« Mon activité est-elle essentielle ? »

, par  DMigneau , popularité : 0%

« Mon activité est-elle essentielle ? »

Tandis qu’en Espagne ou en Italie les listes de secteurs " essentiels " ont fait l’objet d’un débat public, en France le gouvernement a confiné ce débat à la sphère privée.

Ce serait, en effet, contester la subordination du « Travail » au « Capital ».

Or, un tel débat est aujourd’hui essentiel, sinon capital.

Au début de la période de confinement, parmi les salarié.es encore en activité, quatre sur dix ont participé à une discussion sur le caractère " essentiel " de son activité pour le pays pendant l’épidémie, et même cinq sur dix parmi les salarié.es qui travaillaient en " présentiel ", selon l’enquête « Le travail sous épidémie » menée en avril par l’Ugict-CGT auprès de 30 000 salariés.

Au total 43 % des salarié.es, qu’ils en aient débattu ou non, jugent leur activité " essentielle ". Les autres apparaissent beaucoup plus soumis au risque de contagion du fait d’un manque flagrant de protections ; ceci interroge fortement sur les conditions de sécurité de la reprise du travail dans les secteurs " non essentiels " lors du « déconfinement » actuel.

Ces interrogations sur l’utilité sociale du « Travail » et les arbitrages entre « le travail » et « la vie » peuvent-elles préfigurer un vaste débat social sur la reconversion du système productif ?

La reconversion écologique du système productif ne peut plus être différée. Pour avoir la moindre chance de limiter le réchauffement à 2° C en 2100, il faut engager sans délais un processus de planification écologique afin d’organiser la « décroissance » des activités polluantes et la croissance des activités essentielles à la vie.

Cela sera impossible sans un très vaste débat démocratique impliquant toutes les sphères de la société : entrepreneurs, salarié.es, associations, scientifiques, pouvoirs publics, etc.

Bruno Latour a proposé un questionnaire qui permet d’engager ce débat :

- Quelles sont les activités que nous ne voulons pas voire repartir après l’épidémie, et pourquoi ?

- Quelles sont celles que nous aimerions transformer ?

- Et celles que nous voudrions développer, ou inventer ?

Comment assurer « l’acceptabilité sociale » de ces transformations, en fournissant garantie de revenu, formation et nouveaux emplois aux salarié.es impacté.es ?

De manière à ce jour peu commentée, le début de la crise sanitaire a fourni l’occasion de " quelque chose " qui ressemble à une répétition générale spontanée et improvisée de ce grand débat.

Bien sûr, l’utilité sociale du travail ne saurait se réduire à son caractère « essentiel » à court terme : le bâtiment, la recherche ou la création artistique peuvent s’interrompre quelques semaines sans dommage vital, alors que leur « utilité sociale » est certaine, du moins pour une large part de ces activités.

Néanmoins un questionnement sur l’utilité des activités, sans précédent à cette échelle, a émergé lors de cette pandémie.

Du jour au lendemain, des millions de salarié.es ont été interdits de se rendre à leur travail, dans l’éducation, la restauration, la culture ou le tourisme.

Des millions d’autres ont été placés en « chômage partiel » pour raisons économiques, ou assignés au « télétravail ». Mais environ 6 millions de salarié.es ont dû continuer à aller travailler sur leur site habituel ou leur chantier, au risque de contracter le virus dans les transports ou au travail, alors même que leur activité ne leur semblait pas forcément indispensable, du moins à court terme.

La presse a relayé les interrogations, voire les révoltes que cette situation a suscitées. La question de caractère " essentiel " - ou non - de l’activité sous l’épidémie a été au centre des discussions.

Des « centrales syndicales » ont demandé que soit établie une liste des activités " essentielles ", pour autoriser les autres à recourir au « chômage partiel » afin de limiter la circulation du virus chez les travailleurs.

Une pétition largement signée a soutenu cette demande, que les « pouvoirs publics » n’ont pas prise en compte, donnant la priorité au maintien de l’activité économique et taxant de « déserteurs » les petits patrons du BTP qui souhaitaient verser leurs salariés au « chômage partiel » pour les protéger.

Entre les « professionnels de santé », qui n’ont guère de doute sur le caractère vital de leur activité et les manutentionnaires d’ " Amazon " à Montélimar qui ont refusé de risquer leur vie pour expédier des DVD ou des " sex-toys ", l’éventail des situations est large.

L’enquête « CGT-Ugict » (1) montre que ce débat a touché une proportion très importante des salarié.es encore en activité : à la question « Certain.es salarié.es ont cessé le travail jugeant leur activité non essentielle pour le pays durant cette période de crise sanitaire ; avez-vous participé à des discussions à propos du caractère essentiel - ou non - de votre propre activité ? », 38 % des salarié.es en activité ont répondu « oui » (tableau 1).

Un travailleur en " présentiel " sur deux a discuté du caractère " essentiel " de son travail

Les salarié.es qui travaillent en " présentiel " sont plus nombreux (51 %) à avoir eu ces discussions que les " télétravailleurs " (30 %) ; de ce fait, les cadres ont moins souvent connu de telles discussions que les employés ou les ouvriers (tableau 1).

Tableau 1 : Plus de discussions sur l’utilité du travail pour les employés et ouvriers

Champ : salarié.es travaillant en présentiel ou en télétravail

Ces discussions se sont déroulées aussi bien avec les proches (pour 22 % des salarié.es encore actifs), les collègues (23 %) ou les " supérieurs " (23 %) (tableau 2).

La fréquence des discussions sur le caractère « essentiel » de l’activité avec des élus du personnel est nettement plus faible (6 %), même pour les salarié.es syndiqués (12 %).

Ceux-ci ont - dans l’ensemble - été plus nombreux (57 % pour les représentants du personnel et 45 % pour les syndiqués) à participer à de telles discussions que l’ensemble des salarié.es (38 %) : on peut faire l’hypothèse que le souci du « bien commun », qui inspire souvent l’action syndicale, tend aussi à favoriser les interrogations sur le caractère " essentiel " - ou non - de l’activité pendant l’épidémie.

Tableau 2 : Les syndiqués ont plus souvent discuté de l’utilité de leur activité

Champ : salarié.es travaillant en présentiel ou en télétravail

Les femmes jugent plus souvent que leur activité est essentielle au pays

Les salariés qui ont eu des discussions sur le caractère indispensable de leur activité sont-ils arrivés à une conclusion positive ?

Dans l’ensemble, 43 % des salarié.es jugent que « toute leur activité » ou « une part importante de leur activité » est « essentielle pour le pays en période de crise sanitaire » (tableau 3).

45 % jugent qu’une part faible ou nulle de leur activité est " essentielle " et 12 % ne savent pas répondre.

Les cadres pensent moins souvent leur activité " essentielle " (35 %) que les catégories dites " d’exécution " (ouvriers et employés, 50 %) : on a évoqué la revanche symbolique des « premiers de corvée » sur les « premiers de cordée ». (2)

De façon attendue, les salarié.es exerçant des fonctions de soin, de services aux personnes, de nettoyage et d’enseignement sont plus souvent convaincus du caractère indispensable de leur activité en période d’épidémie (graphique 1), bien plus que ceux qui exercent dans le secrétariat, la gestion ou la recherche.

Les femmes sont plus nombreuses (47 %) à penser leur activité " essentielle " que les hommes (39 %) : c’est parce qu’elles prédominent dans les fonctions de soin, de services aux personnes, de nettoyage et d’enseignement.

À fonction identique, leur opinion sur le caractère indispensable de leur travail ne se distingue pas de celle des hommes. (3)

Tableau 3 : Les employés et ouvriers jugent plus souvent leur activité " essentielle "

Champ : salarié.es travaillant en présentiel ou en télétravail

Graphique 1 : Les fonctions de soin, d’enseignement et de nettoyage sont plus souvent jugées essentielles par les travailleurs

Plus de discussions quand les salariés trouvent leur activité " non essentielle "

Les discussions ont été plus fréquentes pour les salarié.es exerçant des fonctions de transport ou logistique, de services, de production et de maintenance ; en revanche, elles ont été plus rares dans des fonctions comme le soin, le secrétariat, la gestion, l’enseignement ou « la recherche » (graphique 2).

Globalement, les salariés qui en ont discuté avec d’autres ont un peu plus souvent conclu que leur activité était " essentielle " (47 %), et moins souvent répondu « je ne sais pas » (4 %). Mais ce lien n’est aucunement univoque : dans certaines fonctions (soin, enseignement), on observe à la fois peu de discussions et un sentiment très répandu d’utilité (graphique 2).

Pour d’autres, qui s’exercent dans des bureaux (secrétariat, gestion, recherche) c’est l’inverse : les discussions sont rares et (parce que ?) le travail est majoritairement jugé " non essentiel ".

Les salarié.es exerçant des fonctions de production ou de réparation ont beaucoup discuté du caractère " essentiel " de leur travail ; ils (ce sont majoritairement des hommes) sont souvent arrivés à une conclusion négative, même s’ils ont dû continuer à travailler, le plus souvent en " présentiel ".

Les pressions des « pouvoirs publics » à la poursuite de l’activité, notamment dans « l’industrie » et le BTP, ne sont sans doute pas étrangères à cette situation.

De fait, si l’on considère maintenant les résultats par « secteurs d’activité » (4), c’est dans « l’industrie chimique » ou métallurgique, la construction, le " livre-papier-communication ", mais aussi « la banque » et assurance, que les discussions ont été les plus fréquentes sur le caractère " essentiel " - ou non - du travail pendant l’épidémie, l’opinion des salarié.es apparaissant alors plutôt négative à cet égard (graphique 2).

Les secteurs de « la santé » et de « l’action sociale », les cheminots, les « organismes sociaux », les « Postes et Télécoms » ont un niveau moyen de discussion (40 à 50 %) et une opinion clairement positive (et attendue) : plus de la moitié, et jusqu’à 80 % dans le secteur « santé-action sociale », des salarié.es jugent leur activité " essentielle ".

Les secteurs « Ministère des Finances », « Éducation-recherche-culture » ou « Mines-Énergie » discutent relativement peu du caractère " essentiel " de l’activité, néanmoins jugé positivement dans environ 40 % des cas.

Graphique 2 : Les salariés de « production-fabrication-chantier » ont beaucoup discuté mais plus rarement jugé leur activité " essentielle "

Champ : salarié.es travaillant en présentiel ou en télétravail

Graphique 3 : Industries et secteur bancaire : beaucoup de discussion, peu d’utilité perçue

Champ : salarié.es travaillant en présentiel ou en télétravail

Des mesures de prévention lacunaires, surtout dans les activités " non essentielles "

Parmi les salarié.es qui continuaient à se rendre à leur travail fin avril (tableau 4), 19 % seulement indiquent disposer de masques et de gants en quantité suffisante, mais 39 % de ceux qui jugent leur activité " essentielle ".

Cela veut cependant dire que 61% de ces salarié.es aux activités " essentielles " ne disposent pas de masques et gants en quantité suffisante ; de même 46 % n’ont pas de moyens suffisants de se laver les mains sur leur lieu de travail.

Quand l’activité n’est pas jugée " essentielle ", les protections sont très peu répandues : moins de 20 % des salariés disposent de masque et de gants, peuvent se laver les mains régulièrement ou respecter les " distances de sécurité ".

La situation sanitaire apparaît donc préoccupante : étant donné la pénurie globale de ces équipements, ils sont en nombre très insuffisant pour les travailleurs.

On peut s’inquiéter du « déconfinement » dans les activités " non essentielles " : une telle pénurie d’équipement de protection a-t-elle été réellement surmontée ?

Et plus encore, au-delà des mesures générales d’hygiène, les conditions du travail réel, porteuses de risques spécifiques à chaque métier, ont-elles pu être rediscutées avec les représentants du personnel, les médecins du travail, les préventeurs, pour prévenir les risques de contagion ?

Rien n’est moins sûr.

Tableau 4 : Très peu de mesures de prévention dans les activités " non essentielles "

Champ : salarié.es travaillant en " présentiel "

Le jugement global des salarié.es sur la qualité des mesures de prévention est nuancé (tableau 5) : pour ceux qui se rendent sur leur lieu de travail, les protections ne sont jugées « tout à fait suffisantes » que dans 18 % des cas, mais « en partie suffisantes » pour 45 %.

Un gros tiers (35 %) des salarié.es les jugent « pas vraiment » ou « pas du tout » satisfaisantes (tableau 5).

Plus inquiétant encore, les ouvriers et les employés, qui sont les plus exposés, sont aussi ceux qui jugent le plus souvent les protections insatisfaisantes (39 %).

Tableau 5 : Ouvriers et employés sont les plus critiques sur la qualité de la prévention

Champ : salarié.es travaillant en présentiel

Les représentants du personnel ou les syndiqués n’ont pas une vision différente des salarié.es " non syndiqués " en ce qui concerne la qualité des mesures de prévention mises en place par les directions d’entreprise : dans ces trois catégories, plus d’un salarié sur trois juge les mesures insuffisantes (tableau 6).

Tableau 6 : Syndiqués - ou non - le même jugement critique sur la qualité de la prévention

Champ : salarié.es travaillant en présentiel

En cohérence avec la disponibilité des équipements, la qualité des mesures de prévention apparaît d’autant moins satisfaisante que les activités sont jugées moins " essentielles " : ainsi, les mesures sont jugées « totalement » ou « en partie suffisantes » par 67 % des salarié.es qui pensent que toute leur activité est " essentielle ", contre 49 % de ceux pour qui leur activité n’a rien d’ " essentiel " (tableau 7).

Tableau 7 : Des mesures de prévention plus satisfaisantes dans les activités jugées " essentielles "

Champ : salarié.es travaillant en présentiel

Travailler " la boule au ventre " : plus souvent dans les activités " non essentielles ", surtout quand on en a discuté

Parmi les salariés qui travaillent en " présentiel ", 48 % indiquent « partir à leur travail “ la boule au ventre ” par crainte de contracter ou de transmettre le Covid 19  » ; on sait que le sentiment d’insécurité pèse fortement sur la santé mentale (5) et l’ampleur de ce sentiment ne peut que préoccuper quant à ses conséquences sanitaires.

Ce sentiment est bien sûr fortement lié à l’appréciation qu’ont les salariés de la qualité des mesures de prévention : il s’élève à 68 % de ceux qui trouvent ces mesures insuffisantes, contre 36 % de ceux qui les estiment totalement ou " en partie " suffisantes.

Mais pour les salariés qui jugent leurs protections insuffisantes, la " boule au ventre " est encore plus fréquente quand ils jugent leur activité " non essentielle " et quand ils ont eu des discussions sur ce thème (graphique 4).

Ainsi la pire situation (75 % de " boule au ventre ") est celle des salariés qui estiment la prévention insuffisante et qui ont conclu que leur activité n’est pas essentielle à la suite de discussions.

Ceux qui estiment la prévention insuffisante et l’activité " non essentielle " mais sans en avoir discuté, sont moins inquiets.

Tout se passe comme si, dans les activités " non essentielles " où la prévention est insuffisante, la discussion renforçait le sentiment de prendre des risques inutiles et donc de partir travailler avec la " boule au ventre ".

Graphique 4 : Plus souvent la " boule au ventre " quand la prévention est jugée mauvaise et l’activité " non essentielle "

Champ : salarié.es travaillant en présentiel

Le point de vue des " experts " : encadrants et élus du personnel

Dans les cas où des salarié.es continuent à travailler en " présentiel " dans l’établissement du répondant, et où celui-ci est un " expert " – salarié « encadrant » ou bien représentants du personnel –, des questions lui sont posées concernant non plus sa situation personnelle mais celle de l’établissement dans son ensemble.

51 % de ces " experts " estiment que les activités menées par les salarié.es en " présentiel " sont « indispensables au pays en période d’épidémie » (tableau 8).

Autrement dit, dans la moitié des cas, l’activité en " présentiel " aurait pu être suspendue et les risques de contamination limités sans que cela ne porte préjudice à la continuité de la vie sous épidémie.

Ce jugement semble peu marqué par des partis-pris idéologiques, puisqu’il diffère peu entre les représentants du personnel (44 % jugent " essentielle " l’activité des salarié.es en " présentiel "), les « encadrants » syndiqués (53 %) ou " non syndiqués " (52 %).

Tableau 8 : Les représentants du personnel plus réservés sur le caractère " essentiel " de l’activité des salariés en " présentiel "

Champ : salarié.es " experts " dans des établissements où existe un travail en " présentiel "

Le risque de contamination des salarié.es ou de la population est jugé présent par 60 % des " experts " interrogés ; cette fois, les représentants du personnel sont nettement plus pessimistes (74 %) que les « encadrants » non syndiqués (57 %) (tableau 9).

Tableau 9 : Les représentants du personnel plus inquiets du risque de contamination

Champ : salarié.es " experts " dans des établissements où existe un travail en " présentiel "

Selon les " experts ", les activités jugées " non essentielles " sont également celles où le risque de contamination est le plus important : 72 %, contre 55 % dans les activités " essentielles " (tableau 10).

Cela incite à nouveau à la prudence lors du « déconfinement », où les activités " non essentielles " vont reprendre progressivement.

Tableau 10 : Un risque de contamination jugé plus important quand l’activité en " présentiel " est considérée " peu essentielle "

Champ : salarié.es " experts " dans des établissements où existe un travail en présentiel

Ceci s’explique notamment par le fait que les mesures de sécurité sont jugées plus satisfaisantes quand l’activité est « indispensable au pays pendant l’épidémie » que dans le cas contraire (tableau 11).

Ainsi, 48 % des " experts " jugeant l’activité " essentielle " estiment que dans leur établissement, les salarié.es en " présentiel " disposent de masques et de gants en quantité suffisante, contre 33 % de ceux qui ne jugent pas l’activité " essentielle ".

Tableau 11 : Des mesures de sécurité moins satisfaisantes pour les salarié.es en " présentiel " dont l’activité n’est pas jugée " essentielle "

Champ : salarié.es " experts " dans des établissements où existe un travail en " présentiel "

Conclusion

Cette étude livre deux enseignements importants.

En premier lieu, fin avril, les moyens de protection dont disposent les salariés contre l’épidémie étaient très insuffisants, et en particulier dans les activités jugées " non essentielles " qui emploient 57 % des salariés.

Or, ce sont ces activités qui sont progressivement mais rapidement en voie de « déconfinement », ce qui ne peut que nourrir une vive inquiétude sur un possible rebond de l’épidémie, sans parler des conséquences encore invisibles de l’anxiété sur la santé mentale des salarié.es concerné.es.

D’autant plus que les mesures générales de santé publique (masques, gants, gel…) sont souvent très insuffisantes car trop générales et non adaptées aux spécificités du travail réel des salarié.es qui demanderait dans beaucoup de cas à être réorganisé au cas par cas (procédures de désinfection régulière des outils et équipements, adaptation des espaces de travail et de transport, etc.). (6)

En second lieu, un débat d’une ampleur inédite, mais largement invisible, a eu lieu entre les salariés et avec leurs proches à propos du caractère " essentiel " du « Travail ».

Ce débat a été particulièrement important dans « l’industrie », le BTP et la « banque-assurance », où les salariés ont souvent conclu que leur activité n’était pas indispensable.

En Italie et en Espagne, les « pouvoirs publics » ont élaboré des listes de secteurs essentiels, en concertation avec les syndicats et le patronat, pour limiter la circulation du virus.

Mais en France, le débat sur les activités " essentielles " a été confiné à la base : malgré les demandes insistantes de plusieurs centrales syndicales, le gouvernement n’a pas voulu ouvrir de négociation sur ce point.

Les salarié.es en ont été réduit.es à discuter de cela dans la sphère privée, sans pouvoir construire et défendre un point de vue collectif.

On peut voir dans ce blocage la crainte d’ouvrir une " boîte de Pandore " : à partir du moment où l’on admet la légitimité des salarié.es, et plus généralement des citoyen.nes, à débattre du caractère " essentiel " - ou non - de leur activité, fût-ce à court terme et en période d’épidémie, la subordination du « Travail » au « Capital » commence à être contestée dans son principe.

En effet, le contrat de travail, qui organise cette subordination, exclut toute participation du salarié à la détermination des finalités de son travail, tout jugement sur le caractère socialement ou écologiquement utile de son activité.

Il est bien établi désormais que les épidémies de « zoonoses », dont la plus récente est celle du " Covid 19 ", sont pour partie liées à la crise écologique (déforestation, perte de biodiversité, élevages industriels, flux mondiaux de voyageurs, etc.) .

L’ampleur inédite des discussions sur l’utilité du travail, menée dès le début de la pandémie, par les salarié.es de base, de façon informelle et dispersée mais omniprésente, peut servir de précédent et d’inspiration pour de futurs débats, organisés à des niveaux plus divers et articulés, détachés du contexte épidémique mais attachés à « l’urgence écologique ».

Il n’y a aucun moyen d’éviter ces débats si l’on prend au sérieux la préservation d’une vie humaine décente en lien avec les autres espèces.

Thomas Coutrot

La Vie des idées.fr

Notes :

(1) . Menée à l’initiative de l’Ugict-CGT avec le soutien technique de statisticien.nes syndiqué.es CGT de la Dares et de la Drees ; voir la note méthodologique, p. 63.

(2) . Chloé Morin, Jérôme Fourquet, Marie Le Vern, « Premiers de corvée et premiers de cordée, quel avenir pour le travail déconfiné », Fondation Jean Jaurès, 8/04/2020.

(3) . On l’a vérifié par une analyse toutes choses égales d’ailleurs (Logit), où les variables de contrôle sont l’âge, la CSP, la fonction, le statut d’emploi, la taille de l’entreprise, l’appartenance à un syndicat.

(4) . La nomenclature de secteurs se calque ici sur le contour des fédérations de la CGT.

(5) . T. Coutrot, (2017), « Insécurité du travail, changements organisationnels et participation des salariés : quel impact sur le risque dépressif ? », Documents d’études de la Dares, septembre.

(6) . Cette non-prise en compte du travail réel est pointée y compris par des fédérations patronales, par exemple dans le secteur des « aides à domicile », qui parlent des " fiches métier " produites par le Ministère du travail comme d’« un jus d’administration qui ne résiste pas à la réalité du terrain ». (" Le Figaro ", p. 33)