Marchés financiers : premières turbulences ?

, par  DMigneau , popularité : 67%

Marchés financiers : premières turbulences ?

Depuis la rentrée, les analystes s’interrogent sur les raisons de la baisse récente des marchés financiers. S’explique-t-elle par la forte chute de la bourse chinoise et la dévaluation surprise du yuan ou bien par la crainte d’une hausse des taux américains ?

Peu d’entre eux imaginent que ce soit les fondamentaux de l’économie mondiale qui posent problème. Ne nous avait-on pas dit au lendemain de l’accord sur la Grèce que les marchés allaient vite remonter tant la croissance américaine, les profits des entreprises, les taux d’intérêt, les prix de l’énergie, les parités monétaires créaient un contexte favorable ?

Comme au printemps 2007, serait-on tenté de dire, lorsque les analystes nous expliquaient que les perspectives des marchés d’actions avaient rarement été aussi favorables !

La baisse de la bourse chinoise est certes spectaculaire - 40 % en trois mois - mais le niveau actuel reste encore supérieur de 30 % au niveau d’il y a un an. La baisse de la devise doit également être relativisée : avant cette baisse de 3 %, la devise chinoise s’était appréciée de 25 % en dix ans. Cette modeste dévaluation reflète plus la baisse des excédents courants chinois, passés d’un record de 9 % du PIB avant la crise financière à 3 % actuellement, que la volonté des autorités chinoises de pratiquer une dévaluation compétitive.

Quant à la hausse des taux américains, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle est logique après sept ans de taux à zéro, au mépris de la stabilité financière.

Les inquiétudes autour de la Chine ne sont pas nouvelles. Ce pays, qui n’était pas endetté avant la crise financière, a dû faire un spectaculaire plan de relance en novembre 2008 par peur d’un effondrement de la croissance.

Dans la panique, les autorités chinoises ont utilisé massivement les leviers du crédit et des programmes d’équipements publics. Bulles immobilière et boursière, spéculation à outrance, progression spectaculaire du " shadow banking ", surinvestissement, dette publique et privée très lourde (plus de deux fois le PIB), sont le résultat de cette politique. A cela s’ajoute la hausse des coûts salariaux qui atteint la compétitivité et provoque une fuite massive des capitaux comme le soulignait récemment Patrick Artus (Challenges, 3 septembre 2015). Fin connaisseur de ce pays, il estime que le taux de croissance chinois est plus proche de 2 ou 3 % que de 7 %.

Le ralentissement économique n’est pas limité à la Chine. Il est mondial. Depuis un an, le FMI et l’OCDE ne cessent de revoir à la baisse le taux de croissance. Pour l’année 2015, il sera autour de 3 % - peut-être inférieur - au lieu de 3,8 % annoncé initialement. La croissance était de 4 à 5 % en moyenne avant la crise financière ! Cet infléchissement considérable est à mettre en relation avec cette crise qui n’en finit pas de produire ses effets délétères. La dette considérable générée par la crise freine en effet l’investissement. Comment avoir confiance, comment investir lorsque l’on est surendetté ?

La croissance américaine est modérée - contrairement à ce que l’on dit parfois - notamment au moment des prévisions annuelles. Le taux de croissance sera à nouveau cette année de l’ordre de 2 %. Cette croissance ne profite qu’à une petite minorité qui pèse sur les décisions publiques pour éviter les hausses d’impôt et limiter la régulation de la finance.

Le taux de chômage américain est le double, voire le triple, du taux officiel, comme l’affirment depuis plusieurs années les deux Prix Nobel, Joseph Stiglitz et Paul Krugman, puisque les statistiques sont régulièrement « nettoyées ». Les inégalités de revenus et de patrimoine atteignent des niveaux historiques, retrouvant les écarts des années 1920. Les salaires des classes moyennes restant parfaitement stables depuis vingt-cinq ans, seul l’endettement des ménages permet de soutenir la croissance. Le pays connaît une très grande pauvreté. 2,5 millions d’enfants dorment dans la rue (chiffres officiels).

En zone euro, la croissance est légèrement supérieure à 1 % avec des situations très différentes selon les pays. Depuis quinze ans, la production industrielle a baissé de 12 % en France, de 20 % en Italie et augmenté de 34 % en Allemagne.

Que l’on explique ces écarts par la mise en place des réformes Schröder, comme l’affirment les organisations patronales et le gouvernement ou qu’on les explique par l’existence de l’euro, l’explication est en réalité la même : dans une zone monétaire où les risques de changements de parités ne sont plus un frein aux mouvements de capitaux, ceux-ci vont s’investir dans les régions les plus rentables.

Pour avoir des chances de survivre au sein de la zone euro, il faut donc mettre en place des politiques de dévaluations internes (baisse des coûts salariaux) très strictes. L’ultimatum lancé aux dirigeants grecs cet été en a été une spectaculaire illustration. Aux méfaits de l’austérité, il a été répondu par un surcroît d’austérité ! Ceux qui entretenaient encore quelques illusions sur la possibilité de réorienter les politiques économiques en zone euro doivent aujourd’hui se rendre à l’évidence : l’austérité est dans les gènes de la construction monétaire. Lorsque le recours à la dévaluation monétaire n’est plus possible, la dévaluation interne doit en effet être utilisée.

Dans un récent entretien au Monde (1er septembre 2015), Joseph Stiglitz a très bien résumé la situation générale en déclarant que les « inégalités américaines » et des « politiques d’austérité injustifiées » en zone euro expliquent « l’anémie de la demande mondiale ».

Quant aux émergents, fragilisés par la chute des matières premières, notamment par la guerre que l’Arabie saoudite livre au gaz de schiste américain, des pays comme le Brésil, la Russie et les producteurs de pétrole sont déjà en récession. Nombre d’acteurs des pays émergents se sont financés en dollars, comme avant la crise de 1997-1998, prenant ainsi un risque de change considérable pour profiter du niveau des taux américains.

Selon la BRI, l’encours des financements en dollars aurait doublé depuis 2009 pour atteindre 3 000 milliards de dollars. Les financements à effet de levier ont également fortement progressé. Le ralentissement très sensible du commerce mondial et la faiblesse de l’investissement industriel dans le monde entier, qui explique lui-même la faible productivité, sont le reflet de l’absence de confiance assez générale des acteurs économiques.

Dans ce contexte de ralentissement économique général, il est naturellement assez angoissant de constater que les éléments qui jouent le rôle de détonateurs dans les crises financières systémiques sont plus présents que jamais à l’échelle mondiale : une dette, publique et privée, qui se situe à des niveaux historiques (des Etats-Unis au Japon en passant par le Royaume Uni et la zone euro), des liquidités gigantesques qui s’investissent dans tous les actifs financiers à risque compte tenu du niveau des taux et des politiques de planches à billets des banques centrales, une régulation financière très insuffisante (1/3 de la feuille de route du G20 d’avril 2009 vraiment réalisé, pause réglementaire aux Etats-Unis depuis 2010 et maintenant en Europe avec en particulier l’abandon du projet Barnier sur les structures bancaires et l’interdiction des activités spéculatives).

Lorsque les marchés financiers baisseront pour de bon, ces facteurs déstabilisateurs apparaîtront aux yeux de tous mais il sera trop tard pour agir. Depuis 2008, le déséquilibre entre l’économie réelle et la finance ne s’est pas résorbé. Il s’est accentué de manière spectaculaire. La responsabilité des dirigeants actuels, dirigeants politiques et banquiers centraux, sera considérable puisqu’ils n’auront à peu près rien fait pour tenter de corriger l’hypertrophie de la finance, ce mal profond qui mine depuis plus de vingt ans l’économie mondiale.

Pour mémoire :

https://www.youtube.com/watch?v=c5DGKLDp3bg&feature=player_embedded

Jean-Michel NAULOT