Petrobras : l’affaire de trop pour Dilma Rousseff ?

, par  DMigneau , popularité : 20%

Petrobras : l’affaire de trop pour Dilma Rousseff ?

Réélue en janvier dernier, la présidente brésilienne Dilma Rousseff, engluée dans le scandale de corruption Petrobras doit déjà faire face à des manifestations qui réunissent plusieurs centaines milliers de personnes. Au pouvoir depuis 4 ans, plus impopulaire que jamais, incapable de sortir le pays de la crise économique et politique qu’il traverse, les manifestants demandent le départ de la présidente.

Ce dimanche 16 août, des petits points jaunes et verts arpentent les rues du Brésil par centaines de milliers. Ils crient : Dilma « dehors », PT (ndlr : Parti des Travailleurs, de la présidente Dilma Rousseff ) « dehors ». Vu du ciel, les images sont impressionnantes. Elles dessinent une foule compacte, un bloc de colère. La démocratie au Brésil ne s’est pourtant jamais si bien portée. Il n’y avait qu’à feuilleter les journaux, au lendemain des manifestations, pour s’en apercevoir, une fois encore.

A la une, les condamnations continuent en effet de pleuvoir dans l’affaire de corruption Petrobras - du nom du géant pétrolier d’état - qui fait sortir de leur lit des marées de Brésiliens depuis plusieurs mois. Au tour d’un ancien directeur de la branche internationale du groupe, Nestor Cerveró, de faire les frais du système de corruption tentaculaire qui a permis d’arroser en près d’une décennie et à hauteur de plusieurs milliards de réais les responsables politiques brésiliens de tous bords, via la signature de marchés publics très juteux.

Accusé de corruption passive et blanchiment d’argent, Nestor Cerveró a été condamné à « douze ans, trois mois et dix jours » de prison, détaille le quotidien O Globo. En cause, son rôle dans l’achat, par Petrobras, de deux navires de forage au sud coréen Samsung, contrat qui a donné lieu au versement de 45 millions de dollars de pots de vin.

Ce volet de l’affaire pourrait paraître anodin, s’il n’emportait pas avec lui et à la surprise générale, le président de la Chambre des députés, le centriste Eduardo Cunha, du PMDB, le Parti du mouvement démocratique brésilien, accusé d’avoir perçu cinq des 45 millions de dollars de commissions. Ce que réfute évidemment l’intéressé, ancien allié du PT et membre de la fragile coalition gouvernementale qu’il menace désormais de faire exploser.

Petrobras, et la chute du PT

Comme Eduardo Cunha, vingt-deux députés et treize sénateurs font l’objet de nombreux soupçons, émis en particulier par la police fédérale chargée d’enquêter sur leur rôle respectif dans les montages financiers. Jamais le pouvoir judiciaire n’avait frappé si fort, si haut, des responsables politiques jadis intouchables, n’épargnant personne, pas même la présidente Dilma Rousseff. « On n’a pas pour habitude de voir la corruption se déployer, c’est sa nature, elle se cache » se défend quant à elle, cet été, dans le Washington Post celle que l’on a souvent qualifiée « d’incorruptible. »

Une phrase lacunaire qui peine à convaincre. D’autant que Dilma Rousseff est personnellement accusée d’avoir illicitement financé sa campagne présidentielle de 2010 grâce aux deniers publics détournés de Petrobras où elle a d’ailleurs un temps siégé en tant que membre du Conseil d’administration.

Dans ce contexte politique houleux, d’après les derniers sondages, seuls 8 % des Brésiliens déclarent encore faire confiance à l’ancienne protégée de Lula. Pis, Lula lui-même, longtemps adoré par une partie de la population pour avoir permis à plusieurs dizaines de millions de personnes de sortir de la pauvreté, se voit à présent inculpé pour trafic d’influence.

Redevenu un citoyen presque comme les autres, Lula da Silva aurait de fait usé de son statut privilégié, au terme de ses deux mandats présidentiels, pour aider le puissant conglomérat brésilien de BTP Odebrecht à obtenir la signature de contrats en Afrique et en Amérique latine. Cinq des plus hauts cadres du groupe, parmi lesquels Marcelo Odebrecht, sont par ailleurs également mis en examen dans l’affaire Petrobras.

Le PT ou « l’institutionnalisation » de la corruption

Au milieu de ce petit monde, une figure symbolise entre toutes la dérive du pouvoir pétiste. Ancien locataire de la Casa Civil en 2002, sorte de bras droit, de premier ministre de Lula, José Dirceu est accusé par les procureurs dans l’affaire Petrobras d’avoir non seulement été l’un des principaux bénéficiaires des schémas de corruption mais de les avoir « institutionnalisé » dès 2002.

Malgré sa condamnation à dix ans de prison dans l’autre grande affaire qui a secoué le PT ces dernières années, le « mensalão » - l’affaire des mensualités payées par le PT aux députés de la coalition gouvernementale, entre autres du PTB de centre droit pour s’assurer de leur soutien - José Dirceu aurait donc continué à recevoir de Petrobras d’importants pots de vin à travers sa société de consulting.

A une différence près note la presse brésilienne : dans le cas du « mensalão » l’argent servait à financer le parti et un dessein politique. Dans l’affaire Petrobras, la manne financière n’avait pour but que l’enrichissement personnel des uns et des autres.

L’ancien homme fort du PT, qui purgeait jusqu’ici sa peine à domicile, se retrouve ainsi une fois encore placé en détention provisoire. Les images de l’arrestation de Dirceu, il y a quelques jours, début août, prises sur tous les angles, y compris depuis les hélicoptères des principales chaînes, ont fait le tour des télévisions. Petrobras sera-t-elle l’affaire de trop ? Qu’adviendra-t-il à présent du Parti des travailleurs décapité par les vagues successives d’arrestations ?

La réponse pourrait dépendre pour l’essentiel de la situation économique et de la capacité du gouvernement à faire passer du rouge au vert des indicateurs que l’AFP a brièvement résumé cette semaine dans une dépêche télégraphique au style lapidaire : « l’économie brésilienne reculera de 2,01 % cette année (...) pour la première fois, les prévisions recueillies par la Banque centrale tablent sur une chute du PIB au-delà de 2015 (...) l’inflation pourrait atteindre 9,32 % en 2015 (...) le taux de chômage a grimpé à 6,9 % en juin, sa sixième hausse consécutive... »

En face, pour y remédier, le gouvernement prévoit un « ajustement fiscal », autrement dit les bonnes vieilles coupes dans les dépenses publiques à hauteur, en l’occurrence, de 70 milliards de réais. Les ministères de l’Éducation, de la Santé ou encore des Transports sont d’ores et déjà les plus touchés. En juin 2013, la hausse de quelques centimes des ticket de bus, largement empruntés par les classes populaires, avaient suffi à mettre le feu aux poudres, provoquant un mouvement protestataire et des manifestations énormes dans tout le pays...

Patricia Neves

Marianne