Mais qu’est-ce qu’on fait bien là ?

, par  DMigneau , popularité : 65%

Mais qu’est-ce qu’on fait bien là ?

In-justification, troisième et dernière.

Il est intéressant de remarquer que lorsqu’on parle avec certaines personnes à propos de ce que signifie la vie pour eux, ils répondent qu’elle représente un court moment à l’intérieur duquel, outre l’orientation biologique de la procréation, il s’agit de viser le bonheur individuel.

Dans leur esprit, la vie est le fruit d’un hasard et sa finalité naturelle est la mort. Dès lors, ils diront qu’il faut profiter du moment présent sans trop se questionner sur le sens et l’avenir puisqu’à la fin, nous aurons tous la même destination. Il n’y a donc ni de sens ni de dieu ; la vie est faite de haut et de bas et nous devons être heureux d’être en bonne santé et d’avoir un bon salaire à la fin de chaque mois.

Cela dit, il n’est pas tout à fait correct de dire que leur vie n’a pas de sens car elle en a bien un, mais celui-ci se trouve dans le quotidien de la réalité. Le fait d’avoir des enfants et donc d’avoir une famille à charge constitue un sens, par exemple. De la même manière, certaines personnes mettent toute leur force dans leur carrière ou dans la culture de leur apparence. Sans parler de ceux qui se nourrissent des vicissitudes des autres… il faut bien occuper son temps.

De l’autre côté et à cette même question, un second type de personnes répondent, au contraire, que la finalité de la vie n’est ni la mort ni le plaisir. On peut dire que, généralement, ce sont des personnes qui accordent beaucoup d’importance à leur foi qui les anime, à leur passion qui les transcende ou aux causes qu’ils défendent.

Pour eux, cette éducation qu’ils ont reçue ou qu’ils se sont faite est une tension existentielle qui leur donne un support, une orientation, une volonté. De toute évidence, certes, ils reconnaissent également dans la mort une fin pour le corps, cependant cette mort n’empêche pas qu’ils puissent avoir une « mission » à accomplir. L’existence devient alors un devoir que l’individu a vis-à-vis des autres et vis-à-vis de lui-même. Ce devoir est comme un message à partager, une énergie qui leur permet d’être ce qu’ils sont. Ainsi, on peut dire que leur idée devient un tout avec leur corps. C’est un élan de vie, un moteur. Abandonner leur idée, c’est comme renoncer à ce qu’ils sont fondamentalement.

De là, on peut diviser en deux groupes deux types de réponses qui correspondent, chacune, à un type d’élan de vie. Il y a :

1) ceux qui trouvent le sens de leur vie dans la réalité du quotidien ;

2) ceux qui trouvent le sens de leur vie dans un idéal à atteindre.

Bien entendu, c’est réducteur et le lecteur n’aura pas tord d’y voir une catégorisation. Toutefois, à ce propos, il faudra souligner que cette catégorisation, outre le fait qu’elle réponde à une certaine nécessité de simplification propre à la forme « article », reflète une véritable généralisation des modes de vie qu’implique le paradigme économique et social. Un paradigme qui veut que l’on occupe une grande partie de notre énergie de vie à gagner de l’argent pour, ensuite, le dépenser.

À la suite de cette petite parenthèse, je dirais que si c’est bien le deuxième groupe qui dirige le monde, ils le dirigent pour satisfaire le mode de vie du premier groupe.

En fait, on peut dire que la mission de base de cette minorité qui nous dirige était de prendre le pouvoir puis, leur idéal de prise de pouvoir étant atteint, ils ont pensé qu’il était préférable pour eux que les autres ne partagent pas leur élan. Il découle de cela, qu’aujourd’hui, les gens doivent impérativement adhérer au mode de vie du premier groupe et ce, au nom de la liberté, dit-on. Or, tout le problème est là : cette liberté n’a de sens que dans le mode de vie du premier groupe. D’ailleurs, à bien regarder autour de nous, tout est organisé pour nous satisfaire et pour nous garder dans cet état d’apathie par rapport à la citoyenneté.

Cela étant, à propos de la situation spécifique des croyants, on pourra me rétorquer qu’il y a toujours des églises et rien ne les empêchent de vivre leur foi. C’est vrai, mais du moment où cette foi reste idéale et qu’elle ne vient pas trop contrarier la société de consommation, le croyant peut croire en ce qu’il veut. En fait, on peut même dire que c’est une bonne chose pour le pouvoir en place que la religion occupe les gens avec d’autres choses que l’organisation citoyenne.

Par ailleurs, on dira la même chose des personnes qui vivent pour leur passion. Sauf, qu’à la différence des croyants, ils participent activement à l’attrait et au renouvellement de la vie culturelle au sein du modèle socioéconomique décidé par la minorité.

En fait, on peut presque dire – et désolé d’être un peu provocateur sur ce point – que si le capitalisme marche si bien, c’est parce qu’il y a des gens créatifs qui divertissent les autres. En effet, dans cette optique, il faudrait que l’on soit plus nombreux à donner à ce système une meilleure dynamique afin que la société de consommation offre toujours plus de nouveautés et de spectacles à ses consommateurs.

Bref, le débat sur ce type de question pourrait être l’objet d’un livre tellement on pourrait prendre, une par une, toutes les spécificités des situations de vie permissent par notre environnement socioéconomique. L’important est pourtant de constater – et c’est là tout le sens de cet article – que même à travers le livre que l’on pourrait écrire, même à travers cet article qu’il faudra faire publier, nous sommes enfermés dans une logique où il faut trouver un vendeur et, par conséquent, devenir nous-mêmes les vendeurs du système que l’on critique et qui marche sur la consommation, la séduction et la concurrence.

Dès lors, si l’on ne veut pas être masochiste et se faire du mal avec une conscience qui est en constant décalage avec « la réalité » et là je m’arrête et vous pose la question : comment échapper à la tyrannie du mode de vie du premier groupe ? Autrement dit, comment refuser cette fameuse maxime qui affirme « profite la vie est courte ! », sans toutefois sombrer dans la morosité ?

Pour conclure, je dirais qu’il y a une seule mission qui vaut la peine d’être menée par nous tous, c’est celle de notre libération vis-à-vis de notre dépendance à la consommation. C’est seulement par la suite que l’on pourra redonner du sens à notre foi, à nos passions, à nos idées.

Cependant, avant cela, je voudrais dire qu’il faut absolument reconnaître et abandonner toutes ces impulsions qui conduisent à plus d’inégalité et, donc, à plus d’injustice. En valorisant ce type d’élan, on ne se rend pas service ; à l’inverse, on ne fait que renforcer, sous des apparences de richesse, notre propre conditionnement. De la même manière, il faut identifier et éliminer toutes les médiations qui nous retirent du pouvoir pour le donner à d’autres. Voilà un sens commun à la vie que l’on pourrait partager collectivement (c’est-à-dire : tous ensemble), pour ce XXIe siècle.

Luca V. Bagiella

Doctorant en philosophie politique et sciences sociales

Le Grand Soir