« Pas Dieu qui est enceinte »

, par  DMigneau , popularité : 65%

« Pas Dieu qui est enceinte »

Donner la vie et vouloir mourir. Je le hais d’avance. Comment faire autrement ? Si c’est un garçon, il lui ressemblera peut-être. Le visage de son père. Ce bébé est comme une bombe à retardement dans mon ventre. Déjà chargé de ma haine contre lui. Il déteste le monde, avant même de l’avoir vu. S’il naît, je suis morte pour toujours. Lui aussi.

« Cette étincelle de vie vibrante en moi me donnerait la force de croire à nouveau, avec bonne volonté, à l’humanité des hommes, à la civilisation. »

Éloge de la lumière au temps des dinosaures, de Virginie Lou.

Donner la vie et vouloir mourir. Je le hais d’avance. Comment faire autrement ? Si c’est un garçon, il lui ressemblera peut-être. Le visage de son père. Ce bébé est comme une bombe à retardement dans mon ventre. Déjà chargé de ma haine contre lui. Il déteste le monde, avant même de l’avoir vu. S’il naît, je suis morte pour toujours. Lui aussi. Chaque jour, en lui donnant le sein, en le lavant, je croiserai son regard. Sûr aussi qu’il chialera et me réveillera en pleine nuit. J’aurais sûrement les mêmes yeux que ma mère et des voisines pendant leur grossesse et après.Un regard usé par le travail de mère, en plus du reste. Pas le manque de sommeil et ses larmes qui m’inquiètent. Surtout la trouille de son sourire.

Le sourire de mon violeur.

Papa voulait le tuer, me venger. Je lui ai dit qui c’était. Un homme du coin, de la même génération que Papa. Ici, tout le monde se connait, au moins un peu. L’homme qui m’a violé a une petite boutique de souvenirs pour touristes, dans la petite ville à six kms du village. Papa est allé le voir, un couteau dans la poche. Bien sûr, il a dit que c’était pas lui, juré sur Dieu et ses gosses.

Est-ce que Papa l’a cru ? J’arrive pas à être sûr.

Parfois, je pense qu’il me croit, moi. D’autres fois, quand je me sens super seule avec mon ventre plein, je me dis que Papa se dit que je mens pour protéger quelqu’un. Le reste de la famille et les voisins pensent que j’ai fait ça avec un jeune du village. Pour tous, c’est pas un viol. Que j’étais d’accord de le faire. Ils me prennent pour une menteuse. Je vois bien dans leurs regards et leurs silences qu’ils me croient pas. Mais Papa est de mon côté. Il m’a promis que j’avorterai. Papa tient toujours ses promesses.

J’avais déjà entendu parler de l’avortement. A la télé ou sur Internet au collège. Sans savoir ce que c’était vraiment. C’est le docteur qui m’a expliqué ce que c’était pour de vrai. Il m’a même montrée une petite vidéo sur son ordi. Maman arrêtait pas de faire " non " avec la tête. Elle a dit qu’elle et mes grandes sœurs s’occuperaient du bébé. Le docteur lui a parlé longtemps. J’ai senti que Maman était d’accord. Mais, dès qu’on est sorti dehors, elle a dit que les docteurs savaient pas tout. Qu’ils se croient plus fort que Dieu.

Je l’ai écoutée sans rien dire. On marchait dans les rues. Elle avait honte. Et moi, j’étais en colère. Une colère contre le monde entier. Première fois que j’ai senti que j’étais pas à moi. Que mon corps et ma vie appartenaient à d’autres. Le monde devenu d’un seul coup mon ennemi. Même Dieu est contre moi. Je sais bien que c’est pas bien de penser comme ça. Moi aussi, je suis très croyante. Même si c’est surtout Maman qui va à l’église. Pas bien ce que je pense. Faut que j’aille me confesser. Mais parler, ça changera rien du tout. Pas Dieu qui est enceinte et portera le bébé d’un violeur.

Tout était prêt pour l’avortement. Même Maman avait fini par dire que c’était la meilleure solution.

Pourtant plein de gens de la famille, des voisins, pour lui dire que c’était une honte. Je les entendais de ma chambre. Envie de tous les étrangler. Mais je savais que Papa était avec moi. Il avait demandé à un de nos voisins qui savait lire et écrire de faire tous les papiers. Ça se ferait dans l’hôpital à 15 kms de la maison. On trouverait bien quelqu’un pour m’emmener et me ramener en voiture. J’étais heureuse. Mais aussi triste. Pas facile de tuer la vie d’un bébé venu de son ventre.

Quand j’avais dit ça au docteur, il m’avait engueulée. « D’abord, ce n’est pas encore un bébé. En plus, tu n’as jamais décidé de le faire venir au monde. Un bébé, c’est comme un invité. » Je comprenais pas tout ce qu’il disait. Il est pas du tout comme les hommes d’ici. C’est un de la grande ville. Y en a beaucoup qui l’aime pas. Ils préféraient le docteur d’avant. Mais je sais pas pourquoi, moi, je l’aime bien. Il nous parle pas de haut, comme le docteur d’avant. Lui nous écoute et nous prend pas pour des abrutis parce qu’on est des indigènes. Il nous respecte. J’ai une grande confiance en lui. Pourtant il a l’air très sévère. Comme toujours en colère.

Pourquoi le juge avait fait ça ?

Lui aussi a dit que c’était pas un viol. Il a tordu je sais pas comment le dossier pour que j’ai plus le droit de me faire avorter. Papa est allé le voir plusieurs fois. Pour rien. « Faut prendre d’urgence un avocat. J’en connais une association qui a des avocats pour vous aider gratuitement. Mais il faut aller vite, très vite. Surtout pas dépasser le délai légal de grossesse pour l’avortement. » Le docteur nous avait tout expliqué dans son cabinet.

Cette fois, j’y étais allée avec Papa. Il a fait " oui " avec la tête tout le temps que le docteur parlait. Sa main me prenait le bras. Une main qui me disait : « T’inquiète pas, ma fille. Je suis avec toi. » J’étais rassurée. On est sortis avec tous les papiers pour l’hôpital. Fallait plus que les donner au voisin pour qu’il nous aide à les remplir. Dans la rue, j’ai regardé Papa qui marchait devant moi. J’étais super fière d’être sa fille. Il a pas baissé les bras comme tous les autres. Lui m’a pas lâchée. Mon Dieu, d’abord, c’est Papa.

Chaque fois, le voisin disait qu’il avait pas le temps. Pourtant Papa arrêtait pas d’aller le voir avec les papeirs. Il fallait aller au tribunal avec un avocat. Le docteur m’a dit qu’on était sûrs de gagner. Le voisin, d’habitude très gentil, me disait à peine bonjour. Il regardait ailleurs. Un soir, j’étais à ma fenêtre de la chambre et je l’ai vu venir vers la maison. J’étais super heureuse. Après lui, j’ai vu arrivé une de mes tantes et le grand-frère de Papa. Ils viennent pas souvent. On les voit surtout aux enterrements.

Le curé du village est aussi arrivé. Ils étaient une dizaine dans le petit salon qui sert de chambre à Papa, la nuit. Maman dort avec mes deux sœurs et moi. J’ai collé mon oreille pour entendre ce qu’ils disaient. Tout le monde parlait, sauf Papa et Maman. Chacun répétait en boucle que c’était pas bien. Le curé expliquait que seul Dieu pouvait décider de la vie et de la mort.

Maman a dit qu’elle était d’accord avec lui. Moi j’attendais qu’une chose : entendre la voix de Papa. Qu’il leur dise ce qu’il m’avait dit.

Pourquoi le docteur était pas là aussi ?

Lui avait les mots pour dire ce que je ressentais de l’intérieur. Le seul qui avait parlé plus de moi que du bébé. Sûr que les autres l’auraient écouté. C’est quand même pas n’importe qui, c’est le docteur d’ici. Il a les bons mots pour convaincre. Quand Papa a parlé, j’ai su qu’ils avaient gagné. Que le juge avait gagné. Que mon violeur avait gagné. Que moi j’avais perdu. Que celui dans mon ventre avait perdu. Morts tous les deux.

Dehors, il fait encore nuit. Je me suis levée sans bruit. Maman et mes sœurs dorment. Papa est déjà parti bosser. Je suis sortie. Mon petit sac est caché dans le jardin. Je l’ai pris et j’ai traversé très vite le village. Tellement peur que quelqu’un me voit et qu’on me rattrape. À un moment, j’ai entendu un volet. Je me suis mise à courir très vite, de plus en plus vite. Mon cœur rebondissait comme une balle dans ma poitrine.

Arrivée à la nationale, je me suis planquée derrière un buisson. Les voitures et les camions donnaient des claques dans l’air froid. A ce moment là, j’ai chialé. Première fois que je le faisais. Même dans la pièce à l’arrière de sa boutique, j’ai pas chialé, juste fermé les yeux et mordu mes lèvres. Essayer de mourir dedans.« Je t’en fais cadeau. Tu sais que ça vaut cher. » Il avait pris un collier sur une étagère et me l’avait glissé dans mon sac. Des touristes choisissaient des paniers en osier. Je suis sortie dans la rue. Le soleil brillait dans le ciel, la nuit était sous ma peau.

Personne a su ce qui s’était passé. Même moi, j’étais plus vraiment sûre si c’était faux ou vrai. Peut-être un cauchemar. J’ai fait comme si c’était rien passé. Je l’ai même croisé plusieurs fois. Chaque fois, il me fait un signe de la main et me sourit. Moi, je baisse la tête et continue mon chemin. Il s’est rien passé. Je dois me tromper. Moi qui dois être un peu folle de croire à des trucs de ce genre. J’ai oublié, redevenue comme avant. Une fille comme toutes les autres du village. Jusqu’à ce que la vérité revienne dans mon ventre.

Ma seule solution, c’est la vraie ville. La capitale du pays où je suis jamais allée. Ni Papa, Maman et mes sœurs. Y a que mon frère qui a déjà été là-bas. Je connais personne. Faut juste que je trouve un hôpital. J’ai pris tout le dossier qu’avait fait le docteur. J’ai rempli ce que j’ai pu. Sûr qu’ils vont voir que c’est mon écriture, avec toutes mes fautes. Je vais leur expliquer.

Quand j’ai vu que Papa avait baissé les bras, je suis allée voir le docteur. J’ai attendu dans la salle d’attente. C’était un autre homme qui a ouvert la porte du bureau. « Il travaille plus ici. Mais je peux m’occuper de toi. Quel est ton problème ? ». Je suis sortie comme une folle de la salle. Même mon docteur à moi m’avait laissée tomber. Que lui qui pouvait faire quelque chose pour m’aider. Seule. J’étais toute seule. Plus que moi pour m’aider.

Un petit camion de livraison s’arrête. Le chauffeur me dit de monter. Il allume une cigarette et me tend son paquet. Je fais " non " de la tête. Il me demande ce que je vais faire en ville. Que lui répondre ? Il a bien vu que j’avais les yeux gonflés. En plus, pas normal une gamine qui fait du stop à 6 heures du matin. Je lui raconte que j’ai raté le car et que je vais rejoindre ma grande sœur. Il tousse et allume la radio. Je regarde droit dans le pare-brise. Mon ventre est très dur. J’ai envie de vomir. Faut pas craquer. Tout sera bientôt fini. J’essaye de me concentrer sur la route.

« Je vous ai menti. Pas chez ma sœur que… Je vais à l’hôpital pour me faire avorter. On m’a… J’ai été violée. » Il baisse la radio et se tourne vers moi. « Tu as quel âge ? ». Je tire sur mes cheveux, comme pour tous les arracher. « Bientôt treize ans. » Il m’a regardé des pieds à la tête. J’ai bien senti qu’il avait du mal à le croire. Pas la seule personne qui pense que je suis plus âgée que mon âge. « Tu ferais mieux de retourner chez toi. Faut pas faire ça. »

Pourquoi lui avoir dit ?

Je regarde la croix à son cou. Plus petite que la mienne et celle de mon violeur. J’ai peur qu’il s’arrête et me fasse descendre. Il conduit sans un mot, me regarde jamais. Son visage est super en colère. Lui aussi de leur côté. Ils veulent que je garde le bébé. Que je le garde au chaud dans mon ventre pour le mettre au monde. Un ventre comme un cercueil.

On roule encore une demi-heure. Il traverse une grande avenue et s’arrête sur un parking. « Terminus pour toi. » Je sais bien que la capitale est encore à 17 kms. Après tout, c’est pas si long à pied. Je prends mon sac et descends. Il regarde mon ventre et soupire. Son regard est comme un glaçon. Tout le monde est contre moi. Comme si tout était de ma faute. « Merci pour… ». Il fait un geste de la main. « Pas ton merci qui va me payer l’essence ! ».

Je referme la portière. Il ouvre la vitre et se penche vers moi. « Tu vois la boulangerie. Tu vas aller jusque là-bas et descendre sur trois cent mètres. Tu vas tomber sur un truc qui fait centre social. Là-bas, ils vont s’occuper de toi et te dire où aller. Dépêche-toi ! ». Je suis collée sur le trottoir. Il cogne son poing contre le volant. « Si je le tenais ce fils de pute qui t’a fait ça ! ». Ses yeux sont plein de larmes. Il tourne la tête et démarre.

J’ai fini de mourir.

Mouloud AKKOUCHE

NB : Une fiction qui ne dépasse pas la réalité du drame vécue par cette mexicaine de 14 ans. Victime d’un viol. Son père la soutient pour l’avortement. Mais un juge l’empêche d’avorter. Sans doute pas la seule au Mexique, un pays extrêmement catholique. D’autres jeunes filles et femmes subissent les mêmes violences sur la planète, sous d’autres latitudes religieuses.

Dans l’intérêt de tout le monde, encore plus des femmes toujours les premières dans le viseur, résistons à l’obscurantisme des illuminés de tout poil. Notamment des fous de Dieu et les autres intégristes religieux, sans oublier leurs alliés objectifs du Dieu fric comme dirait le Pape. Ne surtout pas les laisser éteindre notre siècle naissant. Pour pouvoir profiter de notre voyage sur le plancher des humain(e)s.

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