Même sans monnaie, l’Indien reste patient

, par  DMigneau , popularité : 0%

Même sans monnaie, l’Indien reste patient

Il aura fallu attendre deux semaines, depuis le coup de poker de Modi contre l’argent sale, pour que la nouvelle coupure de 500 roupies fasse enfin son apparition à Bombay, capitale économique de l’Inde.

C’est à peine croyable. Mercredi 23 novembre, un commerçant de Bombay nous a rendu la monnaie avec deux billets de 500 roupies. Le nouveau billet, pas l’ancien, deux semaines jours pour jour après l’opération " démonétisation " de Narendra Modi qui a plongé l’Inde dans une perplexité rapidement transformée en désarroi.

Les files d’attente aux guichets des banques sont toujours aussi longues et l’homme ordinaire, comme dirait Arvind Kejriwal, a beau survivre comme il peut sans argent liquide, il fait preuve d’une patience remarquable. En France, il y aurait déjà eu des émeutes. En Inde, le fatalisme est parait-il de rigueur. Alors on patiente gentiment sur le trottoir.

Il est vrai que la disparition soudaine des coupures de 500 et 1 000 roupies semble plébiscitée par une population prise d’enthousiasme pour la guerre déclarée par le gouvernement à la corruption et à l’argent sale.

Si le ministre en chef du Maharashtra, Devendra Fadnavis, assimile à la sédition toute critique de la démonétisation - rien que ça !! - le premier ministre, lui, se sent suffisamment sûr de son coup pour faire de l’humour.

Profitant du mégaconcert de Coldplay, samedi 19 novembre, il a balancé une petite blague à la foule par vidéo interposée. « J’adore être avec les jeunes, ça me rafraîchit et me donne de l’énergie, a-t-il dit, mais vous avez été malins en me demandant de ne pas chanter. Si je l’avais fait, vous m’auriez demandé de vous rembourser… en billets de 100 roupies ».

Les coupures de 100 roupies sont en effet très recherchées. Tout comme les cartes bancaires qui ont inspiré le meilleur mot de la semaine à Sitaram Yechuri, secrétaire général du parti communiste marxiste : « En Inde, maintenant, on a Modi-Antoinette disant de son peuple : ils n’ont plus de papier ? Qu’ils utilisent du plastique ! »

C’est à se demander ce que fiche la Reserve Bank of India (RBI). Certes, les 215 000 distributeurs automatiques de billets du pays n’ont pas été reformatés à temps.

Mais pourquoi les nouveaux billets de 2 000 roupies arrivent-ils au compte-goutte ?

Et pourquoi ceux de 500 roupies ont-ils mis tant de temps à faire leur apparition ?

Comme il n’y a pas que des incapables à la RBI, c’est qu’il y a eu un grain de sable quelque part. Fabriquer 22 milliards de billets tout beau tout propre, ça prend du temps.

Première hypothèse : la démonétisation était programmée pour plus tard - la rumeur évoque le mois de janvier 2017 - et Modi ayant compris que le secret de l’opération ne tiendrait pas jusque là, il a préféré prendre tout le monde de court et précipiter l’annonce.

Deuxième hypothèse : c’est le changement de gouverneur à la tête de la RBI qui a tout fait planter. Le sortant, Raghuram Rajan, était contre la démonétisation, mais ce n’est que fin septembre que le gouvernement Modi s’est débarrassé de lui.

Il revenait alors à son successeur, Urjit Patel, de mettre en branle la planche à billets. A supposer que le principe de la démonétisation ait été acté juste avant l’été, le gouvernement a pris trois mois dans le nez. Ce qui signifie que l’économie indienne ne sera pas correctement irriguée en nouvelles coupures avant le mois de février.

Courage !

Guillaume Delacroix

MediaPart