Parler d’art n’est pas un luxe

, par  DMigneau , popularité : 64%

Parler d’art n’est pas un luxe

Il est très difficile de parler d’art. Surtout si l’on ne veut pas omettre de parler du moment et de la collectivité humaine où il prend naissance. De quoi parle-t-on ? Parle-t-on de la qualité d’un objet, d’une musique, d’un spectacle ? Parle-t-on d’un instant vécu, souvent collectivement ?

Olivier Perrot

Lorsqu’on veut théoriser sur lui, on perd très vite l’art en chemin. Très souvent, la parole sur les pratiques de l’art et ce qu’on appelle la « culture » n’a pas grand chose d’artistique. Elle devient vite un peu rébarbative, trop descriptive ou froidement universitaire, rejette une grande partie de la population par son jargon, ses sous-entendus d’entre-soi, son côté « élitiste », et risque de passer à l’as ce qui est, en fait, essentiel.

Ou encore, dans un autre registre, elle s’oppose totalement à son sujet, comme pour ces gens qui croient défendre un « secteur professionnel » en mettant en avant sa rentabilité. Contresens qui n’est pas seulement une erreur, mais une destruction symbolique.

Si l’on veut essayer d’appréhender le geste artistique dans sa réalité vécue, il faut prendre en compte son moteur, sa force sensible, chose la plus difficile à transmettre avec des mots, sinon avec la poésie.

Ce que l’on appelle émotion, inséparable de sa relation intime au contexte d’où il surgit. Il faut donc parler un peu de politique et d’histoire contemporaine. On le sait bien pour le passé, souvent on le voit après coup. Mais au présent, ça nous échappe toujours un peu. On le sait pour Hugo, Goya, pour Brecht, Piscator ou encore Courbet - pour ne prendre que ces exemples - sans parler des grands mouvements de l’histoire récente comme le surréalisme et Dada.

Avec le recul, des réalités apparaissent qu’on n’aurait sans doute pas perçues si clairement en leur temps. Ce qu’on a sous les yeux nous échappe toujours un peu, faute de distance et de repères.

Ticket au musée d’histoire de l’immigration © RF/ Sandrine Etoa-Andègue

Il faut du temps, dans notre civilisation, pour que les artistes prennent leur vraie dimension aux yeux de tous. Or, pour comprendre ce qui a lieu en temps réel, il faudrait regarder non pas seulement ce qu’on connaît déjà - non là où l’art est attendu - mais où il est en train de s’inventer sous nos yeux, avec nous.

Là où il est à l’état naissant, pas encore devenu la propriété des experts, des professionnels ou des marchands, là où il se cherche dans l’impulsion, sans garantie mais avec sens, en se heurtant, en se frottant à des réalités humaines, historiques, sociales et sociétales.

Là où il ne s’agit plus seulement de spectacles ou d’objets - encore moins d’« industries culturelles » - et jamais de « divertissement ».

Là où l’on se retrouve ensemble pour ressentir ensemble ce que nous traversons ensemble.

Là où il joue son rôle immémorial qui est de parler, crier ou chuchoter à l’oreille de la société humaine pour tenter de l’arracher à son sommeil, pour la pousser dans le flux de la vie.

Les lieux d’art auxquels nous sommes accoutumés sont-ils réellement faits pour ça ?

Nos théâtres sont-ils vraiment des agoras ?

Sont-ils conçus pour qu’on puisse y rester, qu’on rencontre les équipes et les artistes, qu’on y fasse connaissance, qu’on se parle ?

Sont-ils des lieux où l’art s’expérimente et s’éprouve, où l’on fabrique de l’intelligence et de la sensibilité collectives ?

Ou des lieux où il se consomme ?

Les lieux où l’art s’invente ne sont pas ceux où nos regards se portent. Jean Dubuffet nous le disait ainsi : « L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui ; il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom : ce qu’il aime c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle ».

Jordi Savall à Calais - afp.com - Denis Charlet

On voit. On comprend. On ressent. On perçoit clairement que l’art remplit son rôle lorsqu’il agit dans les prisons, dans les hôpitaux psychiatriques, aujourd’hui même dans la « jungle » de Calais où plasticiens, gens de théâtre et musiciens ont compris qu’il leur fallait aller et sur les différentes places de " Nuit debout " où dans un élan partagé s’imaginent des fresques et des formes plastiques, où jaillit de la poésie, où des chansons s’écrivent collectivement en un instant et sont reprises sur le champ.

On voit. On ressent. on comprend immédiatement qu’il répond à quelque chose. On voit qu’il naît d’une nécessité, qu’il est poussé par une nécessité, qu’il répond à une nécessité. Et qu’il produit alors souvent de la fulgurance, de la communauté d’âmes en lui donnant une forme, forme où le sens et la beauté ne peuvent être disjoints.

On voit alors que l’art est un puissant levier. On voit qu’il ne s’agit pas d’une production à consommer, mais bien d’un outil essentiel au fonctionnement de toute collectivité, à la santé de toute culture.

C’est ce qu’un certain nombre de gens - pour des raisons bonnes ou mauvaises - ont porté dans ce pays au sortir de la dernière guerre, avec le puissant élan démocratique impulsé par le mouvement de l’éducation populaire, puis l’extraordinaire aventure de la décentralisation théâtrale avec Jeanne Laurent, Vilar, Avignon, le TNP, etc.

Car l’art et la culture reprennent enfin leur raison d’être aux yeux des politiques lorsqu’il s’agit de recoudre de profondes déchirures. Quoi de mieux pour réparer les blessures d’une nation, qu’une communauté humaine réunie dans l’émotion partagée de grands moments de théâtre de danse ou de musique ?

https://www.youtube.com/watch?v=yUh681B-nNs

Forcé par la nécessité de tourner la page d’une séquence historique de barbarie industrielle inégalée de revenir aux fondamentaux, notre pays a su construire un somptueux service public de l’art et de ce qu’on appelle « culture ». Celui-là même qui est en train d’être détruit aujourd’hui, sous la pression d’une « Europe » sous influence néolibérale. Cette « Europe » qui nous a imposé l’impudent concept de « concurrence libre et non faussée », là où il s’agit d’une nourriture indispensable à tous qui doit impérativement échapper aux objectifs de rentabilité, sous peine de perdre sens…

Si l’importance vitale de ce qui est ici en jeu n’est pas d’urgence entendue par les politiques de ce pays, c’est une richesse humaine inouïe qui n’aura plus de lieu pour exister autant dans les espaces dédiés à l’art qu’en dehors d’eux, le régime de l’intermittence sera définitivement saccagé par le Medef et notre journal en ligne " L’Insatiable " finira vraiment par ressembler à une sinistre succession de faire-part de deuil.

Nous voudrions éviter ça.

Voilà. Il est donc très important de reposer avec force aujourd’hui la question de l’art dans la collectivité.

De rappeler les enjeux essentiels dont on oublie trop souvent qu’elle les porte.

De commencer à dire vraiment sans jargon ce qui nous relie et nous concerne tous au premier chef, dans l’idée de continuer à le faire régulièrement et d’agir ensemble. D’en parler sans se censurer pour ménager ses intérêts, avec des penseurs et des gens de terrain issus de milieux différents, conscients de ces enjeux. Des enjeux de civilisation largement aussi cruciaux que ceux que met en lumière l’écologie, qui ne sont autres que ceux de la construction par l’art et les « outils du symbolique », d’un être humain digne de ce nom, doté d’un imaginaire et apte à s’en servir.

C’est ce que nous allons essayer de faire ensemble, le 23 avril, au Théâtre de l’Épée de bois.

Et nous allons aussi le faire avec des artistes qui se serviront de leurs langages !

Nicolas Roméas

MediaPart