Mort du président tunisien : Essebsi, les paradoxes du dernier bourguibien

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Mort du président tunisien : Essebsi, les paradoxes du dernier bourguibien

Yassine Gaidi / ANADOLU AGENCY

Deuxième président de l’ère " post-Ben Ali ", le laïque Beji Caïd Essebsi, mort ce jeudi 25 juillet à l’âge de 92 ans, laisse une Tunisie inquiète à deux mois des élections législatives.

Les divisions et la menace terroriste guettent le pays.

Il avait multiplié les paradoxes.

Beji Caïd Essebsi, le président tunisien mort ce jeudi 25 juillet à l’âge de 92 ans, avait réussi le tour de force de proposer en 2017 le projet de réforme des libertés individuelles le plus révolutionnaire du monde arabe tout en gouvernant… avec les islamistes jusqu’en septembre 2018.

C’est en effet sous la houlette du vieux président que l’avocate Bochra Ben Hadj Mhida, célèbre figure du féminisme, a soumis ce printemps au Parlement une série de textes destinés à protéger chaque destin tunisien de l’emprise du groupe et de la religion.

Essebsi, partisan de l’indépendance des femmes

Abolition de la peine de mort, égalité de la femme devant l’héritage ce devant quoi avait reculé Bourguiba, dépénalisation de l’homosexualité : avec la « Commission pour les libertés individuelles et l’égalité », le " pays du jasmin " prouvait une nouvelle fois qu’il est plus grand que lui-même.

Et le nonagénaire du palais de Carthage qu’il comprenait la jeunesse.

Mais pas toutes les jeunesses.

Celle qui donne son cœur et ses voix à " Ennahdha " s’est jurée que les textes ne passeraient pas la barrière du Parlement.

Et c’est toute l’ambiguïté d’Essebsi.

L’homme était un ardent " bourguibien ", un partisan de l’indépendance féminine mais sa maladresse politique l’a contraint à céder la moitié du " trousseau de clés " gouvernemental au parti qui reste celui de " la bigoterie " et de l’archaïsme, bien qu’il jure avoir changé : " Ennahdha ".

C’est pourtant contre " Ennahdha " que s’était créé " Nidaa Tounes ", " l’Appel de la Tunisie ", en juin 2012, autour de la personnalité de Beji Caïd Essebsi.

Il regroupe alors les personnalités les plus brillantes de la nouvelle vague tunisienne.

Mot d’ordre : " barrer la route " à l’obscurantisme. En octobre 2014, " Nidaa Tounes " remporte les législatives puis la présidentielle en décembre.

Tous les espoirs sont alors permis. La gestion lamentable des deux années " Ennahdha ", son laxisme vis-à-vis des « salafistes », auraient dû renforcer le camp laïque désormais au pouvoir.

Mais la tragédie économique et la persistance du terrorisme minent la popularité du nouveau président et de ses hommes. Essebsi n’échappe pas au népotisme et place son fils Hafedh aux plus hautes instances du parti.

La grogne enfle, " Ennahdha " revient au gouvernement en février 2015 dans un cabinet « d’union nationale ».

Comment réconcilier les deux Tunisie ?

Un mois plus tard, c’est l’attentat contre le musée du Bardo, et en juin celui qui décime les touristes sur la plage de Sousse.

Les " Premiers ministres " se succèdent mais le pays est toujours malade. Cité en exemple par « l’Union européenne » et la France, il reste - en réalité - profondément divisé.

Le 6 mai 2018, lors des municipales, " Ennahdha " remporte la plupart des grandes villes, dont la capitale.

Lors de la première hospitalisation du président, il y a quelques semaines, le politologue Hamadi Redissi rappelait dans nos colonnes les manœuvres du vice-Président du parti islamiste, Abdelfattah Mourou, qui avait tenté vainement de s’approprier la présidence de « l’Assemblée ».

Comment réconcilier les deux Tunisie ?

La question a hanté Beji Caïd Essebsi, qui se tournait vers l’Histoire de cette minuscule nation pour chercher les clés du compromis.

Martine Gozlan

Marianne