Par une belle journée d’hiver, la peur

, par  DMigneau , popularité : 0%

Par une belle journée d’hiver, la peur

Nous pourrions faire la liste des pratiques ignobles et dégradantes que les traditions autorisent, une société " en progrès " est une société capable de résilier ce qui nuit à l’intégrité des êtres humains et de la vie dans son état de règne absolu, sans quoi elle n’est rien d’autre que rétrograde.

Nous marchons avec mon fils de onze ans dans la campagne, le chien gambade devant nous quand retentit un coup de tonnerre, comme un pétard " Mammouth " jeté tout près de nous dans une fête foraine. Nous sursautons, le chien fléchit sous la surprise, la peur nous a figés et fait battre le cœur.

Je mets du temps à me reprendre.

À l’entrée du bois, nous les voyons d’ici, les chasseurs sont tout près. Ils sont là depuis le matin, cela fait plus de dix heures qu’ils occupent la campagne et font des rondes autour du plateau que nous appelons " le Faillal ", une promenade où chacun promène son chien, apprend à marcher aux enfants, se rend en famille le dimanche, escorte, par de belles journées, parents, aînés, poussettes

La colère m’envahit et la haine m’étrangle.

Je ne suis plus d’humeur à regarder s’envoler l’avion en papier que mon fils tente de manier en virtuose, la balade est contaminée par les pires images ; une balle perdue sur l’un de nous, ça n’arrive pas qu’aux autres, ça n’arrive pas qu’à Compiègne ou dans les départements voisins, cela peut-être au cours de ta ballade, de la mienne, aujourd’hui, demain, en plus de l’agonie promise aux chevreuils majestueux que je vois bondir dans le petit matin, qui n’ont même plus de forêts pour se cacher, cibles à découvert quand ils traversent les champs labourés…

Que faire ?

Insulter les chasseurs, pour qu’ils m’insultent en retour, dégrader leur matériel, crever leurs pneus, taguer leurs véhicules, pour qu’ils méprisent et discréditent un peu plus les " écologistes ", déclarer la guerre, ou plutôt, répondre aux armes à feu par des armes ridiculement inoffensives

La chasse fait monter des pulsions de haine et de colère comme aucune autre pratique en ce monde en dehors de la violence.

Qu’avons-nous pour y faire face, pour dénoncer cette réalité ignoble, cette pratique grotesque qu’est la chasse dans notre société " moderne ", menée par des gens tout aussi grotesques, affublés d’uniformes grotesques par une belle journée d’hiver, des gens qui ne savent répondre à la beauté de la nature que par le bruit et la mort et leur déballage de matériel hideux et grotesque ?

Rien, le silence hébété devant le déploiement de la violence grossière, le pas discret de notre progression dans la campagne en passant devant elle.

Vivre en milieu rural ne justifie pas de s’adonner à la chasse, la tradition n’a vocation ni de loi ni d’autorité, nous pourrions faire la liste des pratiques ignobles et dégradantes que les " traditions " autorisent.

Une société " en progrès " est une société capable de résilier ce qui nuit à l’intégrité des êtres humains et de la vie dans son état de règne absolu.

Une société incapable de protéger la vie est rétrograde et rien d’autre ; basse, incomplète, ridicule, et ne fait que conforter les gens dans le plus immonde abrutissement.

Et nous qui voulons la vie, qu’avons-nous pour nous exprimer ?

Les « réseaux sociaux », hologramme démocratique dont nous ne voyons aucune répercussion dans le réel ?

Nous " pissons dans un violon " face aux lois de notre pays qui autorisent la chasse et se rend coupable de perpétrer l’abrutissement.

L’inquiétude ne nous quittera plus jusqu’au terme de notre promenade. Nous regagnons la voiture en accélérant spontanément le pas.

Une société " moderne " incapable de préserver ce qui est beau - à savoir la nature et le vivant - n’a aucune légitimité, n’a rien pour elle, ne dispose d’aucun argument pour justifier sa politique, son existence en tant que société dite " moderne ".

Les " autorités " de cette même société sont pareillement abruties par elle, incapables de préserver ce qu’il y a de beau, d’inoffensif et qui nous est vital car, ne l’oublions pas, dans cette période d’effondrement, où l’avenir proche est incertain sur tous les plans - climatiques, sociaux, politiques, géopolitiques - où l’avenir des enfants est promis à des luttes militantes contre les dirigeants qui autorisent la guerre contre la vie, qu’avons-nous d’autre pour ne pas devenir complètement fous que ces espaces où la nature n’a pas encore tout à fait disparu ?

La chasse ne sert à rien, n’a aucune justification dans un monde moderne. Elle ne régule rien et surtout pas les cycles de reproduction des animaux sauvages ; les espaces sauvages étant réduits comme " peau de chagrin ".

La chasse est une nuisance, tout simplement.

La présence des chasseurs pollue les seuls espaces de recueillement qu’il nous reste dans un monde dévasté par l’étalement industriel.

La nature est un espace commun, sa violation, sa détérioration sont condamnables.

Après tous les " accidents de chasse " que nous connaissons, la société ne peut pas d’un côté faire appel, le temps d’une pandémie, à une prise de conscience collective et de l’autre, mépriser des gens inoffensifs, inquiets de recevoir une balle perdue, pour laisser régner dans la toute puissance une minorité de chasseurs armés de fusils, au mépris du bon sens, à savoir, les lignes de conduite que réclame notre époque pour nous maintenir dans un monde vivable.

Céline WAGNER

MédiaPart.fr