Marseille en bataille

, par  DMigneau , popularité : 0%

Marseille en bataille

Extrait de " Péril sur la ville " de Philippe Pujol, Arte, 2019

On appelait les habitants “ les apaches ”. En 1904, ça voulait dire “ la racaille ”… »

Le documentaire du journaliste Philippe Pujol (1) commence par l’homélie du père Vincent, à Saint-Mauront, quartier du 3e arrondissement de Marseille, l’un des plus pauvres de France.

Filmée à l’été 2019, cette approche d’une favela du centre-ville affirme que, pour sauver la jeunesse, il ne reste plus que trois institutions : la paroisse, l’école et le « service social ».

L’arrondissement a porté à sa tête un candidat du " Printemps marseillais " (gauche). Le portrait " au vitriol " de son adversaire se trouve, comme celui de divers élus " marchands de sommeil ", dans le livre-enquête de Pujol qui a rencontré un grand succès (2).

Pour " l’écologiste " Michèle Rubirola, nouvelle maire de la ville, qui a évincé Martine Vassal, l’héritière de Jean-Claude Gaudin (3), le 28 juin 2020, la tâche est ardue.

Le syndicat " Force ouvrière ", qui " péguait " (" collait à ") l’ancienne mairie, n’est pas déstabilisé pour un sou ; la ville est endettée ; les pistes cyclables finissent dans des murs ; les toits des écoles laissent passer la pluie ; les punaises de lit prennent, pour changer, un " abonnement " à la bibliothèque ; les plages sont devenues privées, etc.

Et l’état du logement est connu.

" Marseille en guerre ", annonce le journaliste Bruno Le Dantec (4). L’impossible " gentrification " du centre-ville, pauvre, populaire, relève de la vitrine et " la Canebière [la grande avenue du centre] est la ligne Maginot d’une guerre sourde ", car « les quartiers nord sont un territoire " comanche " qu’il faut tenir à distance ».

La " gestion " de la ville, entre les réseaux liés à M. Jean-Noël Guérini, naguère président " socialiste " du « Conseil général » des Bouches-du-Rhône, en attente d’un jugement pour " prise illégale d’intérêts ", mais toujours parlementaire, et le " système Gaudin " suivait quelques principes :

- ne rien investir dans « le public »,

- laisser le parc immobilier se dégrader et faire " briller " Marseille. Sauf que, pour briller, " les pénuries sont devenues une stratégie (5) "…

Les effondrements de la rue d’Aubagne, dans le quartier Noailles, le 5 novembre 2018, ont été " la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ", lequel se remplit depuis vingt-cinq ans.

C’est entre la place Jean-Jaurès, qu’on appelle " la Plaine ", et Noailles, qui la jouxte, que se sont jouées les élections.

Dans cette ville qui compte des centaines d’immeubles fermés, une partie des électeurs ont pris peur devant tant d’incompétence.

L’adjoint à " l’urbanisme " se contentait de signer des « mises en péril », tandis que « la métropole » lançait des chantiers tous azimuts " pour feindre de réaliser en six mois ce qu’on n’a pas fait en vingt-cinq ans ", rappelle Le Dantec.

La « Société locale d’équipement et d’aménagement de l’aire métropolitaine » (Soleam), chargée de la " gentrification " du centre-ville, érigeait un mur de deux mètres et demi de haut autour de la place Jean-Jaurès (6) pour pouvoir démarrer les travaux, quelques jours avant les huit morts de la rue d’Aubagne.

" La Bataille de la Plaine " (7), une " fiction-docu " qui mêle la Commune de Marseille à la lutte contre la disparition de son marché, raconte les années de lutte contre la " requalification " de " la Plaine " en " village créatif ", alors qu’elle est le fruit du départ du marché de gros en 1974 et de sa réoccupation par une frange marginale de la société : " bikers ", jeunes ouvriers sans argent, héroïnomanes, militants politiques

Économie " de peu ", idées libertaires, collectifs multiples, les murs sont devenus des espaces de création pour toutes les " tribus urbaines ", cent commerces futiles et mille bars alternatifs ont vu le jour.

Surtout la nuit.

Hommage à " la Plaine " d’un de ses enfants, Manu Théron : " Nous retournerons chanter aux tables, contre ces bordilles, et là on relèvera, et la tête et les tables (8) ! "

Christophe GOBY

monde-diplomatique.fr

Notes :

(1) Philippe Pujol, " Péril sur la ville ", Arte, 2019.

https://www.arte.tv/fr/videos/090756-000-A/peril-sur-la-ville/

(2) Philippe Pujol, " La Chute du monstre. Marseille année zéro ", Seuil, Paris, 2019, 288 pages, 19 euros. Du même auteur : " La Fabrique du monstre ", Les Arènes, Paris, 2016.

(3) Et non pas Jean-Claude Gaudin lui-même, comme nous l’avions écrit de manière erronée dans l’édition imprimée.

(4) Bruno Le Dantec, « Marseille en guerre. Entre effondrements et coquilles vides », Vacarme, no 89, Paris, hiver 2020.

https://vacarme.org/article3298.html

(5) Michel Peraldi et Michel Samson, " Marseille en résistances. Fin de règnes et luttes urbaines ", La Découverte, coll. « Cahiers libres », Paris, 2020, 228 pages, 19 euros.

(6) Tomagnetik, " La Bataille de la Plaine ", 2018-2019, Niet ! Éditions, Le Mas-d’Azil, 2020, 40 pages, 6 euros.

(7) Nicolas Burlaud, Sandra Ach et Thomas Hakenholz, " La Bataille de la Plaine ", Primitivi, 2020, 75 minutes. Sortie le 21 mars 2021. On peut le soutenir sur " HelloAsso ".

(8) Polifonic System, « A de matin », extrait de l’album " Totem-Sismic ", 2019, Buda Musique, Ivry-sur-Seine, 2019, 16,05 euros.