Maroc : chape de plomb sur le Rif

, par  DMigneau , popularité : 98%

Maroc : chape de plomb sur le Rif

Impossible pour " Mediapart ", comme pour plusieurs confrères avant nous, de revenir dans la ville d’Al Hoceïma dans le " Rif " marocain, théâtre depuis octobre 2016 d’un " hirak ", mouvement populaire, d’une ampleur inédite en 18 ans de règne de Mohammed VI. Reportage sous étroite surveillance policière à Casablanca, où se déroule le procès d’une cinquantaine de militants.

Casablanca (Maroc), envoyée spéciale. - C’était fin février, dans une station routière de Meknès au Maroc, aux alentours de 11 heures, l’épilogue d’un reportage impossible au royaume chérifien. Un visage incrédule demandait si j’étais « une criminelle », après qu’une douzaine d’hommes en civil m’ont sortie du bus en direction d’Al Hoceïma et intimée de les suivre dans un petit bureau vitré près de l’entrée où étaient stationnés plusieurs véhicules de la Sûreté nationale.

La moitié esquissaient un sourire, répétaient : « On va s’arranger à l’amiable, sportivement », proposaient un café, de l’eau ; les autres ne rigolaient absolument pas, parlaient à des téléphones qu’ils tendaient ensuite au « Chef », comme certains appelaient cet homme en costume qui menait l’opération.

Il avait - ou prenait - l’air embêté, me demandait dans un français impeccable de faire demi-tour vers Rabat ou Casablanca, « en bus ou en train, choisissez, on paiera le billet ». Et il martelait : « Le Maroc est un État de droit, de démocratie, respectueux de la liberté de la presse. Un changement positif, vu nulle part ailleurs, est en train de se produire. Mais on ne peut pas vous laisser aller à Al Hoceïma. C’est pour votre sécurité, pas contre la liberté de la presse. »

Rassemblement à Casablanca le 20 février 2018 appelant à la libération des manifestants du “ hirak ” du Rif, dont le journaliste Hamid El Mahdaoui, représenté bâillonné sur la pancarte. © Rachida EL Azzouzi

J’avais pris l’autocar trois heures plus tôt à Rabat, sous une oppressante surveillance policière car, depuis bientôt une semaine que j’avais inscrit « journaliste » comme profession et coché la case « travail » pour « motif principal du voyage » sur la fiche à l’aéroport (ainsi que détaillé mes sujets), j’étais la cible d’une filature outrancière 24 h/24. « Jusqu’à six policiers ! » devant l’un des immeubles où je logeais une nuit à Casablanca, comme se plaindra le gardien en levant les yeux au ciel. En moyenne, trois agents sur le dos, à pied, en scooter, en Kangoo, en 4X4, selon que je marche ou roule.

« C’est lourd, intimidant pour toi, pour tes sources, mais c’est devenu tellement banal au Maroc, 133e au classement mondial de Reporters sans frontières, me dira plus tard un confrère consterné, Ali Amar, cofondateur du " Desk ", l’un des derniers journaux indépendants marocains. Le régime traite désormais les journalistes qui vont dans le Rif comme ceux qui s’intéressent au Sahara occidental. Pour lui, la page du hirak est tournée. Ce sujet ne doit pas survivre dans la presse. Il faut le recouvrir d’une chape de plomb. Quelques journalistes passent entre les gouttes. Des Marocains surtout. Mais on ignore les critères. C’est une zone grise. »

Depuis que la rue s’est tue au nord-est du Maroc, à Al Hoceïma et dans les douars alentour, sous l’effet de la répression et des grands travaux lancés, ni " Mediapart ", ni avant nous plusieurs confrères – français, espagnol, anglais, algérien – n’ont pu accéder à la ville.

Refoulés, empêchés, quand ils ne sont pas expulsés du pays par des autorités décrétant qu’il faut « une autorisation spéciale » que personne ne consent à donner et interdisant en réalité – sans le dire ni l’assumer officiellement – toute une région du Maroc à la presse internationale.

" Mediapart " a tout fait pour être dans les clous, jusqu’à adresser des SMS et des appels sur les portables du ministre de la communication et du porte-parole du gouvernement. En vain. Aucune réponse. Aucune autorisation spéciale. Les autorités ne veulent plus de journalistes à Al Hoceïma, « la perle de la Méditerranée » où le roi Mohammed VI aime faire du jet-ski, tombeau de Mohcine Fikri, broyé à 31 ans par une benne à ordures alors qu’il tentait de sauver 500 kilos d’espadon pêchés illégalement que lui avaient saisis les gendarmes, une fortune.

Une fois par semaine, Rachida fait 1 200 kilomètres en bus pour rendre visite en prison à son mari Mohamed El Majjaoui. Instituteur à Ketama dans le Rif occidental, militant aguerri notamment au sein du " Mouvement du 20 février 2011 ", il a été arrêté le 27 mai 2017 sur son lieu de travail. Il est considéré comme un “ cerveau ” du " hirak ". © Rachida El Azzouzi

C’était le 28 octobre 2016. Le choc. Le Mohamed Bouazizi du Maroc, en référence à ce marchand ambulant tunisien qui s’est immolé par le feu en décembre 2011 et qui a donné le coup d’envoi des " révolutions arabes ". L’icône de la " hogra " – " mépris " en arabe –, ce mot qui est sur tant de lèvres pour dire l’humiliation, l’arbitraire, la violence au quotidien du système marocain, " le Makhzen ", l’appareil étatique.

Quand il faut souffrir pour obtenir ses droits.

Depuis cette mort horrible, la région, mise au ban du développement, livrée à la misère, à l’économie informelle, à l’émigration, à la culture et au trafic du cannabis, défie le roi. Réclame dignité et justice sociale, des routes, des hôpitaux, une université, du travail… Veut parler à Sa Majesté, pas au gouvernement, au " Makhzen " honnis.

Un « hirak chaabi », mouvement populaire, d’une ampleur inédite pour le roi Mohammed VI en dix-huit ans de règne. Et dans un Rif blessé, traumatisé, plusieurs fois réprimé par le Palais. Un îlot de " berbérité " au climat rude, entre mer et montagne, où jusqu’en 2011 - et encore difficilement aujourd’hui - on ne pouvait donner un prénom amazigh à son enfant.

La terre d’Abdelkrim Al Khattabi, « Moulay Mohand », le héros de " la guerre du Rif ", la toute première insurrection anticoloniale du XXe siècle, qui n’est enseignée dans aucun livre d’histoire au Maroc.

Après des mois de manifestations, les premières arrestations sont tombées à l’aube du dernier ramadan. Massivement. En même temps que la pression sécuritaire. Quand le 26 mai, un vendredi de grande prière, l’une des " figures médiatiques " du mouvement, Nasser Zefzafi, un chômeur de 36 ans, a interrompu le prêche d’un imam dans une mosquée qui reprenait la propagande officielle en condamnant un " hirak " porteur de « fitna » (division, désordre).

Une ligne rouge au royaume du roi « commandeur des croyants ».

« Le quotidien n’est plus que visites en prison, procès, dépression. On étouffe. La police est partout », témoigne depuis Al Hoceïma, par messagerie cryptée, l’épouse d’un détenu. Comme tous ceux que nous avons rencontrés, elle est persuadée d’être " sur écoute " et inquiète à l’idée d’être prise en train de converser avec un journaliste étranger. « Ils pourraient m’accuser de préparer un complot contre l’État. »

Depuis la première vague d’arrestations, de nombreux rassemblements ont lieu dans le pays notamment à Rabat, Casablanca, demandant la libération des manifestants du hirak du Rif. © Rachida EL Azzouzi

« C’est une souffrance psychique, économique »

« Al-Hoceïma, c’est la pire des prisons, ils sont jusqu’à 45 dans une cellule, des sardines dans une conserve. » Farid est l’oncle de Youssef El Hamdioui, 34 ans, instituteur à Amnoud, à une trentaine de kilomètres d’Al Hoceïma, plaqué à terre sur le chemin de l’école, un matin de mai, par des hommes sans uniforme sortis d’une voiture noire.

Conduit au commissariat puis chez lui pour une perquisition devant sa famille – sa fille de 4 ans fait depuis le même cauchemar, où « ils tuent [son] papa » –, Youssef a été ensuite transféré à Casablanca, " ville-monde " où sont incarcérés ceux qui sont considérés comme " les cerveaux " du mouvement. Entre les murs de la prison Oukacha à Aïn Sebaa, en banlieue, à 1 200 kilomètres aller-retour de leurs familles, soit 24 heures dans des bus inconfortables, dont une grande partie sur des routes accidentées à travers les vallées encaissées et les oueds asséchés.

Les autres ont été répartis dans les geôles du pays.

« En septembre, il avait la peau sur les os, il a fait 36 jours de grève. Quand elle l’a vu, sa femme ne l’a pas reconnu », raconte Farid qui lui apporte des livres de droit, de philosophie, de religion et des romans. Lui est « abattu », « désemparé » de voir les enfants de sa région désormais « jouer au Makhzen et à Zefzafi ».

« C’est une souffrance psychique, économique. On ne peut pas travailler quand on va trois jours par semaine à Casablanca. On est tous fatigués. Notre vie s’organise autour de ça », répète aux médias cet enseignant, ancien journaliste et tête d’affiche de " Rifana ", un groupe de musique amazigh plébiscité.

Il est comme le deuxième père de Youssef. Ils ont grandi dans la même maison. Une semaine après l’arrestation de Zefzafi, voyant le nombre de détenus augmenter chaque jour, il a monté à Casablanca un " comité de soutien " qui obtiendra plusieurs victoires : des livres et des journaux, une télévision et un réfrigérateur dans les cellules, deux appels par semaine, deux heures de parloir au lieu de dix minutes. Ou encore qu’un détenu puisse assister aux funérailles de son père, mort d’un cancer, un fléau dans le Rif plus qu’ailleurs au Maroc à cause des armes chimiques, notamment du gaz moutarde largué sur la population en 1924 pendant la guerre du Rif.

Himo Jelloul, 68 ans, fait le " V " de la victoire chaque fois qu’elle rencontre un journaliste. Son fils Mohamed, enseignant, figure locale du syndicalisme et du " Mouvement du 20 février 2011 ", a été arrêté fin mai 2017. Il sortait tout juste de cinq ans de prison pour " perturbation de la circulation sur la voie publique, humiliation des forces de l’ordre dans l’exercice de leurs fonctions, détérioration des biens d’autrui, attroupement armé sur la voie publique ", suite à des émeutes dans la province d’Al-Hoceïma en 2012. © Rachida El Azzouzi

Plus de 300 personnes, dont de nombreux mineurs, seraient derrière les barreaux, dans l’attente de leur jugement ou déjà condamnées, mais personne n’ose de chiffres précis tant le recensement est impossible, les autorités marocaines ne coopérant pas franchement.

Certains n’ont jamais reçu la visite d’un parent, n’ont pas de quoi s’offrir un savon ou un paquet de cigarettes. Les peines vont de quelques mois à plusieurs années de prison pour des délits mineurs ou très lourds, de " rébellion ", " outrage aux forces de l’ordre ", à " terrorisme ", " atteinte à la sécurité intérieure de l’État ", passibles de la peine capitale (mais le Maroc n’exécute plus les condamnés depuis 1993).

Les procès pleuvent à travers le pays. Et des voix s’élèvent, familles, avocats, ONG, partis politiques, simples citoyens, qui dénoncent « des procès inéquitables », « des parodies de justice », « des peines iniques ».

« Ce dossier est kafkaïen, dit un journaliste, sous couvert d’anonymat, qui a du mal à obtenir sa carte de presse délivrée à la discrétion du ministère de la communication. D’un côté, la plus haute autorité de l’État, le roi, donne raison aux manifestants en reconnaissant et en condamnant un retard de développement dans le Rif, en limogeant des ministres qu’il estime responsables de cet échec ; de l’autre, l’État réprime, enferme des gens qui n’ont fait que manifester contre la marginalisation économique, sociale de leur région et il agite comme pièces à conviction pour des accusations graves d’atteinte à la sûreté de l’État des captures d’écran de Facebook où le tort est d’avoir “ liké ” une photo de Zefzafi ou du drapeau amazigh. »

« On parle beaucoup du procès de Casablanca, mais il ne faut pas oublier ceux dans les autres villes, notamment à Al Hoceïma, et où il n’y a quasiment pas de journalistes. Tous les jours, des verdicts tombent et ils sont très lourds. C’est une justice d’abattage. Certains sont jugés sans avocat. On se croirait revenu aux années de plomb, alors que Hassan II est mort depuis bientôt vingt ans ! », renchérit un autre journaliste.

« Pour un commentaire sur " Facebook " ou pour avoir reçu 500 dirhams [50 euros] d’un cousin de Bruxelles ou Rotterdam, qui devient “ les services secrets algériens ”, “ le Polisario ”, “ l’ennemi intérieur ”, “ extérieur ”, des hommes risquent des années de prison », appuie un militant d’une ONG.

Rassemblement à Casablanca appelant à la libération des manifestants du " hirak " du Rif, le 20 février 2018. © Rachida EL Azzouzi

À Casablanca, le procès a démarré à l’automne devant la chambre criminelle de la cour d’appel. Au début, il y avait foule. Aujourd’hui, les rangs sont clairsemés. C’est le plus médiatisé des procès, le plus long, celui des 54, des 49 – les avocats de la défense ne savent plus très bien eux-mêmes –, de la bande dite « des meneurs », Nasser Zefzafi, Nabil Ahamjik…, mais aussi plusieurs journalistes locaux qui couvraient le mouvement.

Faute d’accréditation accordée, on le suit depuis les sites internet des journaux les plus assidus – " Telquel ", " Medias24 ", " Alaoual " – et depuis le City Palace, le café voisin du tribunal où se retrouvent les différentes parties.

Après des semaines à batailler sur des vices de forme, la cour examine le fond au rythme de trois audiences par semaine. Une trentaine de détenus ont été interrogés. Il en reste encore une vingtaine dont le plus attendu, Zefzafi. Le Maroc ordinaire défile : des instituteurs, des ouvriers, des vendeurs, des chauffeurs de car, des paysans, des chômeurs, un rappeur, un percussionniste…

Certains ne parlent pas un mot d’arabe, ni darija, ni arabe classique, seulement " rifain ". Il faut alors dépêcher un interprète et accepter qu’il se trompe dans la traduction d’un mot important, parce que son berbère n’est pas tout à fait le même que celui du détenu. Quand, dans son bled, le mot “ arme ” signifie exclusivement " arme à feu ", à quelques kilomètres, il peut être caillou, bâton. Mais tous répètent la même chose : leurs dépositions auprès de la brigade nationale de la police judiciaire, super police chargée des affaires d’État, ne sont « pas justes », ils ont signé les procès-verbaux « sous la pression », « la contrainte », « la violence ».

« Ils ont seulement demandé de manière pacifique et à voix haute ce que tous les Marocains veulent »

Cette fin février, c’est au tour de deux anciens grévistes de la faim. Deux journalistes. Hamid El Mahdaoui, critique féroce du pouvoir, patron du site arabophone " Badil.info ", à l’arrêt depuis son arrestation, est condamné à trois mois de prison en « première instance » puis à un an en appel pour « incitation d’individus à commettre des délits par des discours et des cris dans des lieux publics ».

Il se débat avec sa faconde contre l’autre charge qui pèse sur lui, « non-révélation d’attentat contre la sûreté de l’État ». « Showman, pas sans excès, il peut énerver mais il n’a rien à faire en prison », lance un confrère. On lui reproche des conversations téléphoniques avec un Rifain d’Amsterdam aux velléités indépendantistes. Puis c’est Mohamed El Asrihi, millennial-citoyen à la tête de " Rif24 ", un média local qui a diffusé le " hirak " en direct sur Internet et les réseaux sociaux. Accusé de « pratique illégale du journalisme », il martèle calmement : « Je n’étais là que pour faire mon travail, mon métier, couvrir le hirak. »

Mohamed Ahamjik a dû s’installer à Casablanca pour pouvoir rendre visite en prison et suivre le procès de son frère Nabil, un diplômé chômeur, considéré comme un des “ cerveaux ” du " hirak du Rif ". © Rachida EL Azzouzi

Des questions reviennent à chaque nouvelle audience, constate Omar Kabbadj, qui tient la chronique pour " Telquel ". « Êtes-vous marocain ? » « Y a-t-il des drapeaux du Maroc dans vos manifestations, dans vos maisons ? »

Des réponses aussi : « Le drapeau du Rif est un symbole culturel et historique, celui de la résistance face aux colonisateurs français et espagnol » ; « Il y avait bien des drapeaux marocains dans les sit-in et manifestations à Al Hoceïma. » Car l’une des principales charges, c’est l’accusation de séparatisme, sur fond d’armes et de financements qui seraient venus de l’étranger.

« Le problème du " hirak du Rif ", c’est qu’ils sont manipulés par l’étranger. Et puis la plupart sont illettrés, primitifs. Ils ne voient que leurs pieds, pas les projets prometteurs de notre roi », confie, sans se rendre compte du mépris qui coule de sa bouche, un de ces hommes qui représentent avec zèle « les autorités » à travers le Maroc, sans qu’on sache vraiment quel est le pouvoir de sa fonction.

" Le Makhzen " si consacré. Il pense aux liens qu’auraient certains d’entre eux avec le " Mouvement du 18 septembre pour la libération de la République rifaine " (M18-S), un groupuscule séparatiste qui veut se greffer au " hirak " alors qu’il prêche la sécession du Rif avec le Maroc, ce que rejette absolument le " hirak ".

Installé aux Pays-Bas, il est téléguidé par le narco-opposant rifain, Saïd Chaou, une créature du système, ancien député du " Parti authenticité et modernité " (PAM) qui a fait fortune en terre batave dans les coffee-shops.

Accusé de financer le M18-S avec l’argent du cannabis, Chaou est cousin d’Ilyas El Omari, le secrétaire général du PAM, un Rifain d’Amnoud près d’Al Hoceïma, relais du Palais dans la région.

Depuis 2010, Chaou, sous le coup de deux mandats d’arrêt internationaux émis par la justice marocaine pour « association de malfaiteurs » et « trafic international de stupéfiants », ne peut plus rentrer au Maroc. Samedi 26 février, un tribunal local néerlandais s’est encore opposé à son extradition, évoquant « un réel danger de procès inéquitable », au grand dam des autorités marocaines.

" Facebook " aussi revient à chaque audience. Le régime a fait de la firme de Mark Zuckerberg son alliée. Pas un dossier sans capture d’écran " Facebook " versée à charge. Les « like », les « amis », les commentaires des détenus sont épluchés par les enquêteurs et ils deviennent des preuves matérielles.

« Vous nous avez ramenés d’Al Hoceïma pour des “ likes ”. C’est ça, les actes criminels dont vous nous accusez ? », s’agacent les accusés. Plus d’une centaine d’avocats ont été mobilisés à travers le pays pour les défendre, beaucoup de spécialistes des droits de l’Homme, dont une quarantaine rien qu’à Casablanca. Mohamed Aghnaj est l’un d’eux. Il évoque « un manque réel de preuves matérielles ». Et s’inquiète : « Notre justice n’est pas réputée pour être équitable et impartiale. »

Mustapha Brahma, secrétaire national du parti de " La Voie démocratique " (Annahj Addimocrati), formation de gauche radicale d’idéologie marxiste-léniniste très active sur le dossier du " hirak du Rif ". © Rachida EL Azzouzi

« C’est du théâtre qui met des vies en jeu », appuie sa consœur Asma El Ouadie, issue d’une grande famille de militants de gauche et d’opposants à Hassan II. Elle raconte « les pressions pour qu’on lâche le dossier », le contrôle fiscal qu’elle vient de se prendre, le premier en 37 ans de barreau.

« Preuve d’un régime aux abois », dit-elle, la condamnation à Al Hoceïma d’un des avocats de la défense du " Hirak ", Abdessadek El Bouchtaoui, à vingt mois de prison ferme pour « incitation à commettre des crimes et délits, à participer à une manifestation non autorisée », ou encore « outrage à des fonctionnaires ».

L’accusation repose sur une centaine de " posts " de l’avocat, publiés sur sa page " Facebook " personnelle ainsi que sur des commentaires à des médias nationaux où il critique « le recours à la force excessive par les forces de sécurité contre des manifestants pacifiques ».

À Casablanca, non loin du centre-ville, Amina Khalid, classe aisée, éduquée, francophone, à la tête avec son mari d’une entreprise d’électroménager, ouvre sa maison. Le temps d’une, deux nuits, plus si nécessaire, elle offre répit et réconfort en hébergeant dans son salon des mères, des épouses, des sœurs venues rendre visite à leur fils, leur mari ou leur frère et assister aux audiences à la cour d’appel.

« On est tout un réseau. On s’organise entre nous, moi, je prends les femmes, d’autres, les hommes. On essaie de respecter les traditions rifaines, une société encore majoritairement conservatrice. On les attend à la sortie du bus, de la prison. Pour elles, Casa, c’est New York. On les guide dans la ville, à l’audience. On essaie aussi de susciter la solidarité nationale et internationale devant tant d’injustice. On a organisé des manifestations, des " sit-in ", recueilli des signatures de soutien de personnalités à travers le monde telles que Noam Chomsky ou Ken Loach. »

Militante à " La Voie démocratique ", un parti d’extrême gauche très actif sur le dossier du " hirak du Rif ", et dans plusieurs associations féministes au chevet des mères célibataires et des employées de maison maltraitées, maman de trois filles, Amina Khalid a « l’impression d’assister à une répétition de l’Histoire ».

Lorsque trente ans plus tôt, sous Hassan II, elle rendait visite deux fois par semaine à son amoureux, Abdelbaki Yousfi, un marxiste-léniniste du mouvement " Ila al Amam ", emprisonné de 1985 à 1989 dont 45 jours dans la prison secrète Derb Moulay Cherif de Casablanca.

Ils n’avaient pas 20 ans, n’étaient pas mariés.

« Abdelbaki a connu la torture, le perroquet, la tête dans le seau… Pour rien. Pour ses idées politiques. La même chose arrive aujourd’hui à ces familles du Rif. Leurs fils, leurs maris n’ont rien fait de mal avec ce " hirak ". Ils ont seulement demandé de manière pacifique et à voix haute ce que tous les Marocains veulent : une vie meilleure, la fin de la corruption, leur part des richesses du pays. Même le roi a reconnu et condamné le retard de développement de leur région ! »

Mina est la sœur de Mohamed El Majjaoui, un instituteur en première ligne du " hirak du Rif " emprisonné à Casablanca depuis mai 2017. Elle insiste : « Mon frère est un militant expérimenté, il a toujours appelé à manifester pacifiquement, aujourd’hui, le dossier de l’accusation repose sur des “ likes ” sur Facebook. » © Rachida El Azzouzi

Cette semaine, personne n’a demandé à être hébergé, à la grande déception de sa fille Malak, 9 ans et déjà une conscience politique aiguë : « On a développé un lien d’amitié très fort au bout de tant de mois. On a appris à se connaître et à aller au-delà de la propagande d’État qui a toujours monté les Marocains de l’intérieur contre les Rifains, les Berbères du Nord. Eux croyaient qu’on ne les aimait pas, nous, qu’ils ne nous aimaient pas. »

La majorité des familles arrivent le mercredi, pour deux heures de parloir, après avoir roulé de nuit, en bus ou en voiture, pour les rares d’entre elles qui sont plus aisées.

« Elles vivent un calvaire. Beaucoup sont épuisées physiquement, psychiquement. Certaines ne viennent plus, ou de moins en moins souvent, d’autres ne sont jamais venues. C’est très coûteux pour ces familles qui ont souvent en prison celui qui les faisait vivre. Un aller et retour en bus, c’est 300 dirhams [30 euros] par personne, ajoute les frais, les repas, les déplacements en taxi, etc. Compte minimum 1 000 dirhams par voyage pour deux personnes. Par mois, ça fait 4 000 dirhams [400 euros]. C’est trop, aucune famille ne gagne ça. »

Il y a bien un bus gratuit, mis à la disposition des familles par le « Conseil national des droits de l’Homme » (CNDH), un organe officiel financé par l’État marocain, tiraillé en interne, qui avait pondu un rapport détonnant en évoquant des cas de torture en détention, appuyant celui de l’ONG " Human Rights Watch ", non grata au Maroc. Mais il ne fonctionne que tous les quinze jours.

« Le royaume est une poudrière sociale »

Ce mercredi, c’est jour de parloir. Amina Khalid retrouve une poignée de familles à la sortie de la prison d’Oukacha. Himo, la mère de Mohamed Jelloul, enseignant et activiste réputé qui vient de purger une peine de cinq ans pour avoir participé aux émeutes de Beni Bouyach, près d’Al Hoceïma, en 2012. Elle a 68 ans, un foulard et un hijab tout en nuances de rose sur lequel elle a jeté un châle en laine noir et gris.

Elle raconte un quotidien de larmes, prières et silence, ajoute que son diabète et sa tension sont au plus haut. Elle est née quelques années avant « 3am Ikbban » (" l’année des hommes au casque ", en rifain), à cheval sur 1958 et 1959, lorsque deux ans après l’indépendance, Hassan II, alors prince héritier, et le général Oufkir ont maté dans le sang le soulèvement du Rif contre sa marginalisation, une répression féroce encore dans toutes les mémoires.

C’est le repère des anciens.

« Ils disent souvent qu’untel s’est marié, est mort, est né avant, après “ 3am Ikbban ”, comme d’autres dans le monde, disent avant, après Jésus-Christ. »

Militante à la " Voix démocratique ", un parti d’extrême-gauche très actif sur le dossier du " hirak du Rif ", et dans plusieurs associations féministes au chevet des mères célibataires et des employées de maison maltraitées, Amina Khalid héberge des familles de détenus lors de leur venue à Casablanca © Rachida El Azzouzi

Jean slim et cheveux ondulés coupés au carré, Rachida est la femme de Mohamed El Majjaoui, un instituteur très engagé arrêté dans son école de Ketama, à deux heures de route de Al Hoceïma.

Ils se sont connus à « l’Association des diplômés chômeurs », ont deux filles de 7 et 5 ans, qui « vont mal » depuis que leur père est incarcéré : « La grande fait pipi au lit, va chez le psychologue et crie “ Vive le Rif ! ” dans les malls de Casablanca. »

Dans un berbère truffé de mots issus de la langue de l’ancien colonisateur espagnol, Rachida, qui a été de toutes les manifestations, décrit l’ambiance à Al Hoceïma « comme dans ce pueblo [village] d’un film de Clint Eastwood où on n’entend que le vent souffler. »

Elle est venue avec Mina, la sœur de son mari. Fonctionnaire, elle prend sa journée chaque mercredi. Elle est « épuisée », « amie ou cousine » avec plusieurs familles du " hirak " comme Houda, la femme de El Habib El Hannoudi, un chauffeur de bus également derrière les barreaux d’Oukacha.

Houda est pressée, elle doit se rendre au consulat de Belgique pour déposer une demande de visa car elle est invitée dans quelques jours au Parlement à Bruxelles avec le père de Zefzafi, « pour témoigner ». Elle verra peut-être sa sœur qui vit à Liège. Elle a trois enfants avec El Habib. « Il me disait “ Viens manifester avec nous ”, mais j’avais trop à faire à la maison. »

Elle salue Mohamed, le frère de Nabil Ahamjik, 35 ans, estampillé « dynamo » du " hirak ", un diplômé en comptabilité, francophone, qui a signé nombre de slogans. Depuis l’automne et le début du procès, Mohamed vit à Casablanca chez sa tante ou des inconnus solidaires.

Chômeur, il n’a pas les moyens de financer les allers-retours, s’inquiète pour sa mère plus que pour son frère. Elle a fait un AVC peu après l’arrestation de son fils, le 5 juin.

« Où sont les richesses ? », demandent des manifestants en arborant un drapeau amazigh lors d’un rassemblement à Casablanca appelant à la libération des détenus du hirak du Rif, le 20 février 2018. © Rachida EL Azzouzi

Cette semaine est particulière. Au Maroc, on fête l’anniversaire du " Mouvement du 20 février 2011 " (M20F), qui manifestait à travers le pays dans le sillage explosif des " révolutions arabes " en Tunisie, en Égypte, en Syrie.

Le M20F avait obtenu une nouvelle Constitution fixant plus de droits humains et de libertés (d’opinion, d’expression, de rassemblement, d’association…) et qui, jamais appliquée, sera le " trompe-l’œil " du roi du Maroc.

Sept ans plus tard, l’ambiance est morose, le M20F a éclaté et les revendications sont toujours les mêmes : des réformes sociales, économiques, la démocratie, la justice, la dignité, l’abolition de la corruption, la libération des prisonniers politiques et d’opinion.

Et pourtant, il se passe quelque chose dans la durée, dans la radicalité, comme une peur qui a reculé.

« Le royaume est une poudrière sociale », lance Khadija Ryadi, figure de l’opposition et de la gauche marocaines. Du nord au sud, d’est en ouest, dans des villes et des villages reculés, des " hirak ", le nouveau label depuis l’insurrection du Rif, font ou refont surface.

Khadija Ryadi en compte une dizaine : « Certains sont en cours, d’autres terminés sous la répression ou après négociation. » À Jerada, 43 000 habitants, bassin sinistré situé dans l’Oriental aux portes du Rif (nord-est), les “ gueules noires ” et toute la ville sont dans la rue presque tous les jours depuis la mort de deux frères, fin décembre, noyés dans une mine clandestine de charbon.

Elles demandent du pain, de l’eau, du travail, de l’électricité et que les promesses soient enfin tenues.

À Zagora, 35 000 habitants, dans le sud désertique, les « manifestations de la soif » se multiplient contre les coupures d’eau.

À Rabat, la capitale, des familles d’un bidonville voué à la destruction demandent un relogement digne, s’invitent dans les " sit-in " aux côtés de militants aguerris contre la dilapidation des biens publics

La prison Aïn Sebaa à Oukacha, dans la banlieue de Casablanca, février 2018. © Rachida El Azzouzi

« Tous ces mouvements sont des prolongements du 20 février, analyse Khadija Ryadi. On retrouve d’ailleurs les slogans du M20F : liberté, dignité, justice sociale. En 2011, le mouvement était très politique. On appelait au changement de la Constitution, à en finir avec le despotisme, la dilapidation des biens publics. Aujourd’hui, c’est le social qui l’emporte, le concret. C’est pour cela que c’est plus localisé. On exige des écoles, des routes, du travail, un logement décent, des hôpitaux. On ne sait pas ce que ces mouvements vont donner mais il est clair qu’ils font peur au régime. C’est bien pour cette raison qu’il a tapé fort dans le Rif, pour donner une leçon et faire peur à tout le monde. »

À Casablanca, un " sit-in " en mémoire du M20F a lieu place des Nations unies, cœur populaire qui fait le pont entre médina et ville nouvelle. Et il est presque entièrement consacré aux prisonniers du " hirak du Rif ".

Une centaine de personnes, massées en cercle, entonnent des slogans : « Où sont les richesses ? », « Libérez les prisonniers du hirak du Rif », « Nous sommes tous des Zefzafi », « Nous sommes tous des Marocains », « Les Rifains ne sont pas des awbach ».

« Awbach » (voyous, déchets de la société), c’est le mot qu’avait employé Hassan II, alors roi du Maroc, pour désigner les Rifains après une autre révolte du Rif brutalement réprimée, les « émeutes du pain » de 1984.

« Le Rif, c’est le Maroc, c’est nous. On a fait exactement comme eux à l’époque avec le Mouvement du 20 février, mais vu le contexte international, le régime ne pouvait pas se permettre de nous écraser », lance un jeune militant. Il trouve la France bien silencieuse sur ce dossier, « il y a une complaisance, une indulgence coupable », dit-il en rappelant la visite éclair du président français Emmanuel Macron au roi Mohammed VI, en juin 2017 : « Son discours, c’était tout va bien au Maroc. »

Rachida EL AZZOUZI

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