Macron : le " nouveau monde " et l’ancien régime

, par  DMigneau , popularité : 69%

Macron : le " nouveau monde " et l’ancien régime

photo cc Marja van Bochove

La dénonciation des " privilèges " des cheminots opère un retournement de sens conforme au programme néolibéral : il s’agit essentiellement de travestir en " modernisation " une vaste opération de régression sociale.

Emmanuel-Joseph Seyiès est connu pour avoir, à la veille des « États généraux » – et de la Révolution française – publié une célèbre brochure : « Qu’est-ce que le tiers état ? ».

Et chacun a - bien sûr - a encore en tête la non moins célèbre déclaration :

« Qu’est-ce que le tiers état ?

TOUT.

Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ?

RIEN  ».

Pourtant, c’est d’abord un autre essai qui fit connaître Seyiès au public : " l’Essai sur les privilèges ".

Et c’est ce dernier qui devrait retenir aujourd’hui notre attention.

Lorsqu’ils désignent au public les cheminots comme des " privilégiés ", le travail intellectuel et politique des gouvernements néolibéraux - et de leurs relais médiatiques - ne vise, en effet, rien moins qu’à disqualifier et discréditer, mais aussi à subvertir l’héritage des mots de la modernité sociale.

Et, avec ceux-ci, l’Histoire et les représentations associées aux conquêtes politiques des révolutions sociales passées et présentes.

S’inspirant, comme le disait Pierre Bourdieu, d’une intention paradoxale de « subversion orientée vers la restauration ou la conservation », les néolibéraux transforment, par un renversement de tous les mots et de toutes les valeurs, les réactions de défense légitimes suscitées par les régressions qu’ils décrivent comme " révolutionnaires ", en défense archaïque de " privilèges ".

Mais ce travail vise aussi et surtout, à détruire, avec ces mêmes mots, retournés contre leur sens et leur histoire, les institutions sociales correspondantes - droit du travail, assurance chômage, régime des retraites, statuts de la fonction publique - qui sont dès lors constituées en " survivances d’un temps passé " et donc " dépassées " et même, contre toute vraisemblance historique, en " privilèges " inutiles et illégitimes.

La farce des " privilèges "

Les cheminots, dans le " nouveau monde " qu’Emmanuel Macron cherche à faire advenir - car l’invocation du " nouveau monde " est tout sauf un constat ; c’est, en vérité, un énoncé performatif qui travaille à réaliser ce à quoi il aspire : un monde inégalitaire – devraient donc, nous dit-on, sur un mode savant et avec une bonne dose de cynisme, être considérés comme des " privilégiés ".

Mais, précisément, qu’est-ce qu’un " privilégié " ?

Que veut dire " privilège " ?

Seyiès - lui - répondait très vite et très nettement à cette question : est un privilège ce qui « dispense de la loi », et ce qui fait « tort à autrui ».

On pourrait d’abord se demander en quoi le statut public des « cheminots » – qui bénéficie tout au plus à 130 000 personnes – les situe hors de la loi commune, et plus encore, fait tort à autrui.

Passons sur le faible revenu des cheminots (tout au plus 1 800 euros par mois, soit celui de la moyenne des Français) et sur le fait que le régime de retraites des cheminots est excédentaire et n’est donc en rien lié à la dette de la SNCF qui est justiciable, en fait, d’une interrogation sur les décisions des dirigeants de la SNCF sur la ruineuse séparation de la gestion du réseau ferré et des transports eux-mêmes, des accords « public-privé » avec Vinci, ainsi que du sur-investissement dans les lignes à grande vitesse.

En quoi l’octroi d’un emploi garanti à vie (quand on sait que l’emploi de cheminot, outre sa pénibilité, exige une très haute technicité qui ne saurait être acquise qu’au cours d’une très longue expérience - une expérience approfondie, du reste, dans le cadre d’une formation professionnelle continue -, d’un régime de retraite particulier qui est d’ailleurs conditionné par 42 années de cotisation, de journées de repos supplémentaires en échange d’un travail de nuit, les week-ends, feraient-ils, en ce sens, tort à autrui ?

En quoi ces " avantages " octroyés en fonction non de privilèges, mais d’une « reconnaissance », comme le dirait Seyiès, de conditions de travail éprouvantes qui concourent au bien public lèsent-ils d’autres salariés ?

En rien, bien sûr.

Sinon qu’il faut en réalité, pour ce gouvernement, mettre les cheminots au niveau non pas d’une égalité avec l’ensemble des autres salariés, mais au niveau d’une concurrence, possible et souhaitée par le gouvernement, avec de futurs salariés de compagnies privées et ce, dans le cadre d’une « libéralisation du marché » et d’une privatisation de la SNCF recommandée par l’Union européenne.

C’est d’ailleurs ce qu’annonce, de fait, la transformation de cette dernière d’entreprise publique en SCPI comme, il y a peu, "France Telecom " qui, c’était promis, juré, ne devait pas être privatisée avec les conséquences désastreuses sur les conditions de travail des salariés et les services aux usagers que l’on sait.

Étendre le statut des cheminots

Bien plus – au nom même de la loi commune – il faudrait, en fait, répondre à tous ceux qui prétendent abolir ce statut : loin de devoir être supprimé, ce statut devrait, tout ou partie, au nom de l’égalité, être étendu à tous les employés et salariés qui exercent leur professions dans les mêmes conditions de travail, à savoir à des agents de la fonction publique (on pense au personnel hospitalier, à celui de la police, etc.), mais également aux salariés du " privé " (comme, par exemple, ceux qui exercent leur profession dans la grande distribution, la restauration, etc.).

Au nom de la même logique, le gouvernement et sa majorité devraient également reconnaître « l’exposition à la pénibilité » et au « burn-out » et, au lieu d’en nier avec impudence la réalité, construire un arsenal législatif propre à favoriser des mesures de prévention des maladies professionnelles, des suicides, etc.

Loin de travailler à défendre le statut des cheminots, nous devrions donc collectivement travailler à l’étendre partout où il est légitime d’inclure et de protéger, en ce sens, d’autres salariés.

Loin d’être un privilège catégoriel, le statut des cheminots devrait constituer un point d’appui critique pour généraliser des revendications salariées légitimes.

C’est dire aussi que la question du statut des cheminots devrait, non pas opposer les cheminots et les autres salariés entre eux, mais opposer l’ensemble des salariés au gouvernement et à la politique de révolution conservatrice qu’il représente.

Et que la constitution de cette opposition passe par un travail de critique et de resignification des mots, notamment ceux de " privilèges " et de " privilégiés ", mais aussi d’ " égalité " et de " modernité ".

Les véritables questions de notre temps passent - en effet - non pas, bien entendu, par une abolition du statut des cheminots, mais par une interrogation sur les écarts et les inégalités économiques, de plus en plus cruelles, entre classes dominantes et classes dominées au point qu’on puisse désormais parler d’une volonté de « sécession sociale » des " élites ".

Mais aussi par une remise en cause des inégalités sociales et culturelles qui sont telles que notamment, les titres scolaires viennent redoubler et légitimer les inégalités économiques ; les plus jeunes des plus diplômés, le plus souvent issus des classes dominantes, se détournant désormais franchement de la démocratie au profit de politiques libérales, inégalitaires et autoritaires.

Contre la " modernisation régressive "

Car c’est ainsi, en effet, que se reconstitue en fait ce que Seyiès appelait déjà une « caste » – un « empire dans un empire » précise Seyiès – pour qui le peuple n’est plus qu’ « un assemblage de gens de rien, une classe d’hommes créés tout exprès pour servir », et servir en fait des privilégiés qui « se regardent comme une autre espèce d’hommes ».

C’est que les véritables privilégiés, les « privilégiés d’état », ainsi que le faisait déjà remarquer Seyiès, ne peuvent véritablement se regarder comme « une autre espèce d’homme » non pas tant par la grâce d’un Dieu, ou par un droit de naissance, que par la grâce ou la reconnaissance, qu’en réalité, « un prince fait par son brevet ou sa signature ».

C’est dire que l’action d’un État, gagné à la volonté de conservation et de restauration des inégalités, doit également, pour les conforter, associer une forme de " privilège épistémologique " à la détention de privilèges économiques et culturels, à savoir « le privilège de de ceux qui savent où est le bonheur du peuple », qui se " savent " en mesure de faire « le bonheur du peuple », malgré lui ou même contre lui... à coups, par exemple, d’ordonnances.

Gagner la bataille culturelle contre la " modernisation régressive " que représente, entre autres choses, la réforme du statut des cheminots passe donc par une bataille " de " et " sur " les mots.

Mais aussi par la remise en question de la légitimité intellectuelle, du « privilège épistémologique » associé à la « modernité néolibérale » qui n’habille de rationalité économique les présupposés de la pensée conservatrice et ne se réclame de la culture et de la rationalité, du savoir savant et scientifique et de l’Humanité, que pour pousser à la limite l’efficacité économique par l’introduction du « marché », de la concurrence et de ses techniques d’assujettissement rationnelles.

C’est en contestant à ces « agents de la noblesse d’État » des propriétés intellectuelles qui ont, en fait, tout des privilèges de ceux de la noblesse au sens médiéval, que l’on peut se donner la chance d’en contester la rationalité et la modernité.

Et de se donner la chance, également, non pas d’en finir avec un " ancien monde ", mais bien avec ce qu’il faut appeler la restauration d’un " ancien régime ".

Gildas Le Dem

Regards.fr