Mémoire en défense des Gitans de Perpignan

, par  DMigneau , popularité : 64%

Mémoire en défense des Gitans de Perpignan

Le 14 août dernier, le Petit Journal catalan titrait en une : « A quoi servent les Gitans de Perpignan ? » Cette question singulière et chargée de sous-entendus laisse accroire que les Gitans de Perpignan pourraient ne servir à rien, qu’il deviendrait possible dès lors, d’envisager leur abandon, leur disparition et pourquoi pas leur élimination. Or, de tout temps, l’histoire nous a enseigné que le deuil et le malheur accompagnent cette question maudite à chacune de ses réapparitions.

Interrogé le 25 août par une journaliste de l’Indépendant, son auteur persiste à vouloir nous convaincre, en 2015, de la pertinence d’une question qui fut d’actualité quand l’Allemagne nazie dévastait l’Europe. Lui seul, à ce jour, oserait la remettre au débat, porte-parole d’une majorité silencieuse, lui-seul oserait publiquement questionner l’appartenance des Gitans à notre commune humanité.

Pourtant, en ce mois d’août, la mise en cause, l’exclusion des Gitans du consensus républicain, (ghetto volontaire, des enfants sauvages, le sang gitan, etc.), argumentées et revendiquées par le Petit Journal catalan n’ont suscité aucune réaction, pas un mot des grands quotidiens que sont le Figaro, le Monde et Libération, ni la moindre intervention du gouvernement, d’un quelconque ministre ou des autorités judiciaires. Le sismographe pourtant venait d’enregistrer une terrible secousse.

Les médias, comme les élus, peu à peu se laissent aller à participer de cet abaissement collectif de la vigilance, contribuent à relayer, à amplifier, les uns par inertie, les autres par calcul, le discours et les actes hostiles aux Gitans, aux Gens du Voyage et aux Roms, ces hommes, femmes et enfants coupables d’être apparentés à la race tsigane.

Dès les premières lignes, la lecture des arguments publiés par le Petit Journal catalan sont de nature à susciter l’inquiétude. L’auteur nous assure que les Gitans du Quartier Saint Jacques de Perpignan ne servent apparemment plus à rien qu’à donner du corps à notre désastre social, sous-entendant que notre " corps " social serait dans un état désastreux, un grand corps malade… de ses Gitans.

Intrigué par la diversité des styles d’écriture au sein du même texte, effleuré à plusieurs reprises par l’impression d’avoir déjà lu certains passages, me sentant moi-même interpelé parce que tsigane et porteur d’une part d’histoire commune avec les Gitans de Perpignan, j’ai sondé le texte et entrepris au cours du mois de septembre les " recherches en paternité " nécessaires pour connaître les sources auxquelles l’auteur s’était documenté.

Un article paru le 21 août dans le journal local " L’Indépendant " avait éveillé les soupçons. Georges Bartoli, photoreporter familier et bienveillant du quartier Saint Jacques, annonçait son intention de porter plainte parce que le Petit Journal avait détourné le cliché lui appartenant pour illustrer la couverture controversée du 14 août.

Les autres photos insérées dans l’article en pages intérieures étaient déjà parues dans l’édition du 28 janvier 2015 du Midi Libre, photos attribuées à Vincent Pereira, mais en août, aucune mention n’identifiait plus leur auteur dans les pages du Petit Journal Catalan. L’élégance du procédé nous incitait à lire et interroger de plus près les textes, à retrouver les sources et comprendre les méthodes employées par cet emprunteur de clichés.

C’est l’auteur lui-même de l’article, (qui garde l’anonymat mais nous en reparlerons plus loin), interrogé le 20 août par la journaliste de L’Indépendant, Barbara Gorrand, qui devait nous mettre involontairement sur plusieurs pistes. Il affirmait à la journaliste s’être appuyé sur un reportage de 2014 diffusé par TV3 et des émissions diffusées par France Culture en 2012. http://www.lindependant.fr/2015/08/20/a-quoi-servent-les-gitans-le-titre-qui-choque-la-communaute,2073639.php

Au tribunal, devant le juge, l’argument a beaucoup de force. Si l’auteur de l’article incriminé parvient à démontrer qu’il n’a fait que reproduire ou transcrire sans les déformer, des mots, des idées, des écrits entendus à la radio, rendus publics, des propos qui, au moment de leur diffusion sur France Culture ou TV3 n’ont suscité aucun commentaire particulier, n’ont fait l’objet d’aucune plainte, il devient difficile de continuer contre lui les poursuites judiciaires.

Or, il n’est pas certain que l’auteur se soit inspiré directement de l’émission de TV3, la chaîne principale de Televisió de Catalunya qui diffuse en langue catalane. Peut-être ne l’a-t-il jamais écoutée. Pour écrire son article, il s’est contenté de recopier les commentaires " empruntés " à un confrère local, le média en ligne " La Clau " (édition du 18 juin 2014), sans prendre la peine de citer sa source.

Les deux paragraphes (plus de mille signes, un gros emprunt) sont caviardés en partie pour mieux s’adapter aux visées de l’auteur, les propos tenus par un militant du FN sont attribués à un Gitan. http://www.la-clau.net/info/9280/louis-aliot-gravement-piege-par-la-television-9280?utm_source=twitterfeed&utm_medium=twitter

Avec le même aplomb, avec des procédés similaires, on ne retrouve quasiment rien dans son article qui proviendrait directement de l’émission de France Culture du 10 septembre 2012 « Les enfants du Puig » de Sonia Kronlund.

Cet " enquêteur " s’est contenté de visiter le site internet de France Culture et de recopier les commentaires laissés par des auditeurs au cours des jours et des semaines qui ont suivi l’émission, triant cette fois encore ce qui correspondait le mieux à ses besoins.

Il a siphonné des passages entiers de l’internaute Val, dans lesquels figure l’histoire du gamin qui fumerait un paquet de cigarette par jour, picoré abondamment les commentaires de l’internaute Gouzon, greffé un début de phrase de Val (hostile aux Gitans) avec une fin de phrase tirée des propos de l’internaute Célia, dépouillée de 15 lignes de textes, (1150 signes) toutes recopiées sans en changer un mot, ni citer l’auteure. http://www.franceculture.fr/emission-les-pieds-sur-terre-les-enfants-du-puig-2012-09-10

Pour retrouver les sources du passage où le Petit Journal catalan parle des violences subies par les femmes gitanes, victimes de la maltraitance de leurs maris, n’allez pas sur France Culture, gage de sérieux et de qualité dont se réclame ce journaliste, mais retrouverez plutôt le texte original, en intégralité sur le site de… " Nations Presse ". http://www.nationspresse.info/insecurite/perpignan-66-face-au-communautarisme-gitan-les-elus-ump-ps-restent-silencieux

On peut s’inquiéter d’un Petit Journal catalan qui attribue à France Culture des écrits de " Nations Presse ". Nos lecteurs apprendrons que " Nations Presse " entend diffuser des informations précises recoupées, aux sources mentionnées et en parfait accord avec l’esprit du mouvement national et patriotique dont le Front national, fondé par Jean Marie le Pen et présidé par Marine le Pen, est la principale composante…

Libération, Le Monde et Le Figaro, dont le seuil de tolérance en ce qui concerne les agressions visant les Roms et Tsiganes semble bien élevé, n’ont rien trouvé à redire lors de la parution de cet article.

Pourtant, le papier résolument équivoque, paru dans le Petit Journal catalan du 14 août, recèle dans sa fabrication deux pièces détachées, (deux pièces arrachées, comme le vol du même nom) et non des moindres qui ressortissent directement et indirectement des écrits d’Yvan Rioufol, éditorialiste au Figaro et d’Ariane Chemin, journaliste au Monde.

Ariane Chemin s’est fait dérober plusieurs passages de son article " Perpignan, un brasier mal éteint ", paru dans le Monde en 2005, il y a 10 ans. (14 lignes, plus de 900 signes). Ses écrits, par blocs entiers et facilement identifiables s’ajoutent et se mêlent au voisinage sans doute embarrassant de " Nations presse " à la vindicte injurieuse des commentateurs de l’émission de Sonia Kronlund, à ces paragraphes, ces phrases blessantes, injurieuses pour les Gitans de Perpignan, de France et d’Espagne.

Depuis 2012, depuis trois ans, France Culture n’a rien fait pour nettoyer son site internet où figurent ces atteintes à la réputation des Gitans de Perpignan. Ils jaillissent à présent telles de vieilles munitions, de vieilles armes de guerre et nous pètent à la gueule.

Par manque d’attention, Sonia Kronlund comme Ariane Chemin, comme leur entourage, n’ont pas réagi à la parution de cet article auquel leur nom et leur signature se trouvent maintenant associés.

Rappelons que le photographe Georges Bortoli à qui le Petit Journal catalan a " emprunté " la photo de couverture n’envisage pas de rester les bras croisés. « C’est une photo que l’on m’a piratée, sans jamais me demander quoi que ce soit ! [.] …le fait que l’on vole ainsi ma photo me dérange au plus haut point. Il est évident que je vais déposer plainte. »

Yvan Rioufol n’a jamais été tendre avec le monde tsigane. Néanmoins, nous refusons d’imaginer qu’il puisse, comme l’auteur du Petit Journal catalan suggérer la disparition des Gitans considérés comme inutiles. Comme Sonia Kronlund, il se retrouve indirectement mêlé à cette affaire par le jeu d’une démarche consistant à piller les commentaires.

Une lectrice du Figaro et d’Yvan Rioufol qui écrit sous le pseudonyme de Rose et transfère ses colères et ses peines sur l’échine des bohémiens, peut maintenant retrouver sa prose abondamment réemployée en l’état dans les colonnes du Petit Journal, mais plus sous son nom ! Les emprunts au blog de Rioufol ne sont pas de l’ordre de la petite monnaie, ce sont des liasses de gros billets, des paragraphes de 8 à 900 signes à la fois. http://blog.lefigaro.fr/rioufol/2010/08/le-vrai-scandale-de-la.html

Cette affaire en Catalogne a été pour nous l’occasion de découvrir " La Clau ", un média moderne tout à fait remarquable. Sa notice de présentation nous informe que " La Clau est diffusée exclusivement sur Internet, média bilingue d’un nouveau genre, née d’un besoin de réflexion générale sur le destin de la Catalogne du Nord, dont la rédaction rassemble quinze personnes libres d’esprit, partageant des valeurs humanistes, éloignées de toute forme de xénophobie, violence ou extrémisme ".

" La Clau " a été pillée, (13 lignes, un gros millier de signes) et n’a jamais dénoncé ce vol à l’arraché. Elle a pourtant consacré un article assez sévère à cette affaire, parlé d’un " reportage de bureau ", fait remarquer à juste titre que " le titre dépasse le racisme, car les intéressés deviennent des objets, auxquels la majuscule n’est pas accordée ". Aurait-elle, à son insu, donné raison au journaliste du Petit Journal catalan quand il déclare que les gens ne lisent que les titres ? http://www.la-clau.net/info/les-gitans-de-perpignan-consideres-comme-des-objets-10787

La presse nationale, qui tant néglige la question rom et tsigane est touchée par cette affaire à des degrés divers. Le Nouvel Obs a donné longuement la parole au directeur de l’édition, transcrit en caractère gras ses fanfaronnades au sujet de son journal " dans lequel souffle un air de liberté ".

Les propos en défense des Gitans n’ont eu droit qu’à deux lignes, la seconde ligne leur attribue des mots prononcés en réalité par le directeur de la publication ! Quel souci d’équilibre, quelle entente cordiale et corporative entre gens de presse, même au sein de cet hebdomadaire longtemps dirigé par Jean Daniel.

http://tempsreel.nouvelobs.com/medias/20150819.OBS4434/a-quoi-servent-les-gitans-le-derapage-d-un-journal-local.html

Le Point fait un peu mieux, donne la parole aux représentants du Quartier St Jacques, mais néanmoins n’oublie pas de rappeler longuement, en tête d’article, que dix ans auparavant, en 2005, le quartier St Jacques de Perpignan avait été le théâtre de violents affrontements entre Gitans et Maghrébins.Tant qu’à remonter le temps pour parler de violences, le Point aurait pu consacrer quelques lignes supplémentaires à ces nuits de l’histoire pas si lointaines où les Gitans furent considérés comme inutiles et asociaux, entassés dans les wagons, livrés aux bourreaux.

France Info s’est montrée confraternelle en diable. L’antenne nationale a renversé les positions, retourné l’affaire, le cul en place de la tête, et présenté le Petit Journal catalan comme une victime, un " hebdomadaire attaqué pour discrimination envers les Gitans " Comment s’étonner que les commentaires en ligne à la suite de l’article prennent fait et cause pour démolir du Gitan ?

http://www.franceinfo.fr/actu/justice/article/un-hebdomadaire-attaque-pour-discrimination-envers-les-gitans-718339

Si Lionel Thompson et Pascal Dervieux de l’émission " Interception " de France Inter ont contribué nolens volens à la construction de cet article, la presse n’est pas la seule victime de ces vols à l’arraché.

Le sociologue Pierre Grelley, qui s’est fait soutirer plusieurs paragraphes de 400 signes, pourrait demander des dividendes sur la vente du journal du 14 août tout comme le doctorant Jean Paul Escudero dont la thèse n’a sans doute pas été lue par ce journaliste qui lui a chapardé l’intégralité du quatrième de couverture de sa thèse en question.

C’est en tortillant les écrits de la section d’Études catalanes à l’Université de Montréal que le Petit Journal a essayé de nous vendre l’image du Gitan conservatoire de la langue catalane…

Ce " journaliste ", qui ouvertement porte atteinte à la réputation des Gitans en les décrivant comme des voleurs de métaux, opérant de nuit, n’indemnisera jamais ses victimes, ni les Gitans du quartier Saint Jacques de Perpignan, ni les internautes, ni les journalistes, ni les universitaires.

Piétinant la déontologie, ce prévaricateur a pillé des gens de plume et de micro dont le point commun était d’avoir un jour écrit ou diffusé des émissions sur les Gitans de Perpignan, des publications parfois sévères, parfois érudites ou sommaires, quelques fois mal documentées et - il faut le dire - rarement bienveillantes. Tout était accessible sur Internet, il suffisait de repérer, copier, coller, caviarder.

Néanmoins, la majorité de ces gens de plume et de micro signerait des deux mains la charte du média en ligne " La Clau ", …personnes libres d’esprit, partageant des valeurs humanistes, éloignées de toute forme de xénophobie, violence ou extrémisme etc., mais il a englué leurs écrits, leurs émissions de radio, leur travail dans un mélange rendu explosif par l’incorporation des détonateurs que sont les textes de " Nations Presse " et les commentaires des internautes les plus sauvages, les plus acharnés à utiliser Internet comme un défouloir, surtout contre les Gitans, les Roms, les Tsiganes.

Plagier, c’est frauder. Sur ce vol immatériel, une sanction est déjà tombée, elle est suffisamment rare pour être saluée. On a pu comprendre que tout n’allait pas pour le mieux au Petit Journal catalan. Le titre est en grande difficulté financière, les journalistes ne sont pas payés, en grève depuis plusieurs semaines. La provocation avait pour objectif de relancer les ventes, la curiosité, le goût du scandale.

La rédaction du titre s’est publiquement désolidarisée de la publication de cet article et elle a ouvert une page sur Facebook afin de faire connaître largement sa position. Constituée en un collectif de 38 membres, elle a condamné avec la plus grande fermeté la une et le dossier sur la communauté gitane de Perpignan, apporté son soutien à la communauté des Gitans de Perpignan, et lui a exprimé sa solidarité face à la haine et au mépris dont elle a été l’objet.

https://www.facebook.com/hebdo.lepetitjournal?fref=ts

C’est sur ce site Facebook de la rédaction du Petit Journal de Perpignan, à la date du 16 août, qu’on peut retrouver le nom du journaliste désigné par ses collègues comme l’auteur de l’article.

Nos recherches personnelles nous ont permis à ce jour de prouver que les trois-quarts des mots, phrases, expressions contenus dans son article avaient été directement copiés, empruntés à d’autres journalistes, universitaires, écrivains et particuliers sans qu’à aucun moment les auteurs aient été cités.

Il n’y a rien à attendre de cet homme qui ne pardonnera jamais aux Gitans le mal qu’il leur a fait.

Je tiens à la disposition des lecteurs intéressés le document où sont recensés avec précision et intégralement tous les passages plagiés, empruntés, de l’article incriminé avec en regard les textes et les auteurs de provenance ainsi que les adresses informatiques. Il est difficile de l’introduire dans l’article de Médiapart en raison de sa taille (6500 mots).

De même, on retrouve sur Internet beaucoup de commentaires sur l’article du 14 août mais difficilement le texte lui-même. J’avais réussi à récupérer les PDF de l’édition que j’ai transformés en textes Word. Je le tiens à disposition sur demande à jdebot@orange.fr

Jacques DEBOT

MediaPart