabi s’est réunie le 14 décembre dernier et a refusé de statuer sur la désignation d’un expert pour évaluer l’éventuel montant des commissions dues tant que le différend n’a pas été jugé. Charge, donc, à la Cour suprême de trancher sur le fond dans les prochaines semaines.

Cette bataille juridique prend toutefois une nouvelle tournure au regard du droit boursier : la semaine dernière, les actionnaires du pétrolier tricolore ont validé en Assemblé générale le mariage avec l’Américain. Sans être officiellement informés de l’existence de cette querelle.

Technip n’a pas provisionné la somme

Suwaidi affirme que le montant des commissions non payées se situe dans une fourchette de 90,3 à 150 millions de dollars. Pas rien, d’autant que Technip, plombé par la baisse des prix du pétrole et un plan massif de restructuration, a vu son bénéfice chuter l’an dernier à 45 millions d’euros.

En marge de l’assignation en référé devant le tribunal de commerce de Paris qu’il a déposée le 2 décembre dernier, Xavier Argenton, l’avocat français de Suwaidi, a donc écrit le 7 décembre au président de l’Autorité des marchés financiers (AMF).

Dans ce courrier, que " Marianne " a pu consulter, il s’étonne du silence de Technip sur l’affaire émiratie. Alors que les actionnaires se sont réunis le 5 décembre pour valider la fusion, la lettre souligne « l’urgence » à voir « le présent litige tranché dans les plus brefs délais ».

Un mauvais coup pour le géant français qui n’a pas jugé utile de provisionner la somme, ni même d’indiquer dans les rapports financiers de 2007 à 2015 l’existence de ce dossier.

FMC et Technip s’étaient pourtant engagés au moment de leur union à ne pas avoir de procédures en cours autres que celles déclarées dans leur précédent rapport financier.

« L’absence de provisionnement de ce litige dans les comptes de Technip en 2015 pourrait ainsi avoir de graves répercussions relativement aux opérations de fusion en cours, mais aussi potentiellement quant à la distribution de dividendes effectuée au titre de l’exercice 2015 », affirme l’avocat pénaliste Bérenger Tourné qui conseille Suwaidi.

Contactée par " Marianne ", la direction de Technip assure que « tous les éléments juridiques et financiers ont été échangés au cours d’un processus complet et ouvert de due diligence [l’audit préalable avant une fusion]. »

Quant à l’absence du litige dans les bilans annuels depuis 2007, « nos états financiers sont revus par nos auditeurs qui n’ont pas émis de réserve », assure Christophe Bélorgeot, vice-président du groupe chargé de la communication.

A un mois du rapprochement effectif de Technip et FMC, l’omerta autour de ce contentieux rappelle ces secrets de famille qu’on tait avant le mariage, de peur de tout faire capoter.

Clément Fayol

Marianne