Maïakovski : « Hier, à six heures cinquante minutes est mort le camarade Lénine »

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Maïakovski : « Hier, à six heures cinquante minutes est mort le camarade Lénine »

VLADIMIR ILITCH LÉNINE par Vladimir Vladimirovitch Maïakovski (1924). Crédits photo : @konbini.com 

Le 21 janvier 1924, mourait Lénine. À l’occasion du 97ème anniversaire de sa mort, nous publions un poème de Maïakovski rendant hommage au grand dirigeant de la révolution russe.

Hier, à six heures cinquante minutes est mort le camarade Lénine

Cette année a vu ce que ne verront pas cent.
Ce jour entrera dans la morne légende des siècles.

L’horreur fit sortir un râle du fer.
Sur les " bolchéviks " roula une vague de sanglots.
Terrible, ce poids !
On se tramait comme une masse au-dehors.
Savoir — comment et quand ? Que tout soit dit !

Dans les rues, dans les ruelles, comme un corbillard vogue
le Grand Théâtre.

La joie est un escargot rampant.
Le malheur, un coursier sauvage.
Ni soleil, ni éclat de glace,
tout, à travers le tamis des journaux,
est saupoudré d’une neige noire.
La nouvelle assaille l’ouvrier devant son tour.
Une balle dans l’esprit.
Et c’est comme si l’on avait renversé
un " verre de larmes " sur l’outil.
Et le moujik qui en a vu de toutes sortes,
qui a, plus d’une fois, regardé la mort dans les yeux,
se détourne des femmes, mais se trahit
par les traînées noires essuyées du poing.
Il y avait des hommes — du silex, ceux-là mêmes
se mordaient la lèvre, à la percer.
Les enfants étaient pris d’un " sérieux de vieux ",
et les vieux pleuraient comme des enfants.
Le vent pour toute la terre hurlait l’insomnie,
et ne pouvait, se levant, relevant, penser jusqu’au bout
que voilà, dans le gel d’une petite chambre de Moscou,
il y a le cercueil du père et du fils de la révolution.
La fin, la fin, la fin.
Il faut y croire !

Une vitre — et vous voyez en dessous…
C’est lui que l’on porte du Paveletzki
par la ville qu’il a prise aux patrons.

La rue — on dirait une plaie ouverte,
tant elle fait mal et tant elle gémit
Ici, chaque pierre connaît Lénine,
piétinée par les premières attaques d’octobre.

Ici, tout ce que chaque drapeau a brodé,
a été entrepris et ordonné par lui.
Ici, chaque tour a entendu Lénine,
et l’aurait suivi à travers feu et fumée.
Ici, Lénine est connu de chaque ouvrier
étalez les cœurs, comme des branches de sapin.
Il menait au combat, annonçait les conquêtes,
et voilà le prolétaire maître de tout.

— Ici, chaque paysan a inscrit
dans son cœur le nom de Lénine
plus tendrement qu’aux calendes des saints.
Il ordonna d’appeler leurs, les terres
dont rêvent au tombeau les grands-pères morts sous le knout.

Et les « Communards » — ceux de la Place Rouge —
semblaient murmurer :
" Toi, que nous aimons !
Vis, et nous n’avons besoin d’un destin plus beau —
cent fois nous irons à l’attaque prêts à mourir !
"
Si, à présent, sonnaient les mots d’un faiseur de miracles :
" Pour qu’il se lève — mourez ! " —
l’écluse des rues s’ouvrirait largement,
et les hommes se jetteraient dans la mort en chantant.

Mais il n’y a pas de miracles,
inutile de rêver.
Il y a Lénine,
le cercueil,
les épaules qui se voûtent.
C’était un homme,
jusqu’à la fin humaine
supporte ce supplice de la peine des hommes.
Jamais un fret plus précieux n’a été porté par nos océans,
que ce cercueil rouge voguant vers la " Maison des Unions ",
sur le dos des sanglots et des marches.
Encore montaient la garde d’honneur
les hommes sévères de la trempe de Lénine,
que la foule déjà attendait, imprimée
sur toute la longueur des Tverskaia et Dimitrovka.
En l’an dix-sept, soi-même sa fille dans la file
pour le pain l’aurait-on envoyée — on mangera demain !

Mais dans cette glaciale et terrible queue,
tous s’alignaient avec enfants et malades.
Les villages se rangeaient à côté des villes.
La douleur tintait, enfantine ou virile.
La terre du travail défilait en revue,
bilan vivant de la vie de Lénine.
Le soleil jaune, louchant tendrement,
se lève, et jette les rayons à ses pieds.
Comme traqués, pleurant l’espoir,
penchés de douleur défilent les Chinois.
Les nuits venaient sur le dos des jours,
confondant les heures, mélangeant les dates.
Comme si ce n’étaient ni les nuits, ni les étoiles au-dessus,
mais pleurant sur Lénine les " noirs " des États-Unis.
Un froid jamais vu cuisait les semelles,
mais les gens séjournaient dans une presse serrée.
On n’ose même pas battre des mains,
pour échapper au froid — ce n’est pas de mise.
Le froid attrape et traîne, tout comme s’il
voulait éprouver la trempe de l’amour.
Il rentre de force dans les foules.
Empêtré dans la presse,
pénètre le monde derrière les colonnes.
Les marches grandissent, deviennent des récifs.
Mais voilà que s’arrêtent le chant et le souffle,
et on n’ose faire un pas — sous le pied, c’est le gouffre,
c’est le bord tranchant d’un gouffre de quatre marches.
Tranchant l’esclavage de cent générations,
où l’on ne connaît que de l’or la sonnante raison.
Le bord du gouffre — le cercueil de Lénine,
sur tout l’horizon, la commune.
Que verra-t-on ?
Rien que son front,
et Nadejda Konstantinovna,
dans une brume, derrière…

Peut-être des yeux sans larmes en verraient-ils plus.
Ce n’est pas de ces yeux que je regardais.
La soie des drapeaux flottants s’incline,
rendant les derniers honneurs :
" Adieu, camarade, tu l’as terminé,
ton chemin honnête et vaillant.
"
L’horreur
Ferme les yeux, ne regarde pas,
comme si tu marchais sur " un fil de soie ".
Comme si un instant, tu étais
seul à seul avec une immense et unique vérité.

Je suis heureux.
L’eau sonore de la marche
emporte mon corps sans poids.
Je sais, désormais pour toujours
vivra en moi cet instant.
Heureux d’être une parcelle de cette force
qui a en commun même les larmes des yeux.

Plus forte, plus pure, ne peut être la communion
dans l’immense sentiment nommé " classe " !

Et la mort d’Ilitch elle-même
devint un grand organisateur-Communiste.
Déjà au-dessus des troncs d’une forêt monstrueuse,
des millions de mains tenant sa hampe,
la Place Rouge —
drapeau rouge, monte,
s’arrachant d’une terrible saccade.
De ce drapeau, de chacun de ses plis,
vient, à nouveau vivant, l’appel de Lénine :

— En rangs, prolétaires, pour le dernier corps à corps !
Esclaves, redressez vos genoux pliés !
Armée des prolétaires, dans l’ordre, avance !
Vive la révolution, joyeuse et rapide !
Ceci est la seule et unique grande guerre,
de toutes celles que l’Histoire ait connues.

Vladimir Vladimirovitch Maïakovski

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