" On nous enlève ce qu’on nous a donné " : à l’hôpital, la crainte d’un retour de l’austérité

, par  DMigneau , popularité : 0%

" On nous enlève ce qu’on nous a donné " : à l’hôpital, la crainte d’un retour de l’austérité

Samuel Boivin / AFP

Alors que le chef de l’État promet d’ouvrir des discussions dans le cadre d’un " plan massif " pour l’Hôpital, les soignants s’inquiètent malgré tout d’un certain retour à l’austérité après la crise du " Covid-19 ".

" Coquille vide " ou réelles intentions ?

Ce jeudi 14 mai dans la soirée, Emmanuel Macron recevait une dizaine des médecins hospitaliers – par visioconférence – pour, dit-on à l’Élysée : ” donner le coup d’envoi ” du " plan massif " annoncé pour « l’Hôpital public » lors de son discours de Mulhouse le 25 mars dernier.

La promesse ? Solennelle. ” Aller plus vite ”, notamment pour revaloriser les rémunérations et les carrières, selon l’Élysée.

La volonté aussi, d’accélérer les réductions des « tarifications à l’acte » – un processus déjà enclenché par le plan ” Ma Santé 2022 ”.

Et ce n’est pas fini.

D’après le compte rendu de l’un des médecins présent, que " Marianne " a pu consulter, le Président de la république aurait aussi constaté la nécessité de simplifier la " gouvernance " de l’Hôpital.

Alors à quand les changements ?

Olivier Véran devrait lancer le chantier " dans les prochaines semaines ". Ce matin, en visite improvisée à l’hôpital parisien de la Pitié Salpêtrière, le Président a affirmé les promesses faites la veille et ajouté : " Oui, on va investir ", précisant avoir demandé au ministre de la Santé, Olivier Véran " un travail express " sur le sujet.

" C’est un investissement et pas une dépense " pour « l’Hôpital public », a-t-il estimé.

Mais dans les rangs des " blouses blanches ", la " dialectique présidentielle " ne convainc pas vraiment. D’autant que ces derniers jours, nombreux sont les soignants, partout en France, à avoir constaté un certain retour à l’austérité dans les couloirs de l’hôpital, alors que les patients " Covid " diminuent et les " non-Covid " affluent à nouveau.

" On joue de notre situation "

Il y a une tentative manifeste de la part de nos directions pour revenir à la période d’avant le confinement ”, prévient Jean-Luc Jouve, chirurgien orthopédiste au CHU de la Timone à Marseille et membre du « Collectif Inter-Hôpitaux ».

Une période où régnait l’austérité ”. Mais une époque en quelque sorte " éclipsée " le temps de la crise. Car avec l’arrivée du " coronavirus ", les couloirs de « l’Hôpital public » ont été forcés de se transformer.

Soudainement, on nous a dit oui à tout ”, raconte le chirurgien marseillais. Partout en France, une grande majorité de services se sont mués en unités " Covid ". Des effectifs supplémentaires d’infirmiers et d’aides soignants, d’ordinaire en travail " libéral ", sont venus grossir les rangs des hôpitaux les plus touchés. ” En fait, il y a eu un âge d’or ”, résume Jean-Luc Jouve. ” Là où d’habitude, il faut plusieurs réunions avec l’administration et une batterie d’accords pour ouvrir un poste, pendant le " Covid " les robinets ont été ouverts et on nous a donné ce que l’on demandait ”, affirme-t-il.

Depuis le 1er mars, près de 100 000 patients atteints du " Covid-19 " ont ainsi été pris en charge à l’hôpital. " A l’heure de la décrue des patients " Covid ", on voit que les personnels engagés en renfort arrivent en bout de contrat ”, explique Jean-Luc Jouve.

Des contrats qui ne sont pas prévus pour être renouvelés… Or, les postes débloqués pendant la crise ne doivent pas être considérés comme des renforts, mais être transformés en personnels pérennes ”. Avec du personnel en plus ou non, les personnels ” font et feront face ”, estime-t-il. Un surmenage qui mène certes à une fatigue mais aussi à une colère, sourde. ” C’est insupportable de voir qu’en face, on joue de notre situation, parce qu’on est sans cesse pris par notre conscience professionnelle ”.

Retour en arrière

Le cas de l’hôpital de la Timone à Marseille ne semble pas être une exception. " Les personnels venus nous aider d’autres régions sont en train de partir ", témoigne Mélissa Fiaffé, aide-soignante en réanimation chirurgicale à l’hôpital Georges Pompidou de Paris.

Un retour en arrière préoccupant pour la soignante qui redoute de " se retrouver à gérer en même temps les patients " Covid " et les patients " non Covid " qui affluent, avec cette impression finalement bien réelle que l’on nous enlève ce qu’on nous a donné ".

Au CHU de Grenoble, le constat est le même.

« On a carrément séparé les urgences en deux, d’un côté il y a les patients " Covid " et de l’autre les " non Covid ". Il a plus de moyens humains pour les premiers », s’agace Victoria *, infirmière. Les carences en personnel ne sont pas récentes, ni propre à la crise. Selon des calculs publiés par " Le Point " à la fin de l’été 2019, plus de 800 médecins « urgentistes » manquaient " à l’appel " dans les hôpitaux de France.

Au lendemain de cette crise, combien le seront encore ?

D’après Mélissa Fiaffé, de l’hôpital Georges Pompidou à Paris, beaucoup parlent déjà de départ vers « le privé », voire même de reconversion.

Une mobilisation sans reconnaissance

Pour les personnels hospitaliers, la crise sanitaire a prouvé la légitimité de leurs revendications passées et la nécessité de faire passer les besoins des patients avant la logique comptable.

" Ça faisait dix ans que l’on avait plus réfléchi en terme de besoins pour les patients, abonde Stéphane Dauger, médecin chef du service pédiatrie à l’Hôpital Robert Debré. Avec le " Covid ", on a pu commander un régulateur de pression pour les poumons, une machine à 1 500 euros ".

Deux ans que son service était en attente d’accords de la direction.

A l’hôpital Robert Debré comme ailleurs, tout le monde a gardé en tête les propos tenus par le chef de l’État lors de son allocution du 12 mars.

" Le gouvernement mobilisera tous les moyens financiers nécessaires pour porter assistance, pour prendre en charge les malades, pour sauver des vies. Quoi qu’il en coûte. "

Un espoir « douché » pour Stéphane Dauger et ses équipes. Il est de ces médecins « chefs de service » qui avaient démissionné de leurs fonctions administratives, fin janvier, juste avant la crise.

Pour faciliter les choses, il avait décider de reprendre ses fonctions-là. « Ça fait dix jours que l’on recommence à raisonner en terme de moyens et non de besoin, et on nous reparle " d’organisation de l’activité ", de " compétitivité " avec les autres hôpitaux… », regrette le médecin qui ne s’attendait pas à ce que les vieux réflexes de l’administration reviennent aussi vite.

Agir de la sorte, c’est d’un mépris total ”, ajoute-t-il. Ce jeudi 14 mai, il était également parmi les soignants qui ont manifesté de leur déception devant l’hôpital Robert Debré, à Paris, dont le mot d’ordre était : " Pas de retour à l’anormal ! ”.

" Rien de bien concret "

Méprisée ”. C’est aussi comme ça que se sent Orianne Plumet, infirmière aux « urgences » de la Pitié Salpêtrière et membre du collectif « Inter-Urgences », face aux multiples annonces du gouvernement.

Si elle se réjouit de la prime accordée aux soignants (entre 500 et 1 500 euros pour les 40 départements le plus touchés par la crise), elle se dit néanmoins ” effarée ” par le manque de considération des gouvernants. ” On ne demande pas de médailles pour le 14 juillet ni même de congés supplémentaires (mesures récemment évoquées par des députés de la majorité ainsi que la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye) on ne peut déjà pas poser les nôtres par manque d’effectif ”, dit-elle.

Et les promesses d’Emmanuel Macron hier soir, réitérées ce matin aux équipes de la Pitié Salpêtrière ?

" Rien de bien concret ", souffle Jean-Luc Jouve, le chirurgien orthopédiste de Marseille. " Dans ces annonces il n’y a ni calendrier, ni méthodes. Pourtant cela fait plusieurs mois que l’on demande une revalorisation salariale des paramédicaux, la réouverture de lits ainsi que la structuration d’une nouvelle gouvernance pour sauver l’Hôpital public ".

Sans vraie réponse pour l’instant.

Célia Cuordifede

Marianne