« Nous ne coulons pas, nous nous battons »

, par  DMigneau , popularité : 21%

« Nous ne coulons pas, nous nous battons »

Corps imposants, peau tatouée, cous décorés de colliers, front ceint d’une couronne de fleurs pour l’une d’entre eux : les " Pacific climate warriors " ressemblent de près à l’image que je pouvais me faire, de loin, d’eux, militants pour le climat et habitants d’îles du Pacifique : Fidji, Vanuatu, Tuvalu, Tokelau, Tonga, Kiribati.

C’est un autre cliché qu’ils veulent briser en venant fouler le sol parisien, à l’invitation du réseau 350.org pour un week-end de rassemblement et de débats autour du village des alternatives organisé par Alternatiba à Paris et en proche banlieue parisienne, les 26 et 27 septembre : leur image de victimes du changement climatique. « Nous nous sommes réunis pour changer le discours qui est porté sur nous, habitants du Pacifique : nous ne sommes pas seulement des victimes du dérèglement climatique. Nous vivons dans cette réalité, puisqu’[elle] est en train de se produire, mais nous essayons aussi d’agir contre. Notre existence ne se réduit pas aux impacts du changement du climat ! » explique Fenton, l’un des porte-parole du groupe.

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Exercice d’empowerment, dans la tradition activiste américaine, mais aussi anticolonialiste : refuser la condescendance et la pitié, rejeter la victimisation, affirmer sa volonté de se battre pour obtenir justice.

L’histoire de la création des " Pacific climate warriors " est instructive : ils se sont constitués après la conférence sur le climat de Copenhague en 2009, arène où l’on parla beaucoup des « petits États insulaires » et notamment des îles Pacifique, devenus dans l’imaginaire climato-onusien le symbole des victimes absolues de la crise climatique. Une image sans effet politique : personne ne tint vraiment compte de leur demande de limiter le réchauffement de la planète à +1,5° maximum et non +2°.

« Ce discours nous décrivant en victimes ne venait pas de nous. Il était porté au niveau international par des personnes qui ne nous connaissent pas. Nous avons voulu reprendre la parole, en renouant avec notre histoire et nos cultures traditionnelles. »

L’année dernière, à bord de canoës fabriqués sur des modèle anciens, ils ont bloqué le port de Newcastle, en Australie, gros terminal charbonnier. Leur slogan était « Stand up for the Pacific » - « Debout pour le Pacifique » - et aussi « Nous ne coulons pas, nous nous battons ! » : « Notre bataille contre le changement climatique est une bataille pour les droits humains : le droit de se nourrir, d’avoir accès à l’eau, le droit de pouvoir vivre sur sa terre natale. »

Aux Fidji, la terre recule, mangée par les eaux. Sur certaines îles, les puits d’eau douce se remplissent désormais de l’eau salée de l’océan. Des enclos d’animaux d’élevage ont été inondés, des récoltes ont été perdues. « Les pays riches doivent arrêter de brûler les énergies fossiles, résume une jeune-femme. C’est cela notre combat. »

Réunis le temps d’un échange, le jeudi 24 septembre, dans la salle de la conférence de rédaction de Mediapart, ils parlent les uns après les autres, attentifs et visiblement fatigués par le voyage. Économes de leurs mots, ils ne pratiquent pas la rhétorique et les concepts de militants plus aguerris. Ne parlent pas de « justice climatique », ni de « racisme environnemental ». Ils ne sont pas là en tribuns mais en acteurs d’une mobilisation qui, pour gagner en impact, veut se dégager du regard qui les rendait inoffensifs.

Pour finir, je les interroge sur le paradoxe de leur insularité : si l’on ne consomme plus d’énergies fossiles, comment biens et services leur parviendront-ils ? Comment sortiront-ils de leurs îles sans monter à bord d’un avion ? Quelques secondes de silence. Neuf regards sévères me fixent. Les sourires ont disparu : « Ce n’est pas de notre faute si le climat se dérègle. C’est aux pays riches de faire des efforts. C’est à eux d’arrêter de polluer l’atmosphère et d’émettre du CO2. »

Jade Lindgaard

MediaPart

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