Marée humaine d’indignation après la mort atroce de Mouhcine Fikri

, par  DMigneau , popularité : 31%

Marée humaine d’indignation après la mort atroce de Mouhcine Fikri

« Le Marocain ne demande pas grand chose. Il veut juste que le pays et l’économie tournent. Si l’on lui dit qu’on n’est pas en mesure de faire un truc pour lui, le Marocain comprend et accepte. Un jour, une dame m’a demandé ce que je pensais de la pauvreté au Maroc. Je lui ai dit : " Madame, les Marocains peuvent accepter la pauvreté mais jamais, jamais, ils n’accepteront de se faire voler ou d’être victimes d’injustices ". »

Abdelilah Benkiran, Premier Ministre du Maroc, devant des diplômés de HEC Paris.

Parfois, il y a de quoi être rassuré sur le degré d’indignation des peuples. Mais aussi s’inquiéter que les sujets d’indignation ne cessent de se multiplier.

Les grandes manifestations qui ont accompagné au Maroc l’enterrement de Mouhcine Fikri le 30 octobre 2016 à Al-Hoceima et qui ont continué les jours suivants, non seulement dans cette ville de 250 000 habitants du Rif, région souvent négligée du Maroc, mais aussi dans les autres grandes villes marocaines comme Rabat, Casablanca et Marrakech, ont traduit le désarroi, la stupeur, la colère, la solidarité et l’indignation face au sort tragique de Mouhcine Fikri.

Âgé de 31 ans, ce vendeur de poissons a été poursuivi puis arrêté par la police le 28 octobre 2016 au soir parce qu’il avait pêché des espadons, une espèce qu’il est interdit de pêcher. Il avait forcé un barrage routier près du port de la ville côtière.

La police a confisqué les caisses d’espadons et, après la décision du procureur, a voulu procéder immédiatement à leur destruction dans un camion poubelle. Le malheureux vendeur a alors voulu récupérer sa marchandise dans la benne à ordures et fut broyé par elle sous les yeux des policiers, mais aussi, de la caméra d’un smartphone qui a diffusé immédiatement les images dans les réseaux sociaux, suscitant l’émotion et l’indignation.

Le rapport d’autopsie publié le 30 octobre 2016 a expliqué que le décès fut engendré par « un choc hémorragique suite à une plaie thoracique occasionnant un hémopneumothorax ». Des fractures des cinq premières côtes gauches et droites ont également été constatées.

Le roi Mohammed VI a voulu réagir rapidement en demandant à son Ministre de l’Intérieur Mohamed Hassad et au ministre délégué Charki Draiss de présenter ses condoléances à la famille de Mouhcine Fikri. Mohamed Hassad a déclaré à l’AFP le 30 octobre 2016 : « Sa Majesté ne veut pas que ce genre d’accidents se reproduise » et veut mettre tout en œuvre pour « établir les circonstances exactes du drame et en punir les responsables ».

L’enquête dira s’il s’agissait d’un accident qui aurait pu être évité ou un acte de violence provenant d’une ou de plusieurs personnes. À ce jour, onze personnes ont déjà été arrêtées dans cette affaire, dont trois proches de la victime.

Cette tragédie a rappelé que le Maroc était un pays très inégalitaire, avec une partie qui commence à se développer. Benoît Delmas, journaliste de l’hebdomadaire " Le Point ", a ainsi évoqué l’implantation d’une usine de Boeing près de Tanger qui va créer 8 700 emplois et une situation sociale encore très précaire, notamment chez les jeunes qui présentent un taux de chômage de 40 % dans les villes.

Alors que la COP22 (22e conférence sur le réchauffement climatique) va se tenir au Maroc, à Marrakech du 7 au 18 novembre 2016, certains manifestants ont voulu crier : « Ici, on broie des gens ! ». La manière très brutale d’arrêter le vendeur et de confisquer ses biens a choqué des milliers de personnes, d’autant plus que cette petite infraction ne valait pas cette tragique conséquence d’une mort particulièrement horrible, en présence de personnes qui n’ont pas su réagir pour le sauver.

Parmi les pancartes des manifestants, on a pu lire « Nous sommes tous Mouhcine ! », histoire de rappeler que la vie quotidienne au Maroc n’était pas facile et très contrastée. Beaucoup de manifestants ont fustigé la " hogra " (l’arbitraire) qui règne dans la région.

Revenons rapidement sur contexte politique et institutionnel.

Le roi du Maroc Mohammed VI a succédé à son père Hassan II le 23 juillet 1999, c’est-à-dire, il y a plus de dix-sept ans. À l’époque, il avait à peine 36 ans et voulait moderniser son pays et développer son économie. Comme les autres pays arabes, le Maroc n’a pas " échappé " au Printemps arabe, avec de grandes manifestations à partir du 20 février 2011.

Au contraire de la Tunisie ou de l’Égypte, Mohammed VI a su rapidement prendre la mesure des réformes institutionnelles à mettre en œuvre et dès le 9 mars 2011, dans un grand discours, il a annoncé une large réforme de la Constitution qui allait démocratiser le pays : justice indépendante, parlement plus libre, etc.

Cette réforme a été approuvée lors du référendum du 1er juillet 2011 par 97,6 % des voix. Son taux de participation de 75,5 % est très élevé en comparaison avec celui des élections législatives du 7 septembre 2007, qui était de 37 %.

La nouvelle Constitution (la sixième depuis le 14 décembre 1962) fut promulguée le 29 juillet 2011. Elle engendra des élections législatives anticipées le 25 novembre 2011 avec une participation de 45,4 %. Ce fut une victoire des islamistes du PJD (Parti de la justice et du développement) qui ont convaincu 27,1 % des suffrages exprimés, soit le premier parti du pays, ce qui a plus que doublé leur représentation avec 107 sièges sur 395.

Parmi les réformes, des listes spécifiquement de femmes et de jeunes (de moins de 40 ans) ont permis l’entrée de députés jeunes et de députées femmes. Les élections du 25 novembre 2011 ont été considérées par l’ONU comme " démocratiques, libres et sincères ".

Le 29 novembre 2011, Mohammed VI nomma Abdelilah Benkiran, secrétaire général du PJD depuis le 20 juillet 2008 (et confirmé le 14 juillet 2012), à la tête d’un gouvernement de coalition.

Le roi n’avait pas d’autre choix puisque la nouvelle Constitution, qui a donné beaucoup plus de pouvoirs aux partis politiques, impose que le chef du gouvernement soit issu du parti arrivé en tête aux élections législatives.

Il a succédé à Abbas El Fassi, Premier Ministre depuis le 15 octobre 2007, secrétaire général du Parti de l’Istiqlal, dont le parti, historique (celui de l’indépendance du Maroc), intégra la coalition gouvernementale.

Durant cette législature, Abdelilah Benkiran a formé et dirigé deux gouvernements.

Le premier fut nommé le 3 janvier 2012 et le second, nommé le 10 octobre 2013, fut la conséquence d’une sortie du Parti de l’Istiqlal de la coalition annoncée le 12 mai 2013 et réalisée le 9 juillet 2013 en raison d’un changement dans la direction de ce parti : Abbas El Fassi fut remplacé par Abdelhamid Chabat le 23 septembre 2012.

Aux élections législatives du 7 octobre 2016, les islamistes ont renforcé leur implantation nationale avec 31,7 % des suffrages exprimés et 125 sièges sur 395 (participation de 43 %). Son parti étant resté en tête du paysage politique, Abdelilah Benkiran fut donc chargé le 10 octobre 2016 de former son troisième gouvernement qui n’est toujours pas constitué à ce jour.

Il y a moins d’un mois, donc, le parti islamiste a gagné de nouveau les élections et continue donc à gouverner le Maroc depuis le Printemps arabe en 2011, en laissant les fonctions régaliennes à Mohammed VI.

Le 14 mars 2015 à Rabat, Abdelilah Benkiran avait déclaré devant des diplômés marocains de la prestigieuse Université américaine de Harvard : « Il n’y aura pas d’avenir pour le Maroc si nous entrons en conflit avec la monarchie. Le Maroc a eu son Printemps arabe. Grâce à la clairvoyance de Sa Majesté le Roi, le discours royal du 9 mars [2011] a répondu aux attentes du peuple. Le feu a été suffisant pour chauffer la gamelle. Grâce à Dieu, il n’a pas été suffisant pour la brûler ! ».

Cette perception des événements diffère de celle d’Omar Iharchane, membre d’une organisation qui mobilisa beaucoup de manifestants lors du Mouvement du 20 février 2011 : « On est toujours dans une monarchie exécutive, même si j’ai conscience qu’on a fait bouger les choses. Les jeunes ont, en un an, accompli davantage que leurs aînés en plusieurs générations. On a compris qu’on pouvait obtenir des choses dans la rue : en 2011, il y a eu une revalorisation de tous les salaires de 300 dirhams, la libération de [25 000] détenus politiques, le retrait du holding royal de plusieurs secteurs de l’économie… ».

Amine Abdelhamid, militant de l’Association marocaine des droits de l’Homme, a souhaité être, avant tout, vigilant juste après les élections du 7 octobre 2016 : « Je reconnais que les libertés individuelles ont progressé. Pourtant, il n’y a pas eu de changement de fond sur le système - à mon avis - et même, certains reculs ; le dernier en date est une loi organique sur le droit de grève très restrictive. Mais l’important, c’est que désormais, il y a de l’espoir dans les têtes des Marocains. ».

De même, autre membre de la même association, Tahani Brahma a parlé d’une nouvelle perspective de l’avenir : « Le mur de la peur s’est fissuré. Il y a un " avant " et un " après " : l’expression s’est libérée. Ces dernières années, on a vu des luttes se développer un peu partout dans le pays : récemment, des gens de Tanger ont manifesté contre les abus tarifaires de la société Amendis [filiale de Veolia], les étudiants en médecine, les professeurs sont sortis dans la rue et la population a même défilé en 2013 contre un décret royal [qui avait gracié un Espagnol condamné pour pédophilie]. Contester un acte du roi aurait été impensable avant le 20 février [2011]  ! ».

C’est précisément pour cette raison que la mort atroce de Mouhcine Fikri et l’indignation et la colère qui ont suivi pourraient devenir un nouveau déclencheur au Maroc. Le Printemps arabe avait commencé en Tunisie par le suicide de Mohamed Bouazizi, un vendeur ambulant de fruits et légumes de 26 ans, le 17 décembre 2010 qui est mort le 4 janvier 2011.

Aujourd’hui, c’est tout le Maroc - et plus généralement, toute l’humanité - qui est révulsée par le destin tragique de ce malheureux vendeur de poissons interdits. Et personne ne comprendrait que les autorités marocaines ne réagissent pas par de nouvelles réformes profondes dans le domaine économique et social.

Compassion et solidarité avec la famille de Mouhcine Fikri.

Sylvain Rakotoarison

AgoraVox