Opération " gay-friendly " au Vatican

, par  DMigneau , popularité : 0%

Opération " gay-friendly " au Vatican

Alberto PIZZOLI / AFP

La projection d’un film au cours duquel le pape François se prononce en faveur de " l’union civile " pour les couples homosexuels agite le Lanterneau vatican. Décryptage.

Remettre la question homosexuelle à l’agenda de l’Église, telle paraît bien être la finalité de l’étrange scénario orchestré autour de la sortie, le 21 octobre, du film " Francesco ", du réalisateur israélo-américain Evgeny Afineevsky.

La petite phrase qu’y prononce le pontife affirmant d’abord que " les personnes homosexuelles, en tant qu’enfants de Dieu, ont le droit d’avoir une famille " et que " ce que nous devons créer, c’est une loi sur l’union civile afin qu’ils soient couverts par la loi ", a fait le tour du monde depuis la projection du documentaire lors de la « Fête du cinéma », le festival international du film de Rome.

Le père Antonio Spadaro, le directeur de la revue jésuite " La Civiltà Cattolica ", un organe de la presse pontificale, y assistait. Et ce soutien officiel s’est confirmé le lendemain jeudi matin, avec la remise d’un prix à ce film. Cette fois dans les jardins mêmes du Vatican et en présence de tout " le gratin " des personnalités des médias vaticans, dont Paolo Ruffini, le " Préfet du Dicastère " (Ministère) pour « la Communication ».
Le fruit d’un accord

À cette surprise s’en est ajoutée une autre, lorsqu’il est apparu que la petite phrase sur les unions civiles homosexuelles n’avait pas été enregistrée par le réalisateur. Elle provenait d’une interview du pape réalisée en mai 2019 par la correspondante d’une télévision mexicaine.

Un imbroglio incompréhensible !

Comment et pourquoi cet extrait ressurgit-il aujourd’hui, hors de son contexte, dans le documentaire ?

En l’absence de communiqué de la salle de presse du Vatican, aux " abonnés absents " depuis mercredi, il semble clair que la mise à disposition de ces images au réalisateur est le fruit d’un accord entre les deux parties : la cessions de droits aux médias vaticans en échange des autorisations de tournage. Et qu’il s’agit donc bien d’une opération de communication visant à réaffirmer le caractère " gay friendly " du pape François.

Opposition du cardinal Raymond Burke

Comme une sorte d’écho à sa déclaration de 2013 : « Si une personne est gay et cherche le Seigneur (…), qui suis-je pour la juger ? ".

Reprise l’année suivante dans son exhortation " Amoris laetitia ", cette démarche vers les homosexuels excluait cependant toute avancée sur le terrain sensible de l’union entre personnes de même sexe, toujours fermement combattue par l’Église.

" De telles déclarations (…) sont contraires à l’enseignement de l’Écriture Sainte et de la Tradition Sacrée, ainsi qu’au Magistère récent par lequel l’Église garde, protège et interprète tout le dépôt de la foi " s’est aussitôt emporté le cardinal américain Raymond Burke, l’une des voix conservatrices les plus " anti-François " à la curie romaine.

Réputé pour ses prises de positions homophobes, Burke serait aussi, selon Frédéric Martel auteur de " Sodoma ", l’archétype des éminences homosexuelles " placardisées ", un de ces prélats dont le discours sert à dissimuler la double-vie

Une position ancienne

Quoi qu’il en soit, pour Antonio Spadaro, le grand communiquant jésuite, les propos tenus par le pape dans le film n’engagent pas le magistère de l’Église. Ils doivent être perçus comme une position personnelle de Jorge Mario Bergoglio, une position ancienne formulée dès 2010, alors que le pontife n’était encore que l’archevêque de Buenos Aires.

Tout au contraire, James Alison, un prêtre " gay " anglais officiant en Espagne, estime qu’il ne faut pas minimiser l’impact d’une telle déclaration dans la bouche d’un pape. Et encore moins venant d’un pape qui l’avait personnellement appelé au téléphone, en mai 2017, afin de l’encourager à ne pas dissimuler son homosexualité à ses fidèles.

Double calendrier

Joint par " Marianne ", James Alison s’est enthousiasmé de cette ouverture pontificale inédite en faveur de l’union civile pour les couples de même sexe. Il y voit une façon habile pour François, de sortir l’Église de son carcan médiéval, mais en douceur, sans provoquer de front l’institution. " Car au nom de quoi continue-t-on d’envisager la tendance homosexuelle comme un désordre, et l’acte homosexuel comme un péché " ?

Reste le double calendrier dans lequel intervient cette controverse autour de Francesco.

S’agirait-il d’apaiser les déceptions de plus en plus vives de l’aile " réformatrice " de l’Église, parmi laquelle l’immense majorité de l’épiscopat et des laïcs allemands ?

Après de vaines attentes d’évolution, tant sur les questions de sacrements aux " divorcés-remariés " que sur le célibat des prêtres, l’amertume croît dans ces milieux.

Désormais, elle fragilise le pontificat plus dangereusement encore que la virulente opposition du camps « conservateur ».

Enfin, à quelques jours de l’élection présidentielle aux États-Unis, qui sait si ce " coup de pouce " aux mouvements catholiques LGBT, soutien du candidat " Démocrate " catholique Joe Biden, ne pèsera pas dans la balance ?

On le murmure aussi à Rome...

Constance Colonne-Cesari

Marianne