Nucléaire Iranien : Le Totem D’Obama

, par  DMigneau , popularité : 67%

Nucléaire Iranien : Le Totem D’Obama

Tout à l’offensive, le président américain multiplie les attaques féroces contre les opposants à l’accord sur le nucléaire iranien et prend l’opinion américaine à témoin, brandissant la menace d’une guerre si cet accord n’aboutit pas. Mais ses certitudes soulèvent beaucoup de questions.

Le Congrès américain, à majorité républicaine, travaille ardemment à une résolution qu’il présentera, en septembre, contre l’accord sur le nucléaire iranien, ce qui n’est pas une surprise. Mais l’opinion et une partie des démocrates s’interrogent sur l’intense pilonnage de Barack Obama pour défendre un accord perçu comme à la fois complexe et criblé d’incertitudes, d’autant que le président prépare son départ et qu’il n’aura pas à en gérer les conséquences.

Une semaine après son discours prononcé devant deux cents invités à l’Université Américaine de Washington, dans l’enceinte même où son illustre prédécesseur John Fitzgerald Kennedy avait délivré son discours sur la diplomatie nucléaire, en 1963, les interrogations et les embarras se multiplient d’un bout à l’autre de l’échiquier politique et parmi les observateurs de la vie politique.

Sur un ton d’une fermeté peu commune, même s’il est connu pour ne pas ménager ses opposants, le président a asséné une déclaration qui passe mal : « Ne mâchons pas nos mots : le choix auquel nous sommes confrontés est finalement entre la diplomatie et une certaine forme de guerre - peut-être pas demain, peut-être pas dans trois mois à partir de ce jour, mais bientôt. »

Aussitôt, le New York Times a estimé que « livré en des termes crus, qui ont surpris certains analystes de la politique étrangère et n’ont laissé aucune place aux questions de savoir si l’accord est bon pour la sécurité américaine – (…) le discours du président offrait un catalogue frappant de certitude, à propos d’un accord diplomatique qui divise l’opinion publique américaine et constitue un dilemme pour les législateurs, dont beaucoup dans son propre parti. »

Depuis, Barack Obama n’a cessé de pilonner les positions adverses dans ce qui ressemble à une campagne politique d’autant plus inhabituelle et violente qu’elle parasite l’actuelle campagne pour l’élection présidentielle de 2016 et que son enjeu semble plutôt viser à poser la pierre angulaire de tout l’édifice de sa politique étrangère depuis son arrivée au pouvoir en 2008, pour en faire le symbole absolu de son héritage.

Une campagne ambigüe

Ce trouble manifeste n’est pas l’effet d’une cristallisation du débat autour de la question du nucléaire iranien. Ce dernier en est plutôt le catalyseur. Il faut en effet rappeler que les négociations entre Washington et Téhéran ont été tenues étonnamment secrètes au cours des deux dernières années. Deux années au cours desquelles de nombreuses voix au Pentagone n’ont cessé de manifester leur malaise et leur impatience devant la valse-hésitation de la Maison-Blanche sur une multitude de dossiers, et qui a dévisagé la diplomatie américaine.

Que ce soit sur le chaos syrien, la désorganisation criante irakienne, les suites de la catastrophique aventure libyenne ou le rapide développement de Daesh et des autres groupes islamistes à travers de nombreux pays, de l’Afrique au Moyen-Orient, l’Amérique d’Obama demeure illisible. Ses deux mandats ont été marqués, également, par une dégradation continue des relations entre les États-Unis et Israël, soumises à rude épreuve, et voilà une dizaine de jours, Obama est venu tancer en des termes sans équivoque les représentants de l’AIPAC - le lobby pro-Israël américain fondé en 1951 - l’accusant de mener campagne contre l’accord iranien.

Ce faisant, et s’il est exact que l’AIPAC a engagé jusqu’à présent plusieurs dizaines de millions de dollars en frais de campagne contre cet accord, ces sommes sont très habituelles et même modestes pour les centaines de lobbies " pro " ou " anti-tout et n’importe quoi " qui ont pignon sur rue à Washington, et que c’est plutôt sur le thème " Nous avons besoin d’un meilleur accord " que sur celui d’une diabolisation du président que l’AIPAC fait campagne.

Il faut d’ailleurs souligner qu’une majorité des Juifs américains - courte mais réelle majorité - soutiennent toujours cet accord et qu’ils sont, en grande partie, légitimistes et démocrates. De plus, l’AIPAC, sujet de tous les fantasmes, n’est qu’un lobby parmi des dizaines d’autres qui, à l’inverse, soutiennent la campagne de la Maison-Blanche, comme le rappelle The Atlantic. Le New York Times a d’ailleurs publié, la semaine dernière, une page payée par l’organisation " Support Peace " où plus deux milles personnalités de premier plan soutiennent l’accord voulu par Obama, parmi lesquels on retrouve nombre de ses donateurs, notamment des géants de la Silicon Valley, tels que des dirigeants de Google, Twitter, Facebook, Dropbox, Expedia, Uber, Microsoft, Amazon ou encore des banques telles que Morgan Stanley. Ceci, sans oublier une vaste mobilisation des figures d’Hollywood.

Au chapitre des relations difficiles avec les alliés traditionnels, citons également l’Égypte : le choix d’Obama en faveur des Frères Musulmans et de Mohamed Morsi, en 2012, a été sanctionné par le nouveau président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Enfin, s’il est un domaine très identifiable de la doctrine Obama, c’est bien celui qui s’illustre par une escalade permanente avec la Russie de Poutine. Autant de dissimulations, de non-choix et d’options qui ont de quoi entretenir beaucoup de suspicions sur les pratiques et les intentions de Barack Obama.

Un agenda très personnel

De toutes évidences, l’agenda du président n’est ni celui du Congrès, ni celui de l’opinion américaine, même s’il fait preuve d’une foi inébranlable dans sa capacité à la convaincre. La marche forcée qu’il veut imposer, à travers un mimétisme frappant avec son modèle absolu, Kennedy, dont il rêve de renouveler la légende sous son nom, fracture chaque jour un peu plus les esprits et engendre un malaise qui ne cesse de croître.

Il faut rappeler que, contrairement aux traités habituels qui nécessitent une ratification aux deux tiers des voix par le Sénat américain, le " Plan d’Action Conjoint " visant à lever les sanctions imposées à l’Iran par les États-Unis, l’Union européenne et les Nations Unies, avec en contrepartie la restriction par l’Iran de son programme nucléaire à long terme, signé le 14 Juillet dernier à Vienne, entre de le cadre de ce que l’on appelle un accord global, c’est à dire d’un accord passé directement entre les chefs de deux ou plusieurs gouvernements, lequel, au terme de la jurisprudence américaine en matière de politique étrangère, ne nécessite pas l’approbation du Congrès.

Cependant, au terme d’un bras de fer dont l’issue a profondément irrité la Maison-Blanche, la Loi sur la révision de l’Accord sur le nucléaire iranien, passée par le Congrès le 22 mai dernier, conditionne la ratification de cet accord à un examen de soixante jours à partir de la remise de l’ensemble des textes au législateur, ce qui a été fait le 20 juillet. Le Congrès se trouve donc aujourd’hui à mi-parcours de l’étude approfondi du traité, sur lequel il devra rendre son avis définitif le 20 septembre. Et c’est précisément la gestion de ce temps par le président américain qui fait débat à l’heure actuelle.

Le trouble des démocrates

Tandis qu’un certain équilibre entre les partisans et les opposants de l’accord était relativement maintenu – le taux d’approbation de l’opinion américaine se situant au fil des sondages aux alentours des 50 pour cent depuis le mois de Mai dernier – le « moi ou la guerre » de Barack Obama, tel que son propos est désormais perçu, ne fait ni l’affaire de ses détracteurs ni celle de ses soutiens, et commence à produire une inflexion dans les sondages.

Il n’y a aucune surprise dans la forte opposition des républicains à cet accord, ni dans leur ferme intention de le mettre en échec d’ici au 20 septembre. Néanmoins, l’activisme d’Obama, dont chaque apparition publique semble transformer ce qui devrait être une explication de texte en une affaire personnelle ; où il refuse la plupart du temps de se plier au jeu des questions, déstabilise progressivement l’édifice démocrate déjà instable face à l’enjeu.

D’ailleurs, l’influent sénateur de New York, Chuck Schumer, possible successeur du chef de file des démocrates au Sénat lorsque Harry Reid se retirera l’an prochain, vient d’indiquer qu’il votera contre l’accord avec Téhéran. Son explication relaie l’une des nombreuses inquiétudes dans les rangs démocrates, tel qu’il l’a lui-même livrée ce 7 août. Le sénateur estime « troublant, le fait que les États-Unis ne puissent pas exiger d’inspections de façon unilatérale. En exigeant la majorité de la Commission mixte des 8 membres, et en supposant que la Chine, la Russie et l’Iran ne coopèrent pas, les inspections nécessiteraient les voix des trois membres européens du P5 + 1, ainsi que du représentant de l’Union Européenne. Il est raisonnable de craindre qu’une fois que les Européens seront engagés dans des relations économiques lucratives avec l’Iran, ils puissent très bien être enclins à ne pas faire tanguer le bateau en autorisant des inspections. »

Un psychodrame annoncé

Par-delà ce qui ressemble déjà à une course au marché iranien et dont personne n’est dupe, un autre problème de taille secoue les démocrates : celui d’une radicalisation spectaculaire des relations entre Barack Obama et le Congrès à la fin septembre. En effet, dans le scénario où les républicains et une partie des démocrates mettraient en échec la ratification de l’accord sur le nucléaire iranien dans sa forme actuelle, le président aurait tout à fait la possibilité d’opposer son veto et d’outrepasser les prérogatives du Congrès – ce qui serait une première en matière de politique étrangère depuis 1986, lorsque l’Administration Reagan s’était opposée aux nouvelles sanctions contre l’Afrique du Sud. On assisterait, alors, à l’un de ces bras de fers juridiques dont Washington a le secret, sous les yeux des autres parties prenantes de l’accord.

Ce scénario d’une course en avant de la part de Barak Obama est probable, comme l’a souligné Politico ce mercredi : « Obama dispose de larges pouvoirs pour agir seul - même contre la volonté du Congrès - disent les experts et d’anciens responsables de l’administration, familiers avec les délibérations internes. Usant de son autorité de pouvoir exécutif, Obama pourrait effectivement suspendre de nombreuses sanctions américaines contre l’Iran, disent-ils, dans le but de persuader Téhéran de remplir sa part du deal. » Cela déclencherait une rage inouïe de la part du Congrès, souligne l’hebdomadaire.

Accord certain, vainqueur Improbable

Ce 11 août, le Wall Street Journal estimait pour sa part que l’accord était déjà acquis : « Quel que soit le vote du Congrès, cet accord n’est pas seulement entre les États-Unis et l’Iran. Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne - le « P5 + 1 » - se sont largement arrimés ensemble pour appuyer les sanctions contre l’Iran et qui ont forcé le régime à négocier. Mais le caractère international de l’accord, y compris un vote unanime du Conseil de sécurité pour approbation, lui donne une plus grande autorité et une durée de vie plus longue. L’administration Obama a suggéré que les efforts du Congrès pour tuer l’accord seraient un coup porté à la crédibilité américaine sur la scène mondiale. Le Secrétaire d’État John Kerry a déclaré mardi que l’échec pourrait menacer la position du dollar comme monnaie de réserve mondiale. Que l’accord ouvrirait la porte aux Européens, aux Russes et aux Chinois pour faire des affaires avec Téhéran, ce qui leur donne une plus grande motivation pour le soutenir, peut-être contre des violations iraniennes. Une fois mis en œuvre, l’incitation à garder l’accord en vie va croître, alimentée par l’argument selon lequel il est trop important pour faire faillite et que les conséquences d’un échec seraient dévastatrices. » On est là, en tous points, dans le copié-collé de la doctrine Kennedy de 1963 et le Wall Street Journal résume fort bien la situation actuelle en concluant : « En clair, plus personne ne peut stopper cet accord désormais. »

La logique du raisonnement tient la route, mais elle ne fait pas exactement l’affaire d’Obama. La meilleure preuve en est l’intense ballet qui agite Washington ces derniers jours et met en scène tous les relais du président. Son but est clair : éviter, à tout prix, que les États-Unis ne se retrouvent à la traîne d’une situation qu’ils auraient eux-même créée et dont ils ne recueilleraient pas les fruits économiquement, tout en devant assumer les conséquences d’un déraillement futur de cet accord, si l’Iran l’utilise pour retrouver sa place dans le commerce mondial et réduire les marges de manœuvre de Washington à son encontre.

Si cet accord devait, en définitive, relativiser le rôle des États-Unis déjà très à la peine dans le Moyen-Orient actuel, Obama n’en sortirait pas forcément affaibli, mais il serait moins le héros d’une histoire qui ne profiterait, en définitive, qu’aux intérêts iraniens et à ceux de ses nouveaux partenaires, que celui des Américains, laissés loin derrière par un Iran qui n’est pas subitement devenu un ami à la mémoire courte. Il y laisserait sans doute son second Prix Nobel et le prix à payer pour les démocrates pourrait être très lourd.

Stéphane Trano

Marianne