Massacres au Soudan : les milices écrasent le printemps soudanais

, par  DMigneau , popularité : 0%

Massacres au Soudan : les milices écrasent le printemps soudanais

Des membres des forces de sécurité patrouillent ce 5 juin. - AFP

Soumis à la pression de la rue qui réclame une transition rapide vers un gouvernement civil, la junte militaire a choisi l’épreuve de force. Bras armé au Darfour d’Omar el-Béchir, le président destitué, les « janjawids » et diverses forces paramilitaires ont semé la terreur dans Khartoum. Pour l’heure le dialogue semble impossible.

Cent-huit morts officiellement, peut-être plus quand la comptabilité macabre sera finie. Après trois journées d’une répression aussi féroce qu’inédite dans la capitale soudanaise, Khartoum était ville désertée ce jeudi 6 juin.

Dès le lundi, des centaines de paramilitaires sortis d’une longue procession de pick-up ont attaqué les camps de protestation civile dressés devant le QG de l’armée avant de s’en prendre à tous les rassemblements qui tentaient de résister.

Parmi les victimes, tombées sous le feu des armes automatiques ou les coups de fouet, une quarantaine de personnes auraient été jetées dans le Nil.

Sans compter de nombreux viols et agressions sexuelles dans les hôpitaux, ou directement dans les rues.

Selon les responsables de l’opposition, lesquels réclament la transfert du pouvoir aux civils depuis la destitution d’Omar el-Béchir le 11 avril dernier, les auteurs des massacres sont connus : la trop célèbre " Force de soutien rapide " (RSF) formée sous le règne de l’ancien président, mélange hétérogène d’agents des douanes, de policiers et surtout de miliciens issus des " Janjanwids " qui semèrent la terreur au Darfour à partir des années 2000.

Plusieurs témoins ont également identifié la présence de membres du SISS, le redouté service de renseignements.

Théoriquement placée sous l’autorité de l’armée, cette armada milicienne dispose - en réalité - d’une forte autonomie et d’équipements que les forces régulières lui ont toujours enviées.

Comme si de rien n’était, et peut-être pour donner le change face à la condamnation internationale à laquelle Chine et Russie ont choisi de ne pas s’associer, le « Conseil militaire de transition » a invité les contestataires à reprendre le chemin des négociations.

Offre refusée.

Jusqu’à quand ?

Entretien avec Marc Goutalier *, consultant à « l’Observatoire des pays arabes » (OPA)

Marianne : L’extrême violence de la répression a frappé les esprits. Est-elle si surprenante ?

Marc Goutalier : Non, si l’on considère l’identité de leurs auteurs connus pour leurs terribles agissements au Darfour. Ce n’est pas la première fois depuis l’indépendance que des forces paramilitaires se singularisent par leur brutalité mais jusqu’à présent ce sont plutôt " les marges " du pays qui la subissaient.

A Khartoum, un tel déchainement contre des civils est inédit et d’autant plus choquant que la ville passait pour une des plus paisibles et moins dangereuses en Afrique.

Marianne : D’autant plus choquant aussi que les habitants de Khartoum regardaient de loin et avec une certaine indifférence leurs agissements au Darfour…

Marc Goutalier : Plutôt qu’indifférents, je dirais qu’ils étaient surtout très mal informés mais ils ont rencontré et échangé avec des Darfouri venus les rejoindre sur le " sit-in ".

Marianne : Les Darfouri sont montés sur Khartoum ?

Marc Goutalier : Oui, à partir des " sit-in ", plusieurs convois de gens venus du reste du pays ont convergé vers Khartoum. Dont les Darfouri qui ont vu l’occasion de faire connaître leur situation et leurs revendications.

Marianne : Peut-on affirmer que c’est le " Conseil militaire de transition " qui a commandé et ordonné l’intervention de la " Force de soutien rapide " (RSF) ?

Marc Goutalier : Incontestablement, le « Conseil » n’est pas uniforme, il représente différents intérêts et certains ne voulaient pas d’un bain de sang. Mais d’autres facteurs, en particulier le rôle de pays voisins, ont fait pencher la balance vers le coup de force.

Marianne : Qui dans la région a intérêt à une telle répression ?

Marc Goutalier : Tous ceux qui ont peur de la contagion démocratique sur leur propre sol. C’est le cas de l’Egypte du maréchal Abdel Fattah al-Sissi dont le régime est plus autoritaire encore que le précédent.

L’Egypte a été très active dans le processus ayant abouti à la chute d’Omar el-Béchir. Mais elle veut un Soudan stable, tenu, contrôlé par des gens « sûrs ».

C’est également le cas de l’Arabie Saoudite qui ne voyait pas d’un bon œil l’extension d’un mouvement de contestation dont on ne peut par définition savoir jusqu’où il peut aller.

Il y a un fort contingent soudanais dans l’alliance militaire que dirigent les Saoudites au Yemen.

Les « Emirats arabes unis » sont sur la même ligne : pas question d’ouvrir les vannes à une " vague démocratique " incontrôlable.

C’est une sorte " d’arc de fer " dont l’influence se fait sentir jusqu’en Algérie où ils tentent de décrédibiliser la révolte citoyenne.

Par ailleurs l’Arabie saoudite a acheté des terres arables au Soudan, qui est un peu considéré comme " le grenier " de la région. Ryad veut un régime stable pour défendre au mieux ses intérêts qu’un nouveau " printemps arabe " risquerait de fragiliser.

En conséquence de quoi, par pur opportunisme avant tout, les Qataris - eux - soutiennent le mouvement de contestation, en affirmant qu’il incarne le sens de l’Histoire…

Ainsi, juste avant le massacre, l’ambassadeur soudanais au Qatar a-t-il été rappelé. Et " al-Jazeera " est désormais " non grata " dans le pays.

Marianne : A quoi peut ressembler une sortie de crise ?

Marc Goutalier : Elle va être compliquée. Si la tension empire, si la contestation se radicalise massivement, il y a un véritable risque d’embrasement général et de guerre civile.

Actuellement, c’est flou. La junte croit pouvoir se tirer de l’ornière grâce à l’argent de l’Arabie saoudite et des émiratis. Mais pour décoller et en finir avec son isolement, le pays a besoin de réintégrer la « communauté internationale ».

Propos recueillis par Alain Léauthier

Marianne

* " Quand le printemps brouille les cartes ", de Marc Goutalier. Editions du Félin. 525 pages. 29€